‹ Histoire des Italiens (volume 3)Chapitre 223 sur 319 · DANGERS DE ROME · texte numérisé non relu

DANGERS DE ROME

traire, irrités, bien plus qu'à Rome, contrôleurs magistrats ou les colons, consumaient leur ardeur dans des vengeances particulières et augmentaient le nombre de leurs ennemis intérieurs. Cependant leurs débuts furent heureux ; le Marse Pompédius Présentéius et le Samnite Vettius Scaton repoussèrent Pompée d'Ascoli, défirent César dans le Samnium, mirent en fuite Perpenna, tuèrent 8,000 hommes de l'armée consulaire et Rutilius lui-même.

A cette nouvelle, suivie de l'entrée des cadavres du consul et d'un grand nombre de sénateurs portés par des esclaves, Rome prit le deuil et les magistrats déposèrent les insignes de leur dignité; on doubla les sentinelles , on mit les rues en état de défense, et tous les citoyens valides revêtirent la sagochlamyde , c'est-à-dire l'habit militaire. L'armée de Rutilius fut partagée entre Cépion et Marins, qui, de retour à Rome, vivait dans l'inaction. Pompédius, feignant de se rendre, vint au-devant de Cépion avec ses enfants et des caisses remplies d'or; mais l'or était du plomb, et les enfants deux esclaves. Trompé par cette ruse, Cépion se laissa attirer dans un défilé , où l'ennemi, au eri de : Vive l'Italie ! le battit et le tua.

Marins , dans cette guerre , montra une lenteur qu'on n'ose point cependant attribuer à la lâcheté ou à l'affaiblissement : peut-être n'avait-il pas le courage de combattre ces Italiens, armés pour obtenir de force ce qu'il voulait qu'on leur accordât volontairement. Le fait est qu'il se tenait sur la défensive, et lorsque Pompédius lui disait : << Si tu es aussi grand général qu'on le dit, accepte le combat; » il lui répondait : « Si tu es aussi grand général que tu crois l'être , contrains-moi à combattre. » Puis , sous prétexte de maladie , il résigna le commandement.

Le nombre des alliés croissait avec leurs victoires, et le nom d'Italie résonnait à déplus grandes distances; les Ombriens et les Étrusques abandonnèrent le parti des Romains pour embrasser la cause des révoltés. Aponius ayant délivré Acerra, où le fils de Jugurtha,Oxinthas, était retenu prisonnier, il le traita en roi; les Numides, reconnaissants de ces égards, désertèrent en foule l'armée romaine, si bien qu'on fut obligé de renvoyer leur cavalerie en Afrique. Rome reçut des secours des princes d'Orient , et Sertorius lui amena un corps de Gaulois ; elle arma jusqu'aux affranchis, dont elle forma douze cohortes pour garder les villes maritimes: elle put ainsi mettre en campagne toutes les légions contre les Ombriens et les Etrusques,

ORGUEIL DE MARIUS- iH

dont elle triompha. Mais elle paya cher la victoire : comme dans toutes les guerres de principes , on se battit de part et d'autre avec acharnement. Un corps de Romains, mécontent de son général , l'égorgé , puis , comme expiation , se précipite sur les ennemis au nombre de 18,000, et les met en déroute; un général , vaincu par les Romains dans le Picénum , donne un banquet à ses amis et se tue avec eux ; 4,000 hommes, cernés sur l'Apennin , se laissent mourir de froid plutôt que de se rendre. Sudacilius d'Ascoli vient au secours de sa patrie assiégée : bien qu'il ne soit pas secondé par ses concitoyens, comme il l'avait combiné, il se fraye un passage à la tète de huit cohortes , entre dans la ville , passe au fil de l'épée toute la faction romaine et fait une défense opiniâtre ; puis, quand il voit l'impossibilité de prolonger sa résistance , il donne un banquet sous le vestibule du temple, vide une coupe empoisonnée et s'étend sur un lit; les soldats allument sous lui le bûcher, « pour brûler le plus brave des Ascolans et les dieux de la patrie. »

On évalue à 300,000 le nombre des hommes tués dans cette guerre ; mais Rome reconnut que la force ne suffirait pas à couper les têfes renaissantes de l'hydre. L. Julius César fit donc adopter une loi qui admettait aux droits de citoyens romains tous les Ombriens et Latins demeurés fidèles; il en résulta , parmi les confédérés , des défections d'autant plus nombreuses , que la victoire les abandonnait, et que la faction romaine, d'abord assoupie, renaissait dans toutes les villes. Dans ces conjontures, les alliés, ne trouvant plus Corfinium assez sûr, transportèrent leur capitale à Jilsernia , dans le pays des Samnites. Déjà les Marrucins, les Vestins, après avoir trahi leur chef Vettius, s'étaient soumis à Servius Sulpicius et à Pompée Strabon. Vettius était conduit prisonnier au consul, lorsqu'un de ses esclaves saisit une épée et l'en frappe en disant : « J'ai délivré mon maitre; à moi mr.intenant, » et il se tue. Les Marses furent domptés, et Porapédius ne se soutenait plus qu'à la tète de 20,000 esclaves affranchis , lorsqu'il perdit la vie. Ainsi, après trois ans d'une lutte cruelle, l'Italie retomba sous le joug de Rome.

Cette lutte, Rome affecta de l'appeler la guerre des Marses, comme si l'on appelait guerre du Piémont celle de 1848. Croyant alors pouvoir faire des concessions qui ne seraient pas attribuées à la peur, sur laproposition du tribun Silvanus Plautius.elle accorda le droit de cité à toutes les villes qui avaient le titre d'alliées.

(Concession illusoire. La loi Julia avait été proclamée dans la

iJ2 LOIS JULIA ET PLAUTIA.

chaleur de la guerre, et peu d'individus, comme on l'exigeait, consentaient à venir de loin à Rome pour se faire inscrire ; il ne se présenta que les Italiens du voisinage , dont les riches attendaient des honneurs , et les pauvres , les largesses attribuées aux citoyens de Rome. Puis les villes alliées auxquelles s'appliquait la loi Plautia étaient en petit nombre, et toutes, d'ailleurs, n'obtinrent pas le même privilège. Il n'en résulta donc qu'une affluence de pauvres; mais le sénat, au moyen des subtilités légales , fit entasser les nouveaux citoyens dans les huit tribus , qui votaient les dernières , et que , par suite , on consultait rarement , puisqu'on suspendait le vote aussitôt qu'on avait obtenu la majorité.

Qu'importe? l'équité avait triomphé du droit rigide, et sur ces monceaux de ruines sanglantes on avait proclamé l'égalité de tous les Italiens. Les obstacles étaient levés ; l'allié put devenir citoyen , et le droit nominal , une vérité. Marses , Ombriens, Etrusques, jaloux d'exercer le droit qu'ils avaient acquis, accouraient de leurs municipes et remplissaient le forum ou le champ de Mars ; mais , voyant qu'on ne les consultait pas , ou que leur vote ne comptait pour rien , ils s'indignaient et demandaient que la concession devînt un fait. Marius les caressait, soit par sympathie italienne , soit par ambition ; il fit donc proposer par le tribun Publius Sulpicius une loi en vertu de laquelle tous les Italiens qui avaient obtenu le droit de cité devaient être répartis dans les trente-cinq tribus, c'est-à-dire assimilés aux autres citoyens. Cornélius Sylla accourut pour s'opposer à cette loi , résolu , au besoin, à distraire le peuple par des fêtes solennelles. Mais Sulpicius, ayant armé ses satellites, entra dans le temple de Castor où le sénat était réuni, et dispersa l'assemblée; Sylla se réfugia dans la maison de Marius , son ennemi mortel , qui, s'abstenant de toute violence , n'exigea que la promesse qu'il suspendrait les fêtes annoncées. Il fut dès lors facile à Sulpicius de faire passer la loi, qui valut à Marius un immense crédit.

Cette nouvelle multitude, non de citoyens énervés et corrompus, mais de campagnards robustes, devait devenir une arme terrible dans les mains des démagogues; étrangère aux traditions des ancêtres, à la vénération pour les coutumes romaines, à l'exé cration des rois, elle aplanissait la route à ceux qui désormaii aspiraient à changer radicalement la constitution.

Il ne semble pas que Rome ait sévi contre les vaincus, malgré sa grande pénurie, puisqu'elle fut obligée de vendre, autour du

Capitole, des terrains qui, de temps immémorial, étaient abandonnés aux pontifes et aux augures ; elle ne confisqua point le territoire des alliés, excepté celui des Ascolans, et ne punit de mort qu'un petit nombre de chefs. Le danger de voir Rome succomber avant qu'elle accomplît sa providentielle mission d'unifier le monde civilisé dans une sage administration, était donc écarté. L'I. talie restait encore soumise, mais non plus comme esclave, et puis Rome allait recevoir les meilleurs citoyens des autres pays. Latins, Etrusques , Samnites, Lucaniens , se confondaient dans un même nom, et parlaient le même langage; si, par l'affluence des étrangers , la langue de Rome se corrompait , l'idiome du Latium ne s'altérait point. L'avenir national aurait pu se dire assuré , si bientôt cette fusion de l'Italie avec Rome n'avait pas amené celle du monde entier avec l'Italie : transformation qui devait lui enlever l'originalité, la vigueur, l'activité, et l'obliger à répandre la vie au loin, au lieu de la concentrer en elle-même; aussi, quand un choc extérieur en détachera des provinces, l'Italie cessera, nonseulement d'être la maîtresse du monde, mais elle perdra l'unité de pays et de nation.

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