‹ Histoire des Italiens (volume 3)Chapitre 196 sur 319 · AFFLUENCE A ROME · texte numérisé non relu

AFFLUENCE A ROME

fraude dans les rôles des censeurs; mais, comme le droit de cité ne pouvait être obtenu, d'une manière légale, que par les Latins, l'Italie affluait dans le Latium, et le Latium à Rome, laissant la patrie déserte. Les Saranites et les Péligniens , en 177, déclarent qu'ils ne pourront plus fournir aux armées leur contingent, qui a cessé d'être en rapport avec les habitants, parce que quatre cents de leurs familles s'étaient transplantées à Frégelles, cité latine. La même année, les Latins annoncent pour la seconde fois que l'émigration à Rome dépeuplait leurs villes et les campagnes. Ainsi Rome, en absorbant toutes les populations italiques , regorgeait d'habitants. Dans le recensement de Cœcilius Métellus, on compta 3 17,823 hommes en état de porter les armes, et cinq ans après, 390,736; en 187, on expulsa 12,000 familles latines, et f), 000 personnes en 172. Voilà donc comment les immigrations, si propres à régénérer la nation, lui nuisaient au contraire, parce qu'elles étaient exorbitantes. 11 auraitmieux valu, etc'étaitl'unique expédient, accorder le plein droit à tous les Italiens: mais la noblesse romaine s'y opposait par jalousie contre les autres maisons illustres du pays. Telle fut la cause de la décadence de Rome et de la ruine de l'Italie.

Les pauvres de Rome, envoyés dans les colonies, s'étaient répandus dans l'Italie, dont ils occupaient les meilleurs terrains. Mais les colonies elles-mêmes dépérissaient, proie destinée aux chevaliers, qui usurpaient ou achetaient les propriétés, remplaçant par des esclaves les cultivateurs libres; impitoyables dans leur passion du luxe, et n'ayant plus à craindre les jugements, alors confiés à la noblesse, ils pressuraient sans pitié les hommes libres, aggravaient la condition des esclaves.

De tant de conquêtes et de tant de gloire, quel était donc le résultat pour Rome et l'Italie? le dépérissement de la moralité et de l'égalité. Si, au milieu de cette dépravation, quelqu'un eût formé la généreuse résolution de réformer les mœurs, de ranimer dans le peuple l'amour de l'industrie et des champs, de substituer aux esclaves travailleurs et à la plèbe oisive isme classe laborieuse, comme la moderne qui triomphe delà misère avec ses bras; de réprimer le despotisme du sénat et l'avidité des chevaliers, de se faire l'éclio des plaintes qui s'élevaient des provinces et des nuinicipes, de régulariser l'affluenee des étrangers de manière à prévenir l'encombrement de Romeet la dépopulation du reste de l'Italie, n'aurait-il pas eu droite la reconnaissance, au moins pour l'intention? S'il n'avait pas obtenu la gratitude des contcmpo-

ORIGINE DES GRACQUES. TIBÉRIUS- 3oo

rains, qui, rarement, pardonnent au mérite ou apprécient les intentions, n'aurait-il pasdù compter sur la justice de la postérité? Eh bien, les Gracques se dévouèrent à la tâche immense de combler l'abîme entre le petit nombre des riches et la multitude des pauvres ; les contemporains les traînèrent dans la fange, et la postérité s'est contentée de répéter les insultes des patriciens, sans daigner même distinguer les sages desseins des moyens imprudents.

Les illustres familles desScipions et des Appius avaient senti la nécessité de s'allier avec la famille équestre des Sempronius. Tibérius Gracchus , dans sou tribunat , avait protégé l'Asiatique et l'Africain, empêché le jugement auquel une envieuse sévérité voulait les soumettre; en récompense , après la mort du vain queurd'Annibal.il épousa sa fille, la fameuse Cornélie, refusée à Ptolémée, roi d'Egypte (t). Des nombreux enfants qu'elle mit au monde, elle ne conserva que Tibérius, Caïus et Sempronie, qui étaient l'objet de tous ses soins et ses seules délices. A une dame qui étalait devant elle ses bracelets et son collier, elle montra ses fdsen disant : « Voici mes joyaux. » Ambitionnant moins d'être appelée la fille de Scipion que la mère des Gracques, elle leur fit donner une éducation qui leur permît de disputer la prééminence aux Scipions. Tibérius, à peine sorti de l'adolescence, fut jugé digne d'être admis parmi les augures ; puis il épousa la fille d'Appius Claudius Pulcher, prince du sénat , et Sempronie, sa sœur, devint la femme de Scipion Émilien.

Les Gracques, entrés dans les affaires, ne trompèrent point les espérances maternelles. Dans l'éloquence, ils n'avaient pas d'égaux ; Tibérius, affable et modeste eu public, avait une élocution suave, grave, étudiée; Caïus, véhément et fougueux, splendide et passionné dans ses discours, fut le premier qui se promena dans la tribune; un joueur de flûte, placé derrière lui, donnait à sa voix l'intonation et en modérait les éclats. Us firent leur apprentissage militaire sous leur vaillant beau-frère, et Tibérius monta le premier sur les brèches de Carthage. Grâce à la

(1) Peu de temps après l'avoir épousée , il trouva deux dragons dans le lit nuptial ; les devins , après de longues consultations sur ce prodige . lui défendirent de les tuer tous les deux , et même de les laisser aller, |irédisant que la mort du mâle entraînerait celle de Tibérius , et la mort de la femelle , celle de Cornélie. Tibérius , cpii aunait beaucoii(i Cornélie, la voyant jeune encore, tandis qu'il était, lui, avancé en âge, tua le mâle, et ne tarda point à mourir. Ainsi parle Plntarque, tout plein de semblables récits.

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