TRISTE CONDITION I>ES VAINCUS
alliés, pour lesquels la liberté octroyée devenait un mot sans valeur (i).
Donnez ces droits à un peuple sobre, sédentaire, agriculteur, observant, quoique d'une manière captieuse, la promesse, la parole stricte, et il fera sentir une domination sévère , inhumaine si vous voulez, mais consciencieuse, quoique la conscience ellemême puisse se tromper. Mais, si ce même peuple est corrompu par de soudaines richesses, combien de maux n'infligera-t-il pas à ces Italiens qui jouissent pourtant du titre d'associés , d'alliés, enfin d'hommes libres? L'année de la défaite de Persée, après laquelle commence à faire irruption la tyrannie publique et privée, le consul, pour la première fois, ordonne aux alliés de Préneste de venir à sa rencontre, et de lui préparer des logements et des chevaux. Un autre fait battre de verges les magistrats d'une ville, qui ne l'avaient pas attendu avec de grandes provisions de vivres. Un bouvier deVénosa, voyant des esclaves porter en litière un citoyen romain: « Quoi, demande- t-il, est-ce que vous portez un mort? » Pour cette plaisanterie, il périt sous le bâton. Un censeur, pour orner un temple qu'il avait fait construire, enlève le toit de celui de Junon Lucine, le temple le plus vénéré de l'Italie. A Téanum, la femme du consul manifeste le désir d'aller aux bains des hommes ; on les évacue, mais le consul, qui trouve qu'on n'y met pas assez d'empressement, fait dépouiller et fouetter sur la place publique le premier dignitaire de la ville. Les habitants de Calénum, épouvantés, défendent d'entrer dans les bains tant qu'un magistrat romain se trouvera dans la ville. Pour des motifs de cette nature, à Ferentinum, le consul fait arrêter les deux questeurs ; l'un est battu de verges, et l'autre se soustrait à l'opprobre eu se précipitant d'une hauteur (2). Les abeilles d'un villageois importunaient un riche voisin, qui lesdétruit ; le villageois résolut de transporter ailleurs ses pauvres pénates. « Mais, disait-il, je n'ai pu trouver un coin de terre qui ne fût entouré de riches et de puissants, aucun asile contre l'arbitraire et l'oppression ».
Les provinces se trouvaient dans une condition bien plus déplorable. Rome, lorsqu'elle avait fait la conquête d'un pays, lui
(1) Majores nostri Cupuœmagistralus, senatum communem... sustulerunt , neque aliml nisi inaiie nomen reliquerunt. Cicékon, in Rulliiin.
(2) Tibeiius Grafchus, ap. Aiilu-G«>lle, \,X
permettait de se gouverner quelque temps selon ses propres lois ou des lois imposées ; mais, quand il était façonné au joug, elle annulait ses concessions et le réduisait en province : tel était, en définitive, le sort réservé à toutes les villesou États libres qui faisaient alliance avec elle. D'abord, elle commençait par leur enlever toute force publique ou constitution libérale; mais surtout elle avait soin de rompre ces confédérations qui lui avaient fait payer si cher ses victoires sur l'Etrurie, la Gaule et la Grèce. Le haut domaine du sol de la province était censé appartenir au peuple romain : les habitants n'avaient que l'usufruit, pour lequel ils payaient un tribut, outre l'impôt personnel ; ils n'étaient pas admis dans la milice. Un sénatus-consulte déterminait l'organisation des provinces, qui variait de l'une à l'autre ; mais , pour toutes, sujétion absolue . L'ancien droit public et civil devait faire place à la législation nouvelle, et le pouvoir souverain se concentrer dans un magistrat deRome, auquel appartenaient la juridiction , l'administration et souvent même le commandement militaire. On laissait aux villes une administration propre, modelée sur les anciennes lois ; mais on cherchait à substituer l'alistocratie aux formes démocratiques.
La Sicile, qu'on ne jugea point nécessaire ou convenable d'associer à la fortune de Rome, fut réduite en province. Marcel lus, après la guerre des esclaves, lui donna sa première organisation; Rupilius la réforma, et nous pouvons en recueillir l'esprit dans Cicéron. L'ile comprenait dix-sept villes ou peuples tributaires, c'est-à-dire ceux dont on avait confisqué les terres, et qui furent rétablis dans leurs anciennes propriétés à la charge de payer une redevance annuelle. Mais, fidèle au système de rendre le joug inégal , le sénat laissa le titre d'alliées à Messine , à Taormine , à Noto. Cinq autres villes étaient exemptes de tribut; le reste de l'île payait le dixième des produits. Les terres du domaine public devaient acquitter un impôt, fixé tous les cinq ans par les censeurs; les villes soumises au dixième le payaient comme Hiéron l'avait établi; celles qui jouissaient de l'immunité étaient tenues de vendre, au prix de quatre sesterces le boisseau, et de transporter à Rome, à leurs frais, huit mille boisseaux de froment ( frumentum imperatum ), qui servait aux distributions. Les procès entre une ville et un citoyen étaient jugés par le sénat d'une autre ville, agréé des parties; lorsqu'ils avaient lieu entre les membres d'une même ville, on leur appliquait les loisde cette ville, et les ordonnances de Rupilius s'il s'agissait d'indi-
vidus de villes différentes. Si un Romain appelait en jugement un Sicilien, le tribunal sicilien était compétent ; dans le cas contraire, c'était le tribunal romain. Les contestations entre les cultivateurs et les publicains se décidaient d'après les règlements de Hiéron sur les céréales ; une espèce de cour d'assises, formée de citoyens romains, prononçait sur d'autres conflits ( 1 ) .
Le sénat envoyait, pour gouverner les provinces , des consuls sortis de charge et des préteurs qui, à l'imitation des préteurs urbain et étranger, exposaient dans un édit 'de jimdicfion, les principes qu'ils suivraient dans leur administration; ils confirmaient les anciens règlements, en introduisaient de nouveaux, ou bien ajoutaient ceux de la métropole qui leur paraissaient convenables (2). Un questeur pour lever l'impôt, et un intendant pour administrer les finances, les accompagnaient ordinairement.
Une pareille constitution, fût-elle libérale, en introduisant les usages romains, blessait le sentiment national, même la langue partout où l'on ne parlait pas grec; parfois, on changeait jusqu'à la religion, ou, si l'on tolérait l'ancienne, comme dans l'Egypte et la Judée , on défendait les assemblées qui avaient le culte pour objet. Par fiscalité, on interdisait quelquefois la culture des plantes les mieux appropriées au sol ; la vigne et l'olivier étaient prohibés dans les pays transalpins (.3). Les gouverneurs , malgré les immenses moyens de bénéfice légal, entraînés
(1) CicÉRON, in Verrern, i, 65 ; ii, 13 ; m, 6 ; v, 21 et 22.
(2) Cicéron, nommé proconsul en Sicile, écrit h son frère {Ad Fam., iir, 8) : Romsc compostii edictum; nifiil addidi, n'isi qnod publicani me rogarunt, ut de. tuo edicto fotideni verhis iransfcrrem in meum. Ddigendssime scripium caputest qnod pertinet ad mimiendos sumptun civitattim, quo in capile sunt qiucdam nova, sahitaria civitatibus, quibiis ego magnopere delector. Et, avec plus d'étendue, à Atticus (vi, l ): Brève autem edictum est , propter fianc meam ôictiçzuM , qnod duobus generibus edicendîun putavi : quorum unum est provinciale , in quo est de rationilma civitatum, de ,xre alieno, de usura, de syngraphis ; in eodem omnia de publicanis : alterum, qnod sine edicto satis commode iransigi non pofest,de heredifatum possessionibus , de bonis possidendis, vendendis , magïstris facinndis, qu;t ex edicto et postulari et fieri soient : tertium de reliquo jure dicundo àypacpov reliqui. Dixi, me de eo génère mea décréta ad edicta urbana accommodaturum . . .
(3) Nos vero justissimi homines, qui transalpines genfes oleam et vineam serere non sinimus , quo pluris sint nostra oliveta, nosfr.rque vinex ; quod cum faciamus , prnd enter facere dicimtir, ju.tte non dicimnr. Cicf.ron, De Rep.
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par leur puissance illimitée et l'appui des troupes cantonnées dans la province , exerçaient une affreuse tyrannie ; or, comme on les changeait tous les ans, la satiété ne terminait point les vexations. Salluste qualifie la domination romaine d'impitoyable et dintolérable (l) ; Tite-Live, ingénuement et lyriquement ébloui de la grandeur de sa patrie , au point de s'irriter lorsqu'un peuple ose défendre contre elle sa vie et sa liberté, Tite-Live avoue que, là où se trouve un publicain, le droit s'évanouit, la liberté n'existe plus (2).
Marc-Antoine ( déjà l'on avait appris à désobéir au sénat ) conduit sans rites une colonie à Casilinum pour supplanter celle qu'on y avait établie primitivement ; il envahit une foule d'héritages , et feint d'avoir acheté beaucoup de champs aux enchères, dont personne n'a entendu la publication; depuis la troisième heure jusqu'au milieu de la nuit, il se plonge dans d'immondes orgies, jouant, buvant, vomissant et rebuvant, entouré de mignons et de prostituées. Ailleurs le préteur, admis à la table hospitalière d'un citoyen honorable , lui insinue pendant le repas de faire amener sa fille unique; l'hôte résiste, le préteui' s'emporte, fait naître une querelle et le tue; les concitoyens de la victime n'osent pas faire justice de son bourreau. Ce préteur s'appelait Verres , nom que nous apprendrons à connaître comme le résumé de tant de scélératesses.
Rome, même après qu'elle eût appris qu'il était de son intérêt de gagner l'affection des provinces, au lieu de les épuiser et de les aigrir par un joug aussi lourd qu'injurieux, les traita toujours comme des annexes et non comme des parties intégrantes de la république. Le sénat accordait le droit de cité à beaucoup d'individus, c'est-à-dire intéressait les citoyens les plus importants à l'agrandissement de Rome , ce qui équivalait à se former un parti dans les provinces; mais jamais elles ne furent appelées, par voie de représentation, à constituer une unité politique, comme nous l'entendons aujourd'hui. Excepté les trente-cinq tribus du territoire primitif, l'administration et la législation étaient purement locales ; on ne savait pas, non plus, étendre l'action d'un gouverneirsent central à toutes les parties du territoire et à tous les détails des affaires publiques. La surveillance rigoureuse, la hiérarchie coordonnée des agents du pouvoir , les rapides commuai) Impemem ex justissimo et optimo crudele mtolerandumque fac- Uim.\
O.) Liv. XVI 11, 18.
ADMINISTRATION DES VROVlNCEt;. FINANCES. 339
nications qui sont nécessaires pour atteindre ce but, manquaient aux empires de l'antiquité; Rome était donc ol^ligée de limiter son intervention aux faits généraux , et d'abandonner la plus grande partie des intérêts partiels, soit à des agents envoyés de la métropole , soit à des magistrats indigènes.
Ainsi, dans les pays soumis à Rome , deux pouvoirs étaient en vigueur : l'un, suprême, qui ordonnait, exécutait, jugeait comme il l'entendait , peu enclin par nature à étendre son intervention au delà de ce qu'il croyait utile a la république; l'autre, ordinaire, qui laissait aux villes, outre l'administration intérieure et la décision de quelques causes civiles ou criminelles, beaucoup d'actes législatifs , émanés de l'assemblée des citoyens , exécutés par les magistrats municipaux. Que la direction supérieure et oppressive se relentisse, et ces corps aspireront à l'indépendance; dans ce but, ils invoqueront des droits, ou étendront leurs attributions , et souvent mèm.e s'associeront dans un espèce de régime fédératif. C'est à la décadence de l'Empire que nous verrons ce fait se produire , préparant le premier élément de la moderne civilisation européenne.
Attirés par les emplois, par l'agriculture, parle fermage des impôts, surtout par le trafic qui fut toujours la vie de la péninsule, les Italiens se répandaient en foule sur les terres sujettes; ils s'étaient établis en foule dans la INumidie. Mithridate, d'un seul coup, en fit massacrer 80,000 dans l'Asie, qui n'était réduite en pro^^nce que depuis quarante ans. A ces nombreuses émigrations, il faut joindre les vétérans qui entouraient les terres des vaincus, et les colons : tous moyens efficaces de propager la langue, la civilisation et le respect du nom romain.
Les revenus de la république s'accrurent par les conquêtes. Ell« tirait de l'argent de l'impôt foncier que payaient les citoyens, déterminé par le sénat selon les besoins , et qui cessa d'être nécessaire après la troisième guerre macédonique ; des alliés d'Italie, qui acquittaient leurs contributions en denrées diverses, selon les lieux ; des provinces, dont quelques-unes payaient l'impôt agraire et de lourdes capitations, outre les denrées qu'elles fournissaient pour le traitement des employés , l'approvisionnement de la capitale et les cas extraordinaires.
La république possédait des terrains en Italie, surtout dans la Campanie, et dans les provinces, que Cicéron appelle le patrimoine du peuple romain; elle les cédait aux cultivateurs, moyennant le dixième des récoltes en grains, le cinquième du bois, et