CHAPITRE XVI
TROISIÈME CUliRliE PUNIQUE. — l'eSPAGNE VAINCUE.
Rome était enorgueillie des nombreux triomphes qu'elle avait remportés sur ses ennemis; mais, non contente d'avoir dompté Carthage, sa rivale, elle aspirait à la détruire. L'accablant de la malédiction Vx vicUs! elle ne cessait de lui imposer de nouvelles humiliations; Rome offensait, et, procédé habituel des forts, c'était elle qui se plaignait. Garthage, épuisée et désarmée, vacillait comme les peuples à l'agonie, tantôt conspirant avec d'autres peuples faibles comme elle, tantôt demandant justice à cette Rome qui n'écoutait plus que son intérêt.
(1) « Auruni atque ambitio spécimen virtulis ulrique est:
« Quantum habeas, tauti ipsi sies, lantique babearis. »
( Lucii.ius, Frag.)
2V)8 l'ARALLÈLE ENTRE ROJViE ET bARTHAGE.
Massinissa, roi de Numidie, père de quarante -quatre enfants, vieillard inquiet et féroce, que la mort semblait épargner pour le malheurde Carthage, ladénonçait à Rome. Elle s'entendait, disaitil, avecÂnnibal, ou bien elle avait reçu la nuit, dans le sanctuaire d'Esculape, les émissaires de Persée. Carthage, qui, d'après les conventions du traité, ne pouvait faire la guerre sans le consentement de Rome, lui porta ses plaintes. Scipion l'Africain, chargé de lui rendre justice, ne voulut pas mécontenter Massinissa, allié si précieux; Rome cependant, dans la crainte de voir Carthage s'unir à < ':!• Persée, lui garantit l'intégrité du territoire. Vaine promesse ! Quelque temps après, le Numide lui enlève une autre province et soixante-dix villes ou villages, et Rome le laisse faire. Caton luimême, envoyé pour concilier les intérêts hostiles, se montra si partial et si inflexible que les Carthaginois refusèrent d'accepter son arbitrage. Cet homme dur et orgueilleux n'oublia jamais cet affront; il répétait sans cesse : « Détruisez Carthage! » Les Scipions, soit qu'ils fussent heureux de laisser subsister ce vivant trophée de leur gloire, ou qu'ils craignissent de voir Rome s'affaiblir lorsque tout péril aurait cessé pour elle, s'opposaient à la destruction de la ville rivale ; le censeur, au contraire , toujours inspiré par son irréconciliable aversion contre les Scipions, rappelait comme un danger le voisinage de la république ennemie et l'accroissement de sa population. Quelques motions qu'il fît dans le sénat, il les terminait toujours par ces mots : Et de plus, j'opine pour qu'on détruise Carthage. »
11 suffisait de connaître Rome pour prévoir que le parti le plus violent l'emporterait ; d'ailleurs la ville phénicienne, entrainée par la fatalité qui s'attache aux causes malheureuses, creusait ellemême sa tombe. A la faiblesse naturelle d'une aristocratie d'argent où les charges les plus élevées s'o])tenaient à prix d'or, il faut ajouter les factions, dirigées, d'un côté , par la famille des Barcas, très-opulente et portée à la guerre, et, de l'autre, par Hannon, qui, pour lui faire opposition, conseillait la paix à tout prix. Le désastre de l'Espagne et de l'Italie, et enfin la déroute de Zama, renversèrent la puissance des Barcas, mais sans leur enlever la principale autorité dans le sénat. Carthage prospéra tant qu'elle put s'étendre par le commerce et les colonies ; devenue, en quatre siècles, la maîtresse des mers, la capitale de l'Afrique, elle était respectée, tranquille; mais les Barcas lui inspirèrent l'ambition des conquêtes, et dès lors elle s'aliéna par la guerre les peuples que f intérêt de son commerce lui con-
PARALLÈLE ENTRE HOME KT CAUTHAGE. "i'M)
seillait d'avoir pour amis. Ses galères, transformées en vaisseaux de combats, cessaient de transporter des marchandises. Les dépenses vidaient le trésor que ie commerce avait rempli. Les citoyens ne suffisaient pas à de grandes guerres, et les villes soumises, maltraitées, prêtaient leur concours avec répugnance : aussi devaitelle enrôler des étrangers, qui, ne combattant pas pour la patrie, pouvaient ou lui dicter des lois, ou déserter à l'ennemi, ou devenir une armedans les mains du général qui voudrait détruire la liberté.
A la rupture des hostilités, la ville africaine semblait avoir toutes les chances favorables; elle était riche, puissante sur mer, maîtresse de la moitié de la Sicile et d'autres iles de la Méditerranée, d'où, menaçante, elle pouvait débarquer dans les ports de sa rivale sans défense. Rome, à force de guerres , acquiert de la vigueur ; agrandie par l'assimilation de ses voisins et l'extension de son territoire, elle a des citoyens soldats des l'enfance, ou qui sont formés dans les utiles travaux des champs et la robuste pauvreté. Les Carthaginois, au contraire, s'élèvent par le comptoir et les spéculations ; pour eux toutes les voies du lucre sont bonnes et recherchées, parce qu'elles mènent au pouvoir. Carthage mettait sa confiance dans ses alliés et son argent ; Rome, dans elle-même. La première glissait sur des sables d'or, la seconde restait immobile sur son Capitule. Le courage désespéré qui crée les victoires ou répare les défaites, manquait aux Carthaginois ; vaincus, ils craignent de tout perdre et plient , tandis que les Romains, réduits à la dernière extrémité, mettent à l'encan le terrain sur lequel l'ennemi est campé; puis, lorsqu'il demande la paix, ils lui répondent : « Sors de l'Italie, et nous traiterons. »
Les défaites de Rome n'altéraient point sa constitution; Carthage, après le désastre de Zama, restreignit l'autorité des magistrats au profit de la démocratie, et le peuple y fiottait au gré des passions impétueuses, tandis qu'à Rome un sénat prudent et habile décidait de tout. Si Carthage, quelquefois, fit hésiter la fortune, elle dut cet avantage aux éminents généraux qu'elle eut le rare bonheur de posséder; mais l'éducation ne tendait pas essentiellement à former des héros. De solennels triomphes n'étaient pas réservés aux vainqueurs; les capitaines se voyaient arrêtés au milieu de leurs victoires par la jalousie ou l'avarice; ils devaient redouter la défaite, qui les envoyait devant un tribunal, et le général qui méditait une bataille avait sous les yeux le danger de la croix. Rome allait à la rencontre du consul vaincu a Cannes, le remerciait de n'avoir pas désespéré du salut