INSURRECTION DE L'ESPAGNE
digne de louange. Mais Rome, dans l'idée de louange, ne comprenait point celle d'humanité et pour elle tout ce qui n'était pas romain n'avait aucune valeur , aucun motif de respect. Scipion, à la vue de cette immense ruine, resta absorbé dans un triste silence, puis soupirant, il s'écria comme l'Hector d'Homère : « Un jour aussi verra tomber la sainte muraille d'Ilion , et Priam, et toute sa race ». Polybe lui ayant demandé ce qu'il entendait par Troie et la race de Priam, il répondit, sans nommer Rome : « Les États les plus puissants déclinent et tombent à leur tour, selon qu'il plait à la Fortune; voilà sur quoi je méditais (t). »
Victorieusement assise sur les ruines de Cartbage et de Corinthe, Rome pouvait proclamer le triomphe de la force sur l'industrie; il n'existait aucun ennemi nouveau qui fût capable d'engager le terrible duel , et les vaincus n'avaient pas la force de s'agiter sous le pilum des soldats. Les Espagnols, toujours si redoutables dans la défense de la patrie, furent les seuls qui prolestèrent contre les grandes rapines des aigles romaines. Après avoir exterminé le préteur Sempronius Tuditanus et son armée , ils commencèrent une lutte rendue très-meurtrière par une population compacte , la nature des lieux et le caractère des habitants.
Les Espagnols formaient de nombreuses associations; unis pour la vie et la mort, les compagnons ne s'abandonnaient jamais, et jamais l'un ne survivait à l'autre. Expirant sur la croix, les prisonniers insultaient à leurs bourreaux par des chansons belliqueuses ; une mère cantabre tua son fils plutôt que de le laisser au pouvoir des ennemis. L'époux et la femme étaient enchaînés; le fils, par l'ordre du père, les délivra des fers en leur
(1) Polybe, ap. Appien , Eutrope, liv. iv.
Malgré les imprécations des Romains contre ceux qui relèveraient les ruines de Cartilage, quelques années après , Caïus Gracchus fut chargé d'y établir une colonie ; sous Auguste, on la rebâtit. A l'époque de l'empereur Gordien , Hérodien l'appelle grande , et la dit si peuplée qu'elle ne le cédait qu'à Rome et luttait avec Alexandrie. Le poëte Ausone la place immédiatement après Rome et Constantinople ; Salvien, prêtre de Marseille, cite la grandeur de Cartbage peu avant qu'elle ne fût envahie par les Vandales, et mentionne son aqueduc , l'amphitliéâtre , le cirque , le gymnase , le prétoire , le tiiéàtre, les temples d'Escuiape , d'Astarté , de Saturne , d'Apollon , les basiliques et les places. Au septième siècle , les Sarrasins la détruisirent entièrement. Assis sur les vieilles] ruines , INIarius autrefois songeait à la vengeance , et plus tard saint Louis de France allait mourir au milieu des nouvelles ruines, méditant sur le néant des grandeurs humaines et fortifiant son ùme d'espérances immortelles.
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donnant la mort. Battus souvent, jamais domptés , ils portaient sur eux du poison pour ne pas survivre à une défaite ; esclaves , ils assassinaient leurs maîtres , ou perçaient les vaisseaux qui les portaient et les faisaient couler bas. Après une déroute, ils envoyaient dire aux Romains vainqueurs : « Nous vous laisserons sortir de l'Espagne, si vous nous donnez par homme un habit, un cheval et une épée. »
Les Romains employaient donc contre eux toute espèce d'armes , et de préférence celles que l'ennemi connaissait le moins, l'astuce et la trahison ; ils suscitaient des querelles entre les peuples amis , et les attaquaient quand la guerre les avait affaiblis. Licinius LucuUus, dans la Celtibérie, Servius Galba, dans la Lusitanie, offrirent, au nom d'une amitié feinte, des terres fertiles aux Espagnols indomptés ; lorsqu'ils les virent établis et pleins de sécurité, ils les égorgèrent. Galba se vantait du massacre de trente mille défenseurs de la liberté.
Les Espagnols se vengeaient par des cruautés semblables: aussi la campagne de la Péninsule était-elle si redoutée que les tribuns demandaient pour leurs protégés l'exemption du service militaire ; s'ils ne l'obtenaient pas , ils les mettaient en prison pour les soustraire à cette obligation dangereuse. Le consul Fulvius Nobilior essuya une déroute si complète que ce jour resta néfaste dans le calendrier comme celui de la bataille de Cannes. Cependant Caton et Sempronius Gracchus , après une guerre prolongée dans l'Espagne citérieure (Castille et Aragon) , assaillirent les Celtibériens dans leur retraite, soumirent tout le pays situé entre rÈ!)re et les Pyrénées, et se vantèrent d'avoir pris, le premier, quatre cents villes, et le second, trois cents. Dans l'Espagne ultérieure, Cornélius Scipion , Posthumius et d'autres vainquirent les Lusitaniens , les Turdétans, les Vaccéens (Portugal, Léon, Andalousie], et purent se glorifier d'avoir subjugué toute la Péninsule. Les proconsuls envoyés pour contenir ces bêtes sauvages indomptées assouvissaient leur avarice en exerçant le monopole des blés et en affamant le pays.
Le Lusitanien Yiriathe surgit pour venger ses compatriotes. Berger et chasseur, il devint un excellent chef de bande, et résolut d'unir les Lusitaniens aux Celtibériens pour faire face à Uorae. Marchant de ^ictoire en victoire , il battit cinq préteurs, et finit par enfermer dans un défilé le proconsul Fabius Servilianus. 11 aurait pu lui faire subir un désastre et passer l'armée au fil de l'épée; mais il se contenta d'offrir !a paix à la condition que