LES AUXILIAIRES
On aurait donc tort d'accuser de cette déviation de la granîiiiaire les seuls écrivains du christianisme et la littérature ecclésiastique Après d'autres, Muratori {Anliq. mecUi xih, diss. XXXII) cite des inscriptions de 260, et même de 155 après J.-C, c'est-à-dire du temps des Antonins , qu'on pourrait croire d'âge barbare ; cependant elles contiennent des actes officiels, entre autres un acte notarié de 540, qui n'est guère moins grossièrement rédigé qu'une pièce semblable du neuvième siècle. Ceux qui doutent peuvent consulter ces monuments ; quant à nous , pour abréger, nous mentionnerons une formule de 422, extraite du livre VI, page 546, des Miscellanea de Baluze, et qui ne dépasse pas le niveau de pareils écrits des siècles de fer ; Ob hoc igi/ur ego ille , et conjux mea i/la , commanens orbe Arvernis in pago illo , in villa iila. Dum non est incognitum, qualiter cartolas nostras,per kostilitatem Francorum, ùiipsa villa illamanso nostro, ubi visi sum manere , ibidem perdimus; et petimns , vel cognitum faciemus, ut qui per ipsas siromentas et tempora habere nosnmtur possessio nostra ,per ha ne occasionem nostrorum pater inter epistolas illas de mansos in ipsa villa illa , de qua ipso atraximus in integrum, ut et vindedit ista omnia superiu ronscripta , vel quod merno7'are minime possimusf udidbiis brevis nostras spondiis incolcacionibns , vel alias stromenlas tani nostris , qiiam et qui nobis commendatas fuerunt , hoc inter ipsas villas suprascriptas , vel de ipsas turbas ibidem perdimus. Et petimus , ut hanc contestaciuncula , seu planctiiria per hanc cartolas in nostro nomine collegere vel adjirmare deberemus. Quo ita et fecimus ista, principium Honorio et Theodosio consulibiis eorum ab hostio sancto illo Castro Claremnnte per tridunm habendi , vel custodivinnis , seu in mercato publico, in quo ordo curix duxerunt , aut regalis, vel manuensis vester, aut personarum ipsius castri, ut cum hanc contesta ciuncula seu plancturia , juxta legum consuetudinem, in prxsentia vestra relata fuerit, nos fris subscriptionibus signaculis subrobo7'are faciatis ; ut quocumque perdiciones nostras de suprascripta per vestra adfirmatione justa auctoritas remédia consequatur, %U nostra firmitas legum auctoritas revocent in propinquietas.
Le plus insigne document de la transformation de la langue est la Bible , traduite en latin à l'époque de Tacite, de Sénèque , puis réformée par Saint-Jérôme , c'est-à-dire sous le règne des empereurs, et lorsque les barbares n'avaient pas encore transfusé, comme on dit, leur sang et leur langage dans les veines de l'Italie dégénérée. Or la Bible fait constannnent usage de l'article et des prépositions pour marquer les cas :
Et ecce una mulier fragmen moïse desxiper jaciens, illisit capiti Abimelech (Juges, ix, 53).
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Pefrus sedebat foris in a trio , et accessit od eum uua ancilla (S. Mathieu, xxvi, 69).
Per diem solemnem consueverat prxses populo dimittere iinum vinctum, quem voluisseyit (Ibid. xxvii, 15).
Et videns fici arborem unam, venit ad eam (Ibid. xxi, 19).
Interrogaho vos et ego unura sermoiiem (Ibid. 24).
Interrogabo vos ego wnuixv verbum (S. Marc, xi, 29).
Udus autem quidam de circumstanfibus (Ibid. xiv, 47).
Telle est la construction subjonctive avecquia , qxiod , dans laquelle les Italiens emploient che. Ut cognovit quod accubvisset in dovio fha7'isxi {S. hue, YU, 37). Prœdicafedicentes quia appropinquacit regnum cœlorum (S. IMathieu, x, 7).
On ajoutait souvent , à la manière de l'italien , les prépositions intro et foris ; Ingressus intro (Mathieu, xxvi, 58) Egressus foras (Ibid. 75). Uypocritee, quia mmidatis ijwof/ deforis estcalicis ^xxiii, 25). A {ovis quidem paretis hominibiis Jvsti (Ibid. 28; parefis est le parère italien, sembler, paraître). Exeuntes foras de domo (Ibid. ix, 14), pléonasme entièrement italien. Et ciini intrassent in domum, prsevenit eum Jésus (Ibid. xvn, 24).
La Bible offre encore beaucoup d'idiotismes que les pédants ont qualifiés d'erreurs et de barbarismes , bien qu'on en trouve plusieurs exemples dans les classiques. Le I?i sxculum sœcu/i répété , est dans Plante : Perpetuo vivunt ab sœcido ad saecvlum ( Miles glor., iv, 2). Viderunt j^.gtjptii mulierem quod esset pulchra nimis ( Gen., xn, 14) répond aux phrases de Plaute : Legiones educnnt suas nimis pulchris armis prxditas ( Amph., i, 1 ) ; le Servitutem qua servivi fibi {Gen., xxx, 2(i) hV^ynanfi hero servitutem servi (Aul., iv, 1 ) ; V Ignora vos ( Deut., xxxiii, 9) au A^e te ignores (Captiv., ii, 3) ; le Feci omnia verba hxc (m Reg., xviii , 36) au Feci ego isthaec dicta qux vos dicitis (Asinar. v, 4). Bonum est confidere in Domino quam confidere in homine, dit le psaume cxii, 8; et Plaute : Tacita bona est mulier semper quam loquens (Rudens, lY, 4). Le Miscui vimondes Proverbes, IX, 5, a pour analogue le Commisce mustnm, {Pers. I, 3); le Tibi dico , surge de saint Marc, V, 41 , est le fleus tu, tibi dico, mulier du Pœnul., Y, 5; le Dispersit superbos mente cordis sni de saint Luc, I, 51 , ressemble au Pavor territat mentent animi de VÉpidic, IV, 1. Voir, à ce sujet, Dom Mabtin, Explication de plusieurs textes difficiles de l'Écriture.
Ces formes , dans notre opinion , étaient populaires ; usitées déjà au temps de INéron , elles ont survécu dans l'italien moderne. Voici de nouveaux exemples :
]\lensuram bonam... et sxiperejfluentem dabunt in sinumvestrum (S. Luc, VI, 38).
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Reponein unam partem molestissima tibi coglt ameuta (iv Es-
dras, XIV, 14 ) Et nemo mittit vinum novum in uteres ( S. Luc, v, 37 ). Populus suspensus erat audiens illum (Ibid. xix, 48). Qxixrebant mittere in ifliim mauus (Ibid. xx, 19). Nec enim vides in/aciem hominum (S. Marc, xii, 14). Non maie tractaverunt illum (Eccl., XLix, 9). Sed nemo misit super eitm manus (Saint Jean, vu, 44 ). Quasi absconditus vidtus ejus et despectus , mule nec reputavi-
mus eum (Isaïe, lui, 3).
IVon est dicere, quid est hoc, a ut quid est istud ( Eccl., xxxix, 26). In iempore reddltionis^o%i\x\ah'\.X. tempus (Ibid. xxix, 6 ). Habebat Judam semper charum ex aitimo , et erat viro incli-
natus (Il Machab., xiv, 24).
Ipsi diligunt vinacia uvarum (Osée, m, 1). 5ec^/ejc, accepte gustu a «c/ac/^e /«rf^eoritm (ii Machab., Xiii, 18). Etiam rogo et te, germane compar, adjuva illas ( Paul, ad Philip., IV, 3).
Moyses grandis factus (Le même, ad Hebr., xi, 24). Cxmi dixeriut omne malumoo^yenum vos (S. Mathieu, v. 11). Et omnes maie hahentes curavit (Ibid. vin, 16). Mulier, quae sanguinis Jluxum patiebatur (Ibid. ix, 20). Corripe eum inter ie ipsum solum (Ibid. xviii, 15). Jpud te facio pascha (Ibid. xxvi, 18).
Par turturum (S. Luc, ii, 24).
Spero os ad os loqui (ii Jean, 12).
Oblattcs est... etnon aperult os suum (Tsaïe,LiTT, 7). On retrouve là les constructions italiennes : Dar la buonamisura, met f ère da una banda , essere incllnato ad uno, prendetri gusto , compare , cUventar grande , dire tutti i mali, aver maie, patir un maie, tra se e lui ,farpascu,a , bocca a. bocca , non aprlr bocca, stare sospeso , metter le mani adesso , non crederlo lui , etc. Remarquez encore celte phrase de saint Luc, vu, 40 : Simon, habeo tibi aliquid dicere.
Lorsque les saints Pères nous disent qu'ils ne veulent pas se conformer aux règles de la grammaire, personne ne supposera qu'ils fussent assez bizarres pour commettre des erreurs volontaires; mais ils employaient la langue du peuple pour lequel ils écrivaient , et dès lors ils avaient bien plus à cœur d'être compris de lui que d'éviter les critiques des grammairiens. David Ruhnkénius ( Préface au lexique latino-berge de G. Sheller, Leyde 1789) se plaint du style de Tertullien avec une componction de puriste : Fecit hic quodante eum arbitrer fecisse neminem. Et enim , eum in aliorum vel summa infantia appareat tamen voluntaset conatus bene loquendi , hic nescio qua
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ingenil perversitate , cummeliorlbus loqui noluit, et sibhnel ipse tlnguavi fixit , clurani, horrklam , Latinisque inaiidUam , ut non mirum sit per eum unum plura monstra iti linguam lotinam , quam per omnes scriptores semîbarbaros , esse Invecta. Ecce tlbi imlicem atrum paucorum e multis verborum, qux viros doctos non pudidt in lexka récépissé : Accendo, /;ro Imiisfa ; captatela, /jro caplatio; Almmoro ^ pro dèm/'nuo ; extreniissimus ; iniixorius; irreniissibilis ; libidinosus gloriae , p/'o cnpidus glorix ; linguatus ; mul- \mnh(èï\\\a,,propolygamia ; multirorantia ; uoscibilis; nolentia; luillii\CMWç\\,pro contempt us ; oh?,o\Qio, pro obsoletumreddo ;o\e.ul\a^pro odor; pigrissinius ; \io^lnmo, pro jwsterior sum; polentator, recapitulo, renidentia , speciatus, templatim , temporalitos , virgiuor; visualitas, profacidtas videndl; viriosus, pro virlbus prœstans.
Désormais nous croyons être autorisé à conclure, comme le veut d'ailleurs la nature des choses, qu'il n'y a pas eu solution de continuité entre le latin et l'italien; nous croyons encore que la langue italienne, ainsi qu'il est arrivé pour d'autres, n'est pas devenue de synthétique analytique. Après le sanscrit, qui est le chef de la grande famille des langues indo-germaniques, viennent, comme dérivés, le persan ancien et moderne , le grec , le latin , et tous les idiomes qu'il a produits , l'italien, le français, l'espagnol, etc. ; enfin les dialectes germaniques, slaves , celtiques même.
Du pied du mont Hécla jusqu'aux rives du Gange , une foule de peuples, séparés les uns des autres pendant des siècles, les uns civilisés ou barbares , les autres obscurs ou fameux , ont parlé et parlent encore des langues extrêmement diverses à la première vue, mais d'une parenté incontestable ; car, outre un grand nombre de radicaux communs, la grammaire de chacune a des analogies profondes avec les grammaires de toutes. Bien plus, toutes ces grammaires n'en forment qu'une seule réellement. Or, dans la plupart des langues de ces familles, le passage des idiomes anciens aux modernes s'est effectué de la même manière , attendu Tidentité d'inclination et de principes.
Une langue s'altère , ou dans la structure interne des mots , ou dans l'intégrité de ses formes grammaticales. Lorsque les vocables vieillissent , les consonnes faibles et douces tendent à se substituer aux consonnes fortes et rudes ; les voyelles sourdes, puis les muettes , aux voyelles sonores ; les sons pleins s'éteignent successivement et se perdent; les finales disparaissent et les mots se contractent. En conséquence, les langues deviennent moins mélodieuses; des mots qui flattaient et remplissaient l'oreille n'offrent plus qu'un sens mnémotechnique et presque un chiffre. Ce n'est pas tout: le changement, après avoir affecté les mots, s'étend aux formes grammaticales, qui sont l'ame des langues, dont les mots ne sont que le corps. Avec le temps, ces formes sont confondues entre elles ou négligées, employées hors do propos ou
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