‹ Histoire des Italiens (volume 3)Chapitre 195 sur 319 · PUISSANCE DES RICHESSES · texte numérisé non relu

PUISSANCE DES RICHESSES

indiqués plus haut, ne payaient aucune imposition , pas plus que pour les objets de luxe {res nec mancipi) qui constituaient leur principale richesse. La ferme des impôts, que les censeurs mettaient aux enchères tous les cinq ans, était une source de bénéfices énormes. Là, comme ailleurs, aux grands coupables la considération , aux petits l'infamie ; les opprimés, n'osant point accuser les publicains, citoyens influents par les fonctions et leur entourage, se déchaînaient contre les sous-fermiers, leurs agents. Ces insatiables sangsues, à force de vexations, doublaient les impôts des provinces , et , par d'énormes usures qu'on essaya vainement de modérer, absorbaient les revenus de l'année suivante.

Enrichis par les dons qui affluaient au sénat, par les immenses profits des magistratures et des missions dans les provinces, les ^g. nobles renoncèrent au gain de l'usure, et tentèrent alors de la réprimer chez les chevaliers, auxquels on attribua, pour les dédommager, la ferme des impôts et les terres publiques enlevées aux pauvres ; ainsi les fonds de terre s'aggloméraient à mesui'e que le gros de la population s'appauvrissait. Lorsque les grands n'avaient plus rien à voler, ils vendaient leur nom au prix d'indignes adoptions ; ils vendaient leur propre liberté en s'enrolant dans les légions , et les chefs toléraient leurs rapines pour s'en faire des amis.

L'État devenait ainsi la proie d'une aristocratie pécuniaire ; la richesse, seule puissance efficace, décide du vote dans les assemblées, conduit à la tête'du gouvernement, domine dans les comices, remplit le sénat et les charges, donne aux consuls et aux préteurs les provinces à piller, livre les terres de l'Italie à la discrétion des censeurs. Les dignités, il est vrai, étaient accessibles à tous; mais qu'arrivait-il? les élections tombaient toujours sur les mêmes noms; dans les quatre-vingt-six ans qui séparent 219 de 133, neuf familles obtinrent quatre-vingt-trois fois le consulat, et ce monopole ralentissait le mouvement au moyen duquel l'aristocratie réparait ses forces épuisées dans l'élite du peuple.

La disproportion des richesses dans les républiques anciennes s'explique par l'absence d'industrie, de commerce, de tout art, excepté la guerre et l'agriculture, La classe moyenne^ composée de négociants et d'artisans qui vivent et s'enrichissent par l'industrie dont ils accumulent les produits, ne s'interposait pas entre les pauvres et les riches. Les gens de la campagne étaient attirés dans la ville, mais non pour s'y appliquer aux métiers ; de là ces terribles maladies qui nous rongent nous-mêmes sous le nom de

paupérisme et de charité légale. Aujourd'hui, nous disons à Tindigent : •• Travaille ». Mais adresser à un Romain cette parole, c'eût été l'injurier, le traiter eu esclave; à l'esclave, en effet, étaient réservés les arts vils, c'est-à-dire les arts utiles. Jusqu'au temps de Constantin, les femmes qui tenaient boutique furent méprisées comme les dernières des esclaves; Cicéron dit que le négoce est audessous de la servitude, et que les marchands ne peuvent gagner qu'en mentant (l).

Sans industrie, sans propriété, qtie pouvait-on faire de la plèbe romaine ? la jeter sur les champs de bataille, et la guerre se perpétuait, parce qu'elle profitait à tous : au sénat qui payait avec le butin les dettes publiques, aux nobles qui rétablissaient leur fortune avec les dépouilles des vaincus, aux pauvres qu'elle nourrissait ou qui mouraient glorieusement. Si par malheur les ennemis à combattre venaient à manquer, le peuple devait trouver son pain chez les candidats auxquels il vendait son vote, ou dans les aumônes publiques, dissimulées sous le nom de largesses; il recevait gratuitement ou à bas prix le blé et le sel qui souvent composaient toute sa nourriture. Après les triomphes, il recevait de la monnaie de bronze ou des terres lointaines, comme à l'époque où l'on déposséda les Italiens qui avaient favorisé Anuibal ; le sénat aimait mieux distribuer des possessions dans les colonies que des terrains légitimes.

Et vous, soldats, vous la terreur des ennemis sur les champs de bataille, qui sacrifiez à la vénération des aigles légionnaires l'amour de vos Dieux pénates , vous serez aussi les victimes des riches ambitieux ; entraînés au delà des mers, vous ne pourrez plus cultiver le champ de vos aïeux, et vous le perdrez souvent ou par la guerre ou par les dettes ; vous qui élevez des trophées, qui forgez des chaînes aux autres peuples, ou qui ouvrez d'éternelles routes pour réunir les vaincus au vainqueur, vous laisserez sur la terre étrangère vos os fatigués et oubliés.

Lorsqu'on proposa la guerre contre Persée , un centurion se présenta devant les tribuns et le sénat: « Quirites, » dit-il, « je « suis Spurius Ligusticus, de la tribu Crustumina, né sur les ' terres des Sabins. Mon père m'a laissé un arpent de terre et " une chaumière où je suis né, où j'ai été élevé, et que j'habite « encore ; il me donna pour épouse la fille de son frère, laquelle a ne m'apporta d'autre dot que la liberté, la pudeur, avec une fé-

« condité suffisante même pour uoe maison riche, .l'ai six gar- « çons et deux filles, celles-ci mariées ; des garçons, quatre por- ■• tent la toge, deux, la prétexte. Enrôlé dans l'armée de Macé- « doine, j'ai combattu deux ans, comme simple soldat, contre « Philippe ; la troisième année, Quintius Flamininus, pour prix « de mon courage, m'a donné le commandement de la dixième « compagnie des hastaires. Après la défaite de Philippe, licencié « avec mes camarades et ramené en Italie, je suis allé en Es- « pagne comme volontaire; le consul Caton, sévère apprécia- '> teur et toujours bon juge du courage du soldat, m'a cru digne « du grade de chef de la première compagnie des hastaires dans " la première centurie. Une troisième fois, comme volontaire , « j'ai combattu contre les Étoliens et le roi Antiochus, et, dans « cette guerre, Marcus Acilius m'a fait centurion du premier " manipule des princes. Après l'expulsion d'Antiochus et la soumis- « siondes Étoliens, je suis revenu en Italie, où, deux fois, j'ai fait « partie des légions qui servaient un an ; puis j'ai servi une fois « en Espagne. Fulvius Flaccus me fit assister au triomphe parmi <. ceux dont il voulut honorer le courage. Réclamé par Sempro- « nius Gracchus, j'ai fait une campagne avec lui. En peu d'années, " j'ai été quatre fois centurion principal ; trente-quatre fois mes « généraux m'ont honoré de récompenses ; j'ai reçu six couronnes « civiques , je compte vingt-deux ans de services, et j'ai cinquante " ans passés. »

Infortuné! et on l'appelait encore à de nouveaux combats! Nous avons rapporté ce discours pour donner la mesure de la condition des Romains qui vivaient continuellement dans les camps; souvent, après trente années de service, ils n'avaient pas un petit champ pour nourrir leur nombreuse famille. L'argent qu'ils recelaient dans les distributions des triomphes, ils le dissipaient avec l'imprévoyance ordinaire aux soldats, et le petit nombre de ceux qui pouvaient ramener de l'Asie ou de l'Espagne leur corps mutilé, passaient leurs derniers jours dans la misère.

Dans le principe, on demandait a la terre le plus grand produit brut, c'est-à-dire des grains pour la consommation ; de cette manière la population s'accrut, et le cultivateur ne souffrit pas. Dans la suite, on rechercha le plus grand produit net, et , dans ce but, on convertit en pâturages les terres à blé. Ainsi, après la conquête de Carthage et de l'Asie, s'agrandissait la population libre; mais les productions del'Italiediminuèrent, bien qu'on cessât de payer les impôts, qu'il fallût moins de bras pour la guerre, que

les instruments fussent perfectionnés, les capitaux abondants, le luxe plus considérable. Substitués aux petits, les grands propriétaires ne convertissaient pas l'excédant des produits en améliorations agricoles, mais le dissipaient en luxe dans la ville.

Les esclaves, qui n'étaient pas soumis au service militaire comme les hommes libres, convenaient mieux à la culture des vastes domaines ; le patricien , heureux dans son opulente oisiveté, applaudit à Caton qui enseigne que les meilleures possessions sont les pâturages, sur lesquels un esclave suffit pour conduire de nombreux troupeaux. A l'ancien agriculteur libre, que reste-t-il donc à faire? à porter ses bras inutiles à Rome, où il sait que, de temps à autre, on fait des distributions de vivres ; où les riches manifestent leur générosité en jetant au pauvre un peu de leur superflu; où il espère être envoyé dans quelque colonie pour devenir à son tour tyran et dire au propriétaire légitime : « Va-t'en mourir de faim ailleurs » ; où , s'il n'a pas d'autre ressource, il vendra son vote aux candidats, qui sauront bien s'indemniser dans leurs lucratives magistratures.

Mais, hélas! le sénat, ivre de l'humiliation des rois et consolidé dans sa puissance, ne songe plus à caresser le peuple; un demi-siècle s'écoule sans qu'on fonde une colonie, et l'immoral profit du vote échappe même au peuple-roi ; en effet, élus censeurs des assemblées centuriates, les riches avaient soin, à chaque lustre, de rejeter dans la tribu Esquiline tous les pauvres, dont le suffrage n'était nécessaire que dans les cas, rares d'ailleurs, où le vote des riches était insuffisant pour valider une décision. Le sénat, qui s'était fortifié, comme il arrive toujours dans les longues guerres, se dispense peu à peu de soumettre ses décrets à l'approbation des tribus ; après avoir triomphé du dernier successeur d'Alexandre, il décide à son gré de la paix et de la guerre, sans souci de la plèbe, dont il n'a plus ni besoin ni peur. Les jugements restaient au peuple; mais, sous prétexte d'éviter les embarras et d'accélérer les décisions, on établit quatre tribunaux permanents, composés de sénateurs qui instruisaient les affaires criminelles dont les préteurs n'avaient pas le temps de connaître ( 1 ) ,et surtout les accusations de brigue, de concussion, de péculat contre le sénat; ainsi désormais, on n'aura plus à crain-

(1) Sur les Qusestiones perpetux, on a porté naguère une lumière nouelle, en nianl qu'elles fussent «ne juridiction politique à côté de la criminelle.

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dre que la plèbe rende ses jugements, et les nobles cesseront de la redouter. Le peuple échappé aux périls de la guerre, mourra de faim. Qu'importe! Le salut public n'en souffrira pas, puisque des milliers d'esclaves, affluant des pays conquis, féconderont la terre de leur sueur vénale, rempliront les palais et les villes, et serviront au faste et à la dépravation des maîtres ; s'ils remplissent bien ces fonctions, ils deviendront libres et citoyens, pour combler les vides laissés par les anciennes familles romaines.

A l'époque où nous sommes de notre récit, les affranchis seuls remplissent le forum. Un jour qu'ils interrompaient par leurs clameurs Scipion Émilien, il leur cria avec l'orgueil d'un noble d'antique race : « Silence, faux fils de l'Italie ! Vous, que j'ai amenés enchaînés à Rome, croyez-vous m'intimider, parce que vous êtes libres de vos fers (1)? » Cicéron insultait la lie de la ville, cette tourbe mie et affamée, tous ces esclaves introduits dans l'enceinte de Rome comme un troupeau d'animaux malfaisants, contre lequel il faudrait invoquer les exorcismes des aruspices (2). Cette foule nombreuse et pauvre, n'aspirant pas aux droits, mais aux possessions, pouvait devenir une arme terrible dans la main d'un démagogue qui aurait voulu combattre une aristocratie tyrannique.

Une autre multitude accourait à Rome des provinces et des municipes, pour se soustraire aux vexations des magistrats, pour devenir membres d'une nation grande et redoutée, pour s'élever aux emplois supérieurs et disposer du sort des royaumes. Les Italiens, aux bras desquels on devait les conquêtes , croyaient avoir les meilleurs droits aux récompenses. Quelques-uns obtenaient le droit de cité en se donnant comme esclaves à un Romain qui les affranchissait ensuite ; d'autres se faisaient inscrire par

(I) Taceant , quibus Italïa noverca est. Non officletis %it solutos , qiios aUicjatos adduxi. Valère Maxime , vi, 2. — Hostium armatonim loties clamore non terrltus , qui possum vesfro moveri, quorum noverca est ItaliaP y EhttiLS Parterculis, II, 14.

(2j Fex et sardes tirbis ; concïonalis li'irudo xrarii ; misera ac pessima plebecula. — Quid magis deformalum, inquinatum, perversum, conturbatum dici potest, quam omne servitiiim, permissu magistratus liberçLlum, in alteram scenam immissum , alterï propositum; ut alter consessus polestati servorum objiceretur, alter servorum lotus esset ? Si examen apud ludis in scenam venisset , fiaruspices acciendos ex Hetruria putaremus : videb'nnus universi repente examina tanta servorum immissa in populum romanum septum atque inclusum , et non commovemxir. Cicéron, De haruspicuni responsis.

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