ESCLAVES SICILIENS
S'il est vrai qu'une société ne peut subsister sans Industrie , s'il est vrai que l'industrie ne peut être exercée que par des esclaves , la servitude est un droit naturel, un axiome politique. On ne pouvait donc se figurer une société civile sans celte calamité ; les esclaves eux-mêmes, lorsqu'ils se révoltèrent, ne contestèrent pas la Justice de leur condition, mais se bornèrent à protester contre les excès de leurs maitres. Cependant il fallait de temps à autre une satisfaction à l'humanité , une protestation contre l'iniquité, un commencement de justification pour la Providence.
La Sicile faisait consister sa richesse dans la possession d'un grand nombre d'esclaves ; on les marquait avec un fer à cheval rougi au feu ; ils étaient soumis aux traitements les plus durs, excepté aux fêtes Argyries, instituées par Hercule, et qu'on célébrait tous les ans. Les riches propriétaires en achetaient des ergastules entiers, et, pour s'épargner les frais d'entretien, ils les accoutumaient à voler, à dévaliser les voyageurs sur les routes, à piller des villages. Armés de massues, de lances et de bâtons noueux, couverts de peaux de loup, et accompagnés de gros chiens, ils vivaient à ciel ouvert de rapines et de menaces. Les préteurs n'osaient pas les réprimer avec vigueur; ils redoutaient leurs maîtres qui, chevaliers romains , c'est-à-dire en possession des jugements, auraient pu, en les obligeant à rendre des comptes, leur faire payer cher l'accomplisement d'un devoir.
Parmi ces maîtres, un certain Damophile d'Enna se distinguait par ses richesses et son arrogance. Possesseur de vastes domaines, de nombreux troupeaux et d'une multitude d'esclaves, < il rivalisait de luxe et de cruauté avec les Italiens établis en Sicile ». Il parcourait le pays avec une escorte d'esclaves , de mignons et d'adulateurs; il n'épargnait aucun outrage aux premiers, bien qu'ils fussent des hommes de condition honorable, vendus depuis comme prisonniers de guerre; il les marquait au visage avec un poiuçon, les enfermait enchaînés dans les ergastules, ou les envoyait garder les troupeaux , leur donnant tout juste le pain qui suffisait à prolonger leurs misères; il ne se passait pas un jour qu'il n'en fit battre de verges par punition ou pour l'exemple. Mégaiide , sa femme , se plaisait aux supplices des esclaves et de ses servantes.
Ces malheureux, quoique avilis et courbes par les souffrances, se réveillèrent enfin lorsqu'elles devinrent excessives ; après s'être concertés, ils se soulevèrent avec l'impétuosité de gens qui brisent une chaîne insupportable.
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Rome , lorsqu'elle résolut son premier débarquement en Afrique, avait fait une levée de 4,000 Samnites destinésau service de rameurs ; afin d'échapper à cette obligation qui leur répugnait , ils s'entendirent avec 3,000 esclaves pour se révolter, et menacèrent le repos de leurs tyrans ; mais Errius Politius , qu'ils avaient pris pour chef, les trahit. La nouvelle de ce second soulèvement de Sicile fut accueillie par les sympathies de tous les esclaves chez qui la servitude n'avait pas entièrement anéanti le courage. Dans l'Asie, un certain Aristonic, qui se donnait pour le fils d'Eumène II, roi de Pergame, appelle les esclaves à la liberté, et réunit une grosse armée; 20,000 mineurs se lèvent dans l'Attique ; on suit leur exemple à Délos, dans la Campanie, et 150,000 esclaves conspirent à Rome. Tous ces opprimés ne proclamaient pas l'affranchisement et l'égalité des hommes , paroles, qui, un siècle et demi plus tard, devaient retentir dans une cabane et du haut d'un gibet ; mais ils voulaient seulement secouer un joug intolérable.
Parmi les esclaves de Sicile se trouvait un certain Eunus , natif d'Apamée en Syrie ; versé dans l'art des enchantements et des divinations, il prétendait que l'avenir lui était révélé en songe, et même quand il ne dormait pas. Tantôt il maniait des fers rouges, tantôt il lançait des flammes par la bouche, et les ignorants l'admiraient. Il se vantait que la Grande Déesse de Syrie lui était apparue , et qu'elle lui avait prédit qu'il serait roi ; il racontait ses visions à ses compagnons et à son maître Antigène, qui, s' amusant de cette fantaisie, lui avait donné le sobriquet de roi; il le présentait comme tel à ses amis, qui demandaient à Eunus comment il les traiterait lorsqu'il serait parvenu au trône. Eunus répondait tantôt en termes bizarres, quelquefois avec un grand sens, ce qui égayait les convives et lui valait quelques reliefs du banquet.
Lorsque l'insurrection est prête, les rebelles se souviennent du devin et du roi ; ils accourent auprès de lui pour le consulter , et Eunus, faisant intervenir les prestiges, leur répond que les dieux, non-seulement leur sont favorables, mais encore qu'ils les encouragent à la révolte. On croit facilement ce qu'on désire; 400 esclaves se réunissent, et qui pouvait mieux les commander qu' Eunus? Guidés par lui , ils envahissent Enna, massacrent et violent, sans épargner ni les jeunes filles ni les matrones; d'autres esclaves s'attroupent et égorgent leurs maîtres , puis aident à tuer ceux des autres. Damophile et sa femme , traînés d'une maison de
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campagne dans la ville sont exposés sur le théâtre et jugés régulièrement; le mari subit une mort ignominieuse, et l'on abandonne l'épouse à ses femmes, qui la soumettent àdes tortures raffinées. On n'épargna que leurjeune fille, qui,lorsqu'elle voyait qu'on maltraitait les esclaves, compatissait à leurs souffrances, les secourait dans la prison , les soignait dans leur maladie , leur apportait de la nourriture quand ils avaient faim.
Eunus, proclamé roi véritable après l'avoir été par moquerie, prend le diadème et la pourpre, déclare sa femme reine, adopte le nom d'Antiochus, et donne celui de Syriens aux révoltés ; il choisit pour conseillers les plus habiles et les plus sages , et propose d'égorger tous les Ennéens , excepté ceux qui savent et veulent fabriquer des armes. En trois jours , il a sous ses ordres 1 ,700 hommes assez bien armés, qui se mettent à ravager le pays avec la brutalité d'une troupe qui n'avait d'humain que l'instinct de la vengeance. Bientôt, à la tête de 10,000 combattants , il ose affronter en bataille rangée Lucius Spréus, puis d'autres généraux romains, etplusieurs fois il remporte la victoire. Le Sicilien Cléon, dans une autre partie de l'île, soulevait les esclaves; Eunus a l'habileté de l'amener sous ses drapeaux ; enfin , un mois après l'insurrection, 200,000 hommes obéissent à ses ordres; alors il attaque Messine , mais il est repoussé par le consul Calpurnius Pison (1).
Mais de pareilles troupes, rassemblées à la hâte, si elles attaquent avec l'impétuosité qui procure quelquefois la victoire, tombent facilement dans les pièges d'une politique habile, ou sont vaincues par une discipline sévère. Les commotions qui se produisirent ailleurs furent étouffées par de promptes mesures et d'atroces supplices. En Sicile , Rupilius Népos assiégea Taoïmine , et la réduisit à de telles extrémités que ses défenseurs se nourrirent de chair humaine ; le Syrien Sérapion livra la forteresse, et tous ceux qui s'y étaient réfugiés, après d'horribles tortures , furent précipités du haut des remparts. Enna aussi fut <3a prise par trahison ; après la mort de Cléon , qui périt dans une sortie sanglante, 20,ooo Syriens furent passés au fil de
(1) Auteur de la loi De repetundis, destinée à mettre un frein à la rapacité des magistrats. Pendant qu'il était préteur en Sicile, le sénat lui fit passer de l'argent pour acheter du blé; il s'acquitta de cette mission avec tant de loyauté qu'il renvoya la plus grande partie de la somme qu'il avait reçue, ce qui lui valut le suinoni de Frugi. Cicéron, in Verrem, in.
Les faits que nous rapportons ici sont recueillis dans les fragments de Diodore de Sicile.