LES AFFRANCHIS
daient à regarder le travail et l'industrie comme une chose ignoble et déshonorante. Cicéron trouve indigne d'un homme libre toute profession laborieuse, et c'est à peine s'il excepte la médecine et l'architecture; il ne tolère le commerce que lorsqu'il rapporte des bénéfices considérables; l'agriculture elle-même ne sauvait pas du déshonneur les cultivateurs dépendants. Les esclaves formaient donc toute la classe active. Varron classe ainsiles instruments d'agriculture : en vocaux, les esclaves ; en semi-vocaux, les animaux, et en muets, les choses inanimées. Aristote-dit que « le bœuf tient lieu d'esclave au pauvre " (l) ; Caton, que « pour cultiver 240 arpents plantés d'oliviers, il faut 13 esclaves, 3 bœufs, 4 ânes (2) ». Les esclaves creusent les mines, travaillent dans les ateliers, sont loués pour la construction. Les temples, les villes, les corporations en possèdent ; ils exécutent les ordres des magistrats, ont soin des aqueducs , des routes, des édifices , rament sur les Hottes et sont employés à différents services dans les armées, d'autant plus nécessaires que les secours de la mécanique sont moins connus; on use et abuse d'eux avec le dédain que l'on a pour des choses communes et de peu de valeur.
L'esclave et l'affranchi étaient encore des amis, des confidents du maître, toutenfin.Lesamis ne se rencontraient qu'au forum ou dans les orgies ; on avait pour les épouses du respect, mais point d'amour. L'esclave, au contraire , était un animal instruit , fidèle , plus intelligent que le chien ; il suivait son maître partout , lui rendait mille services qui répugnent à un homme libre, l'amusait par ses bouffonneries , lui composait les discours qui lui valaient des applaudissements dans le forum ou le sénat , lui assemblait les textes qui le faisaient triompher dans les procès, et les passages dont il pouvait former un livre; c'est ainsi que l'esclave marchait à l'affranchissement. Après avoir obtenu la liberté , le bonnet, la toge, l'anneau, il devenait encore plus utile à son maître, qui lui avait donné son nom , et le considérait comme entièrement dévoué à ses intérêts ou à ses caprices dans les emplois domestiques , dans les dangers , dans les plaisirs , dans ses propres affaires et celles des clients.
La loi dut mettre des limites à l'affranchissement ; elle exigeait que l'esclave eût au moins trente ans, et le maître vingt; celui qui avait dix esclaves, ne pouvait en émanciper que la moitié ;
(1) Polit., i.
(2) De Se rustica , x et xi.
•HS LES AFFRANCHIS.
un tiers, celui qui en possédait de dix à vingt sept; un quart, de viiitg-sept à cent ; un cinquième , au delà de ce nombre , et dans aucun cas plus de cent (1). L'émancipation ne venait pas d'un sentiment d'égalité morale ou de fraternité humaine, mais du caprice, de l'orgueil, de la corruption. Les femmes esclaves l'achetaient au prix qui, de nos jours, couvre d'infamie les femmes libres. Les affranchis devenaient dans les mains des riches des instruments de sédition , de brigues et de crimes ; ils grosissaient leur cortège et servaient d'ornement à leurs fimérailles. Le nombre de ces malheureux était si considérable que , dans les grandes maisons, on avait un nomenclator dont l'office consistait à se rappeler leur nom (2). Crassus possédait 500 maçons qu'il louait pour les travaux. Un avocat n'allait plaider que suivi d'une foule d'esclaves; dans le camp deCépion , on comptait 40,000 esclaves sur 80,000 soldats. Les légions de César dans les Gaules en traînaient à leur suite un si grand nombre, qu'ilsles mirent unjour en péril. Caïusenavait 5,000. Si l'on hésite à croire que beaucoup de Romains en possédaient î 0 et même •20,000, il est certain qu'unesimpleveuved'Afriquecéda, avec une propriété rurale, 400 esclaves à son fils, tout en se réservant la meilleure part du patrimoine (3). Nous avons encore le testament où Claudius Isidorus se plaint d'avoir été réduit, à la suite des pertes que les guerres civiles lui ont fait épouver, à 4,156 esclaves, 5,600 paires de bœufs, 25,000 têtes de menu bétail , et 600 millions de sesterces (4). On avait une fois proposé de donner aux esclaves un costume particulier; mais les citoyens prudents firent observer qu'il y aurait trop de danger à leur fournir ainsi le moyen de compter le petit nombre des hommes libres (5).
(0 Ulpien, liv. Il, § 2, et Lex Furia canonia.
(2) nâ[j,7toXXoi, Athénée, vi.
(3) Apulée, in Apolog.
(4) Suétone, dans Auguste, 16; Pline, xxxiii, 10.
(5) Quantum periculi immineret, si servi nos noslrl niimcrare cœpissent. SÉiNÈQUE, De Clementia, i. 24. En 210, le sénat vida le trésor le plus saint, dans lequel était déposé Vauriim vïcesimarum, c'est-à-dire le vingtième des esclaves aCfranchis. Il est probable qu'on recourut an même expédient dans la première guerre punique, où le besoin ne fut pas moins urgent , puisque le trésor ne contenait que le produit de trente et un ans, qui s'élevait à 4,500,000 francs. En prenant la moyenne des 1,300 francs que Caton payait un esclave robuste , et des 457, prix des légionnaires vendus par Annibal aux Achéens, nous avons 878 francs, dont le vingtième est 44 francs ; ainsi le nombre des alfrancliis aurait été de 100,000, c'est-à-dire de 33,000 par an.