‹ Histoire des Italiens (volume 3)Chapitre 198 sur 319 · TIBÉRIUS GRACCHUS. LOI AGRAIRE · texte numérisé non relu

TIBÉRIUS GRACCHUS. LOI AGRAIRE

« dez, ô riches, une portion de votre richesse, si vous ne voulez << pas qu'un jour on vous la ravisse tout entière. Eh quoi ! les bètes « sauvages ont leurs tanières, et ceux qui versent leur sang pour « la patrie ne possèdent rien que l'air qu'ils respirent ; sans toit où « s'abriter, sans demeure fixe, ils errent avec leurs enfants miséra- « blés et leurs femmes nues ! Les généraux mentent lorsqu'ils « exhortent les soldats à défendre les temples de leurs dieux, les « tombeaux de leurs pères. De tant de Romains, en est-il un '< seul qui ait un tombeau, un autel domestique? Ils meurent pour « nourrir le luxe et l'opulence de quelques-uns. On les appelle les « maîtres du monde, et ils ne possèdent pas une motte de terre. > Lselius, l'ami de Scipion, avait déjà tenté la réforme agraire; mais, connaissant les temps et retenu par l'opposition de l'aristocratie, il renonça à son noble projet, ce qui lui valut le titre de prudent, souvent synonyme de pusillanime. Tibérius, nommé tribun du peuple, d'accord avec son beau-père, Appius Claudius Pulcher, Licinius Crassus, grand pontife et orateur renommé, et Mucius Scsevola, le plus habile jurisconsulte de l'époque, renouvela la proposition de Stolon : « Que personne ne possède, ou plutôt n'ait en ferme plus de cinq cents arpents de terrain public ; que personne n'envoie aux pâturages communs plus de cent tètes de gros bétail, cinquante de petit; que chacun ait sur ses terres un certain nombre de cultivateurs libres. Aux détenteurs de biens publics qui serontlésés, bien qu'ils aientviolé la loi Licinia, on accordera une indemnité pour les améliorations qu'ils auront faites. Les terrains acquis de cette manière ne seront plus révocables, mais propriété absolue, affranchie du cens, avec la restriction qu'on ne pourra les vendre. Du surplus des terres on constituera un fonds qu'on répartira entre les pauvres et qui restera inaliénable ». C'était l'unique moyen d'empêcher qu'il ne retombât dans les mains des riches, et peut-être Tibérius voulait-il donner à la plèbe des terrains plus rapprochés de la ville. On ajoutait cinquante arpents pour chaque fils émancipé de propriétaire : premier exemple de rémunérations accordées pour favoriser les mariages. Mais, dans l'impossibilité de reconnaître les titres et la mesure de chaque possession, on ordonnait un recensement général, c'est-à-dire l'expropriation de tous et un nouveau partage au sort des terres publiques. Ce bouleversement de tous les intérêts et de toutes les habitudes, qui répugne à nos idées modernes, n'avait rien d'étrange dans l'antiquité, où le propriétaire suprême était toujours l'Etat, comme de nos jours en Turquie.

358 TIBFRIUS fiRACGllUS. LOI ACiUAlRE.

Tibérius n'était pas mu par la manie de s'illustrer, ni par cette bienveillance universelle qui nous fait reconnaître un frère dans chaque homme, mais par le patriotisme romain, c'est-à-dire par le désir d'assurer h Rome la souveraineté du monde sans laisser périr la robuste race italique qui déjà lui avait procure tant de conquêtes. Il ne s'agissait donc pas d'élever la seconde classe au ranji de la première, comme au temps de Stolon, mais d'accroître la population libre, la seule qui remplit l'armée. Selon nos idées modernes, c'était une loi aristocratique, et il n'est pas étonnant que des aristocrates l'aient soutenue.

Bien que Tibérius fût guidé par des théories auxquelles il sacrifiait les faits et les souffrances de la génération présente, on aurait tort de rattacher aux folies du communisme ces lois qui tendaient à constituer une propriété, à créer des propriétaires ; elles blessaieîïï la propriété actuelle, mais non l'ancienne possession, qu'elles voulaient étendre, au contraire, en empêchant l'accumulation des biens-fonds, dans le but de multiplier les petits cultivateurs, c'est-à-dire les soldats.

La plèbe s'empressa de confirmer sa proposition. Cependant il est des abus si enracinés, que les novateurs ne l'oublient pas, qu'on ne peut y mettre la hache sans ébranler toute la machine de l'État (i). Les nobles pouvaient alléguer la longue jouissance pendant laquelle ils avaient planté, amélioré, construit. Là étaient les souvenirs de l'enfance , les tombeaux des ancêtres, les dots des femmes. La cessation du payement delà redevance avait fait confondre les fonds publics avec les terres allodiales; ceux qui, par une longue suite d'aïeux, par succession ou par dot, possédaient alors, étaient de bonne foi et croyaient à leur droit. Le remaniement de Vager publicus entraînait donc d'interminables difficultés pour le reconnaître, la nécessité d'offrir des compensalions, et l'opposition de tous ceux qui se voyaient troublés dans leurs possessions. Ces derniers, exaspérés, parcouraient les rues et les places, vêtus de deuil, excitant la plèbe contre son tribun. Mais Tibérius persiste; en vertu de la pleine autorité tribuni-

(I) Vofehnnf, Gracchi ar/ro.s populi dividcrc , r/nos nobilitas pcrperfnii posskU'.bat ; sed tom ve/usUini iniqintolim audere convcllere , periculosissimum. SviiM' Aigustin, De civ. Uci, m, 9.4 ; làohus, m, l^i, voit juste: /tediici plcbs In agros tmde poteral sine possidentium eversione P Qui ipsi pars populi erant, et tamen relicias sibi a majoribns sedes a.late, qttasi, jure hcrcditario , possidebant.

LiuNDUITE DE TrBÉRlUS GRACGHUS. 359

tienne, il ferme le trésor, suspend les jugements et l'exercice des magistratures, jusqu'à ce que la loi soit votée.

Les patriciens eurent recours aux expédients légaux ; comme l'opposition d'un tribun empêchait l'action de l'antre, ils gagnèrent Octavius Cœcina , collègue de Tibérius, jeune homme riche et de mœurs austères , afin qu'il interrompît la délibération par son veto. Tibérius employa tous les moyens pour le ramener; tendre et généreux, aussi inébranlable dans sa volonté qu'il était doux de caractère, il offrit de lui payer de son argent les terres qu'il perdait, le supplia, l'embrassa même en public : vains efforts ! Tibérius proposa de le déposer, malgré le caractère sacré de tribun. « Le tribun, disait-il , est inviolable, même quand il « incendierait l'arsenal et démantèlerait le Capitole , mais non '< s'il menace le peuple. La dignité royale était sacrée, et oe- « pendant nos aïeux expulsèrent Tarquin; les Vestales sont '< éminemment sacrées, et cependant on les enterre vivantes si « elles faillissent. Ainsi le tribun qui offense le peuple ne doit « pas surpasser le peuple lui-même en prérogative, parce qu'il « détruit la puissance de laquelle il tire sa force. »

Les tribus avaient déjà commencé à voter pour la destitution d'Octavius, lorsque Gracchus revint aux prières, aux supplications; son collègue s'attendrit jusqu'aux larmes; mais, soit obstination ou conviction honorable, il persista, et le suffrage de la dix-huitième tribu décida qu'Octavius était dégradé. Premier coup porté à l'autorité sacrée des tribuns, et ce coup était porté par un tribun.

Maintenant, quel est l'homme, quel est surtout le démagogue qui, sur la pente des innovations, peut s'arrêter quand il lui plaît, et qui, dans l'intérêt de la question présente, ne sacrifie pas ou n'oublie pas l'avenir? Tibérius, qui était l'homme le plusrecommandable de la faction plébéienne, comme l'étaient les Scipions dans le parti de lanoblesse, par l'habileté, le besoin et l'amour de l'ordre, adoucissait la rigueur d'une entreprise aussi radicale; mais enfin, indigné des tergiversations du sénat et de la perfidie des oligarques qui attentaient à sa vie et jusqu'à sa réputation, il proposa de nouveau laloiLiclnia dans toute sa rigueur. 11 supprimait l'indemnité pour l'excédant des cinq cents arpents, ordonnait aux usurpateurs de sortir sans délai du domaine public, et, dans ce but, il attribuait un grand pouvoir aux triumvirs, élus pour vérifier les possessions et les répartir. Il se fit nommer à cette charge avec Appius et son frère Caïus.

360 ROGATION SEMPRONIA.

Parmi les royaumes qui se formèrent de l'empire d'Alexandre le Grand, nous avons mentionné celui de Pergame dans la Mysie. Le roi Eumène II l'agrandit, grâce aux libéralités des Romains, qu'il servit contre Antiochus et Persée; Attale III, son fils, ignoble et cruel tyran, nomma par testament héritier de ses biens le peuple romain. D'après l'interprétation du sénat, par biens, il fallait entendre aussi le royaume, qu'il occupa ; ainsi fut réduite en province, sous le nom d'Asie, la plus belle et la plus grande portion de l'Asie Mineure.

Cet héritage d'un genre si nouveau devait coûter cher à Rome. Tibérius Gracchus, transférant au peuple le droit dérégler les affaires extérieures, privilège du sénat jusqu'alors, proposa de lui enlever l'administration de la nouvelle province et de l'affermer au profit des citoyens pauvres, afin qu'ils pussent acheter les instruments et les animaux pour les terres qu'on leur distribuerait ; il demanda encore qu'on abrégeât pour la plèbe le temps du service militaire, qu'on adjoignît aux sénateurs dans les tribunaux un nombre égal de chevaliers, et qu'on rétablît l'ancienne provocation c'est-à-dire l'appel des jugements au peuple réuni. Puis, comprenant que la masse énorme de l'empire romain reposait sur une base trop exiguë, il sortit de l'étroit patriotisme pour s'élever à la noble idée de l'unité italique, et proposa qu'on étendit à toute la péninsule le droit de cité.

Ces dernières rogations auraient diilui rattacher l'ordre équestre et les Italiens; mais les chevaliers, s'ils haïssaient les patriciens qui limitaient leur autorité et les excluaient des charges, redoutaient encore davantage la loi agraire qui les aurait dépouillés des biens qu'ils avaient usurpés, et qui admettait au suffrage, au même titre qu'eux, les Latins ou les anciens Italiens. Ainsi les concessions de Tibérius ne les gagnèrent point, et le peuple en conçut de la jalousie. Rien qu'elle eîit à se louer d'un tribun si dévoué, la plèbe s'intéressait médiocrement aux lois politiques, dont elle ne comprenait pas bien les avantages; et puis, vaine et désunie comme elle était, au lieu de concourir à la réalisation de ses desseins, elle écoutait les suggestions des nobles, qui le dénigraient et l'accusaient d'aspirer à la tyrannie.

Quant aux Italiotes, unenouvelle répartition du territoire public leur faisait craindre que les magistrats n'en profitassent pour empiéter sur les possessions limitrophes, mal limitées dans les contrats,

ROGATION SEMPRONIA. 361

qui, eux-mêmes, étaient ambigus ou inintelligibles (t); il semblait qu'on fût menacé d'une nouvelle confiscation en pleine paix. Peut-être encore les nobles de Rome avaient-ils semé l'inquiétude parmi eux; le sénat fit donc entendre qu'il accueillerait leurs plaintes, prodiguerait les droits, pourvu qu'ils résistassent aux triumvirs ou tergiversassent. Ce qui est certain, c'est que partout la rogation Sempronia parut abborrée.

Tibérius, comprenant le danger auquel il serait exposé une fois sorti de cbarge, résolut, malgré la constitution, de se faire proroger dans le tribunat ; dans ce but, il répétait les menaces patriciennes, courait le forum, vêtu de deuil, et montrait à la plèbe ses enfants, la suppliant de leur conserver leur père. Le jour des comices pour l'élection, il futsaisi d'un nouvel effroi, parce quedeuxserpentsavaient déposé leurs œufs dans son casque, et que, le matin, les poulets ne voulurent pas sortir de leur cage ; puis deux corbeaux, se battant à sa gaucbe, firent tomber du toit une pierre à ses pieds. Tel est du moins le langage de Plutarque ; mais Gracchus trouva des motifs plus sérieux d'appréhension dans l'hostilité de l'aristocratie, forte par l'union et disposée à tout, tandis qu'il n'avait pour lui que la plèbe mobile, et les tribus rurales que les travaux de la moisson empêchaient d'accourir aux comices. ♦

Le jour de l'assemblée, les détenteurs des terres usurpées voci- « fèrent contre le violateur de la loi; les sénateurs se présentent en armes , entourés de clients et d'esclaves; les amis de Tibérius se préparent à la résistance, le tumulte grandit, et la populace, si prompte à crier, s'enfuit ou se décourage, Tibérius, ne pouvant plus se faire entendre, porte la main à la tête pour indiquer le danger qui le menace; alors ses ennemis s'écrient qu'il demande la couronne, commencent à massacrer les gens désarmés, et le tuent luimême avec ses partisans, dont les cadavres, privés des honneurs de la sépulture et jetés dans le Tibre, expient le court et malheureux engouement de la plèbe.

Parmi les fauteurs des Gracques, quelques-uns furent jugés, d'autres assassinés; Caïus Billius fut, dit-on, enfermé dans un tonneau rempli de serpents. Le philosophe Blossius de Cumes, appelé devant un tribunal, déclara qu'il avait aimé Tibérius au point de faire tout ce qu'il aurait voulu. « Et s'il vous avait commandé démettre le feu au Capitole? lui demanda Scipion Nasica.

(I) OùxE là (TV[j,p6Xata, oute làç, x),-opoux'a;, ert èxôvtwv àTiâvTwv à ôé xai sOpîiTxexo, à(xcpî),oYa ■^v. Appien, cit., 18.

Décembre.

.■^<i2 KIN DE TIBÉRIUS.

■< Jamais, répondit Blossius, il ne l'aurait fait ; lîiois, s'il me l'avait ■ ordonné, je l'aurais brûlé, persuadé qu'il ne pouvait rien vou- " loir qui ne fût utile au peuple ».

Ce Nasica, cousin des Gracques et grand pontife, s'était montré leur ennemi le plus acharné ; ce fut lui qui donna le conseil de tomber sur la plèbe désarmée, f^a toge rejetée sur la tête comme il faisait dans les sacrifices, et armé d'un bâton, il s'était mis à la tête de ceux qui aimaient la république, c'est-à-dire l'exploitaient ; puis il osa faire justifier par un décret tout ce qui avait été fait contre les Gracques et leurs adhérents. I! avait pour la plèbe un souverain mépris; un jour qu'il prenait la main calleuse d'un laboureur dont il sollicitait le suffrage, il lui demanda " s'// avait l'habitude démarcher sur les mains. " Le peuple l'accablait d'outrages et lui repprochait d'avoir tué une personne sacrée dans un lieu sacré ; le sénat, pour apaiser les plaintes et se délivrer lui-même d'un embarras, lui donna une charge honorable en Asie, où il finit ses jours.

Le sénat ne put abroger la loi agraire; mais il comptait sur les difficultés matérielles qui, de fait, parurent inextricables, soit à cause de la mesure, de l'origine, de la possession ou de l'estimation des terres. Les alliés italiens et latins, qui avaient obtenu une grande part du domaine public, ennuyés ou mécontents de toutes ces évaluations de contenances et de prix, s'adressèrent au sénat, qui fut très-heureux d'un prétexte pour suspendre la loi. Quoique beau-frère de ïibérius, Scipion Émilien , qui revenait alors de Nuniance vaincue, se mit à la tête des mécontents; nommé patron des alliés latins, il révoqua les triumvirs chargés d'appliquer la loi, et confia cette mission à un consul.

La plèbe, qui dans le principe idolâtrait Scipion Émilien et lui avait conféré deux fois le consulat et la censure en violation de la loi, lui était devenue hostile depuis qu'en apprenant la mort de Tibérius, il avait proféré ces vers d'Homère : Ainsi périsse quiconque voudra Vimiter. Scipion, d'une part, répugnait à tout ce qui avait un aspect révolutionnaire, et, de l'autre, il méprisait cette plèbe dont Gracchus avait espéré faire d'excellents soldats, mais qui, en réalité, préférait au travail des champs l'oisiveté mendiante de la ville, et qui n'avait pas eu le courage de défendre celui qui s'était sacrifié pour elle. Peuple et grands, dans cette lutte, quel spectacle aN aient-ils donné? un spectacle d'intrigues, de tyrannie et de lâcheté. Scipion n'avait donc plus d'espoir dans cette ville d'affranchis couverts de la toge, dans cette

FIN DE TIBÉIUL'S. 363

république en décadence qui devait faire place à l'Italie. On répondait par la haine à son mépris qu'il ne dissimulait pas; toutes les fois qu'il parlait à la tribune, la plèbe le couvrait de ses murmures, répétait ses superbes saillies, et finit par l'accuser d'aspirer à la dictature. A cette imputation, qu'il accueillit avec dédain, il opposa l'éloge de ses mérites et de ceux de son père Paul-Emile. Avec son ami Lselius, il vivait à la campagne dans l'étude et la retraite ; mais il revenait à Rome toutes les fois qu'il était question de combattre des lois populaires. Lorsqu'on le menaçait, il répondait • a Les ennemis de la patrie ont raison de désirer ma mort, parce qu'ils savent que Rome ne périra point tant que Scipion vivra. » Mais une nuit il fut trouvé mort dans sa maison, et le destructeur des deux terreurs de Rome fut en- 128 seveli sans funérailles publiques; le peuple, dans la crainte de compromettre Caïus Gracchus, défendit toute enquête. La mort de l'aristocrate le plus opiniâtre annonçait que le conflit se renouvellerait avec plus de violence, plus de passion, plus de crimes.

Les tribuns, qui avaient appris de Tibérius combien leur autoi-ité pouvait devenir formidable, travaillaient à l'étendre. L'un d'entre eux, Papirius Carbon, dont la parole flétrissait sans cesse l'assassinat de Tibérius, proposa que les tribuns pussent être prorogés tant qu'il plairait au peuple; mais sa motion fut repoussée. Le tribun Caïus Atinius, indigné de voir que le censeur Métellus le Macédonique lui refusait l'entrée du sénat, le fit arrêter, et il l'aurait fait précipiter du haut de la roche Tapéïenne, comme coupable de lèse-majesté, sans l'opposition d'un autre tribun; mais on profita de l'occasion pour faire décréter que les tribuns auraient voix délibérative au sénat.

Caïus Gracchus, à la mort de son frère, s'était tenu à l'écart, comme saisi d'épouvante, pour se consacrer à l'éloquence, dans laquelle personne ne le surpassa. Sage du reste, étranger à l'oisité, à la cupidité, il fuyait les débauches dans lesquelles se plongeait la jeunesse romaine. Dans l'opinion d'un grand nombre, il passait pour un homme de peu de mérite. On lui reprochait même de désavouer Tibérius; mais, dans le fait, il se préparait à le venger, à réintégrer le peuple dans ses droits, à faire trembler les riches, à réaliser, après les avoir agrandis, les desseins de son frère, qui lui était apparu en songe et lui avait dit: « Pourquoi différer? ta destinée sera la mienne : combattre et mourir pour le peuple. » Questeur en Sardaignc, il gagna l'estime et la bienveillance du

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consul et des soldats par son courage et sa probité. Les villes refusaient des vêtements ; il sut les décider à les fournir. A sa considération, Micipsa, roi de Numidie, expédia du blé, au grand déplaisir du sénat, qui chassa les envoyés de ce roi et changea les garnisons. Le sénat avait aussi éloigné le violent Fulvius Flaccus, un des triumvirs chargés de la répartition des terrains ; parvenu au consulat malgré les nobles, Fulvius ne recula devant aucun moyen pour faire accorder le droit de cité à tous les Italiens, et remettre en vigueur la loi agraire. Frégelles voulut conquérir ce '23. droit par les armes ;'elle fut vaincue et détruite, sans être soutenue par les autres villes italiques, ce qui prouve que la mesure était prématurée.

Caïus reparaît tout à coup à Rome. Accusé par les censeurs comme déserteur, il leur répond : < J'ai fait douze campagnes, " bien que les lois n'en exigent que dix. Nommé questeur, je « suis resté deux ans auprès de mon général, et la loi permet de " se retirer après un an de service. Il est vrai que cette loi m'im- « posait l'obligation de retourner auprès de mon général ; mais « elle suppose qu'un consul ne doit rester dans le même lieu que " tout le temps de son consulat. S'il plaît au sénat de retenir « trois ans en Sardaigne Aurélius Oreste, étais-je obligé d'obéir « à des ordres qui ne me concernaient pas? S'il était agréable au « proconsul d'exercer sur des légions obéissantes un empire long « et absolu, il était pénible au questeur de passer dans l'oisiveté « un temps utile. Je suis appelé par les intérêts d'une foule de " malheureux qui réclament la distribution des terres et qui " m'ont député à cet effet. Quant aux motifs qui m'ont tenu si " longtemps éloigné de la capitale, c'est au peuple romain qu'il « appartient de les pénétrer, et aux Italiens de s'en plaindre. Vous, « censeurs, considérez au moins ma conduite dans une île où " l'avarice et la débauche ont corrompu les officiers et les sol- « dats de la nouvelle armée qu'on y a envoyée. Je n'ai pas ac- « cepté un seul as des alliés, et n'ai jamais souffert qu'ils fissent « la moindre dépense pour moi. Je n'ai pas fait de ma tente un •' lieu de crapuleuse prostitution pour y attirer la jeunesse ro- « maine ; j'ai donné des festins, mais dont j'ai banni la licence « pour y faire régner la modestie des paroles et des actes ; au- « cune courtisane ne s'est approchée de moi , et je n'ai point « augmenté mes richesses. Entre moi et vos officiers de Sardaigne, « vous trouverez cette différence, que moi seul je suis revenu « la bourse vide, tandis que les autres ont bu le vin dont les

CAÏUS 6RACCHUS. 365

« amphores étaient remplies , pour les rapporter pleines d'or et « d'argent (1). »

Caïus fut absous aux acclamations du peuple, qui croyait voir revivre en lui son cher Tibérius. Lorsqu'il demanda le tribunat, il n'eut pas besoin d'avoir recours à la brigue; le Champ de Mars ne suffit pas à la foule des Italiens accourus qui, des terrasses et des toits, lui donnaient leurs suffrages par acclamation. Son frère avait payé de sa vie la demande d'une prorogation, et lui, pour l'an- V2a. née suivante, obtint la confirmation du tribunat, au grand regret des patriciens, qui avaient coutume de renvoyer de jour en jour les propositions des tribuns jusqu'à ce que leur année fût expirée.

Ce fut un malheur que Caïus ne vint qu'après son frère, dont la fin l'effrayait assez pour l'empêcher d'agir avec sang-froid et résolution, et que son ressentiment contre le sénat le poussât à une opposition systématique. L'orateur^ avant lui, quand il haranguait dans les comices, regardait le sénat; il se tourna vers le peuple, et cette attitude qui fut imitée, donnait de l'importance à la classe plébéienne. Puis, au lieu d'oublier, comme c'est le devoir de quiconque désire la réconciliation et des réformes, il rappelait Tibérius à tous propos : < Où irai-je?s'écrait-il. Oùtrouverai-je un « asile ? au Capitole ? mais il est encore teint du sang de mon frère. « Dans la maison paternelle? mais j'y trouverais une mère incon- » solable. Romains, vos pères déclarèrent la guerre auxFalisques , « parce qu'ils avaient insulté le tribun Génucius ; ils condamnè- « rentà mort Véturius, pour avoir négligé de céder le pas à un « tribun qui traversait le forum ; et ces hommes, sous vos yeux, « ont assassiné Tibérius, traîné son cadavre dans le Tibre, et fait « mourir ses amis sans jugement ! Pourtant quelle était la " coutume? Lorsqu'un citoyen était accusé d'un crime capital, « le héraut, de bonne heure, allait à sa porte et le citait à son de » trompe, sans que personne, avant cette formalité, pût voter « contre lui : tant on avait de respect pour la vie des citoyens I »

En conséquence, il demande qu'un magistrat qui aura condamné quelqu'un sans jugement soit traduit devant le peuple : loi de rancune contre Octavius, et qui donnait l'exemple de l'effet rétroactif. Revenu aux intérêts généraux, il propose de soumettre toute condamnation capitale à la sanction du peuple; de faire tous les mois une vente de blé à bas prix^, et tous les ans une

(() Ce discours nous a été conservé en f paginent* , surtout par Aulu-Gelle, vv, 12.

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