‹ Histoire des Italiens (volume 3)Chapitre 236 sur 319 · DICTATURE DE SYLLA · texte numérisé non relu

DICTATURE DE SYLLA

déclara qu'il voulait rétablir l'antique république, consolider les anciennes lois et prévenir de nouvelles secousses. Dans les deux années de sa dictature, il rendit la force au gouvernement, au préjudice des droits que le peuple avait rais tant de siècles à conquérir ; il voulait réformer en retournant vers le passé, et croyait que Rome et l'aristocratie pourraient élever un édifice de plus en plus gigantesque. Au sénat, décimé par la guerre et les proscriptions, il adjoignit trois cents membres, et, pour qu'il restât le pivot de l'état, il lui restitua, avec l'élection des pontifes, les jugements et la discussion des lois. Avec l'abolition des comices par tribus, il dépouilla les tribuns de l'autorité législative, et leur défendit de parler pour ou contre la loi proposée ; bien plus, en ordonnant qu'on ne pourrait, après avoir rempli cette magistrature, aspirer a d'autres charges, il diminua le nombre de ceux qui l'ambitionnaient. Quant aux chevaliers, dont il ne trou\ait aucune trace dans l'ancienne constitution, et qui grandissaient toujours depuis un demi-siècle, il n'en tint aucun compte. Il supprima la censure, comme institution récente qui mettait un frein au sénat. Pour éviter les brigues et les agitations électorales, il établit des conditions d'éligibilité pour les magistratures supérieures; le nombre des préteurs fut fixé à huit, à vingt celui des questeurs. On ne put arriver à la préturesans avoir été questeur, et au consulat sans avoir exercé la préture. Tout citoyen qui attentait à l'honneur et à la sûreté de l'empire, violait le veto d'un tribun, ou arrêtait un magistrat dans l'exercice de ses fonctions, et même le magistrat qui commettait des abus de pouvoir, devaient être punis de l'interdiction de l'eau et du feu.

Mais Sylla sentait qu'il était trop difficile de rétablir l'aristocratie, depuis qu'elle avait perdu les habitudes modestes et la frugalité. C'est en vain qu'il opposait au mal de sévères lois pénales, surtout pour empêcher l'arbitraire et les exactions des gouverneurs de provinces ; c'est en vain qu'il multipliait les peines contre les faussaires, les parricides, les assassins, les faux témoins, l'abus du divorce, les excès du luxe. Il refusa aux Latins et à la plupart des villes itahques ce droit de cité si désiré ; mais, afin de combler les vides laissés par tant de citoyens victimes des guerres civiles, ou plutôt, pour s'entourer de gens dévoués et faire équilibre au grand nombre de votants admisdansles tribus , il affrancliit, avec le droit de cité, dix mille esclaves, qui, du nom de sa famille , s'appelèrent Cornéliens. Ainsi, quoique oligarque , il n'étendait pas moins la cité que le démocrate Marius.

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La religion fut aussi l'objet de ses soins. Le temple de Jupiter Capitolin avait été brûlé dans la guerre civile, et les livres Sibyllins avaient disparu dans l'incendie ; il rebâtit le temple avec plus de magnificence, et envoya dans les villes d'Erythrée, de Samos, d'ilion, pour recueillir les fragments des livres de la Sibylle, dont il forma une nouvelle compilation, confiée à quinze personnages.

Il fallait admettre ses réformes, quelles qu'elles fussent. Un jour qu'il rencontrait quelque opposition, il raconta cette parabole : « Un rustre, tourmenté de démangeaisons , ôta son habit et tua la vermine; mais celle-ci le mordant de nouveau, il en écrasa beaucoup plus que la première fois ; enfin, sentant encore les démangeaisons, il jeta au feu avec son vêtement ces hôles incommodes. Prenez garde qu'il ne vous en arrive autant. »

Ofellaosa le contredire, et Sylla, malgré les importants services qu'il en avait reçus, ordonna de son tribunal à un centurion d'aller lui trancher la tête. N'était-il pas, en effet, dictateur, élu par le peuple et le sénat dans les formes légales , et, comme tel, u'avait-il pas le droit de disposer des biens et de la vie? Marius avait des passions impétueuses, et se précipitait sur l'ennemi comme un dogue irrité; mais Sylla, Robespierre aristocratique, assassinait selon les règles et la légalité, par conception logique, par raison d'État, par amour de la vertu <

Puis, comme pour insulter à la Providence rémunératrice, ii se donna le surnom d'Heureux. Sa femme étant accouchée de deux jumeaux, il les nomma Faustus et Fausta; enfin, dernière preuve de son dédain pour l'humanité qu'il avait foulée aux pieds, il ab diqua la dictature, et vécut en simple particulier au milieu d'un peuple qu'il avait décimé. Dans cette abdication, nous ne voyons pas, nous, un acte de courage, il avait introduit dans le sénat trois cents de ses créatures; a Rome vivaient dix mille esclaves , dont une seule de ses paroles avait fait des citoyens; cent vingt mille vétérans, qu'il avait d'abord conduits à la victoire , puis rendus propriétaires, étaient répandus dans toute l'Italie, intéressés à conserver une vie de laquelle dépendait leur fortune; la multitude était épouvantée ou accoutumée au joug. Qu'avait-il à craindre? il joua donc la comédie, lorsqu'il dit au peuple réuni : « Romains, je vous rends l'autorité sans limites que vous m'avez confiée, et je vous laisse le droit de vous gouverner par vos lois ordinaires. Si quelqu'un, parmi vous, désire que je lui rende compte de mon administration, je suis prêt à le faire, » Congédiant alors ses îieîeurs, il se promena comme un simple citoyen,

FIN DE SYLLA. TRI03MPHES ET FUNÉRAILLES. 431 bis

sans que personne osât l'insulter. Seul, un jeune homme lui dit des injures ; il se contenta de s'écrier : « Cet étourdi sera cause que désormais on n'abdiquera plus lu dictature. »

Dans la retraite, ^^partagea son temps entre l'étude et les plaisirs, et compila un code pour les habitants de Pouzzoles. Avec !e comédien Roscius, le bouffon Sorix, et Métrobe, qui jouait les rôles de femme dans la comédie, il passait les jours et les nuits à boire, à consulter les devins, à célébrer les rites phrygiens, et à faire pire encore, lui, ce grand réformateur de mœurs et l'auteur de lois somptuaires. Son naturel féroce se réveillait quelquefois, avec le désir de montrer qu'il n'avait abdiqué qu'en apparence ; il fit étrangler près de son lit le questeur Granius, parce qu'il tardait à lui rendre ses comptes. Le dernier jour, il écrivit dans ses mémoires, dont il n'avait pas interrompu la rédaction : « Cette nuit, j'ai vu en songe mon fils, mort naguère, qui, me tendant la main et me montrant Métella sa mère, m'exhortait à laisser les brigues, pour aller avec eux jouir de l'éternel repos. Je finis mes jours comme les Chaldéens me l'on prédit; car ils m'ont annoncé que je triompherais de l'envie à force de gloire, et que je mourrais dans tout l'éclat de la prospérité. » Étrange sécurité de conscience dans un homme qui s'était enivré de sang ! misérable fermeté dans«un homme qui était consumé de la maladie pédiculaire ! mystère inexplicable pour quiconque croit que tout finit à la tombe.

Son triomphe, après sa victoire sur Mithridate, avait duré deux jours; on y porta 15,000 livres d'or et 115,000 d'argent, fruit du pillage de la Grèce et de l'Asie ; il y en avait encore 13,000 d'or et 7,000 d'argent sauvées par Marins de l'incendie du Capitole, et recouvrées à Préneste. Il fit célébrer des jeux avec une telle pompe, que ceux d'Olympie restèrent déserts. Ses obsèques eurent l'aspect d'un nouveau triomphe; son corps fut apporté de Cumes à Rome sur un lit magnifique, soutenu par quatre sénateurs , autour desquels étaient rangés les collèges des prêtres et les vestales ; derrière , suivaient le sénat et les magistrats revêtus des insignes de leurs dignités , puis les chevaliers et ses vétérans : cette pompe se déployait au milieu de ses louanges, des larmes, des regrets, des parfums, des couronnes d'or envoyées par les \illes, par les légions, par les admirateurs de sa gloire. 11 fut enseveli au Champ de Mars, comme les anciens rois, dont le nom seul lui avait manqué; sur son tombeau, qui, d'après sa volonté, ne renferma que ses cendres, on écrivit : « Ja-

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mais personne ne fit plus de mal à ses ennemis, et plus de bien à ses amis. »

Doué de qualités remarquables , aussi habile à la guerre que pendant la paix, dans la sédition que dans Je conseil , il marcha toujours à un but déterminé : la restauration de l'aristocratie. Mais, lui vivant, beaucoup de ses lois tombèrent en désuétude; à peine mort, son édifice politique s'écroula, et la vie publique, qu'il avait comprimée, reparut avec les luttes, pour décomposer l'unité refaite par sa main de fer. Les regards tournés vers le passé, il n'avait pas tenu compte des nombreux éléments nouveaux qui avaient pénétré dans la constitution ; il ne prit aucune mesure à l'égard des esclaves, et voulut maintenir les Italiens dans la servitude; il enleva au peuple la puissance législative pour la transférer aux comices centuriales, dans le but de favoriser les patriciens ; mais cette classe ne se composait que de plébéiens récemment anobUs, déjà viciés jusqu'aux os, et fiers d'appartenir à l'aristocratie d'argent, la moins solide de toutes; car la mobilité de cet élément ne laisse pas à l'opinion le temps de prendre racine. Il n'avait pas aperçu la nécessité d'un ordre intermédiaire, qui seul , en faisant l'équilibre , peut conserver la paix ; il ne connut pas même la source qui le produit , l'industrie libre.

Les soldats, auxquels il avait appris à s'enrichir par le glaive, et à soutenir les généraux contre la patrie, accrurent le nombre de ceux qui , plongés dans les dettes et la débauche, aimaient les aventures et une nouvelle guerre civile, pour voler et proscrire. Il tardait aux familles apprauvries par les spoliations de bouleverser l'état pour réparer leurs pertes. Les immenses richesses rapportées de l'Asie excitaient le désir de l'épuiser encore par les concussions, ou de la piller les armes à la main. Lucullus, Crassus. Pompée, César, jeunes, audacieux et riches, donnaient carrière à leur ambition, depuis que l'exemple du dictateur leur avait appris que Rome pouvait supporter un maître.

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