ALTÉRATIONS NATURELLES DES LANGAGES
supprimées ; de là sort un langage mutilé, qui , pour reprendre une vie nouvelle , a besoin de recevoir une nouvelle organisation.
Là se révèle l'action génératrice. Dès que Tancienue synthèse et les inflexions grammaticales ont disparu , comme on ne distingue pas suffisanmieut les cas des noms, les temps des verbes, on exprime par des mots séparés, pour éviter la confusion, les rapports qui étaient d'abord représentés par des signes grammaticaux, confus ou abolis; ou supplée par des prépositions aux désinences qui distinguaient les cas, et par des auxiliaires à celles qui indiquaient les temps des verbes ; les genres sont désignés par des articles, les personnes par des pronoms. Ainsi sont nés du sanscrit le pâli et les divers dialectes prâcrits , du z^nd le persan , du grec ancien le moderne , du latin les langues néolatines, puis l'allemand moderne de l'ancien, l'anglais de l'anglo-saxon, le hollandais du frison , le danois et le suédois de l'ancien Scandinave conservé en Islande.
Cette altération dérive de la nature humaine. Si l'usage d'un mot est fréquent, on le raccourcit pour aller plus vite, et l'on substitue un signe simple à un signe compliqué. Toutes les fois que la tradition littéraire n'est pas un obstacle, l'homme confond les gradations, néglige les distinctions délicates; aussi la décadence des langues, suspendue par les écrivains classiques tant qu'ils font loi, recommence-telle aussitôt que leur empire a cessé.
L'agent principal de l'altération et de la décomposition des langues est l'usage , aidé par le temps et le peuple , qui agissent sur elles dans le même sens. Le peuple tend à contracter, à éliminer, attendu qu'il parle pour parler, non pour bien parler ; or, pourvu qu'un mot rende sa pensée , peu lui importe de l'articuler avec exactitude ou d'eu négliger quelque élément. / so pour io sono, gnor si pour signer si , vello pour velido (ital.) sont des contractions usuelles La langue de nos marchands de légumes est une perpétuelle contraction, et il en est ainsi de la plupart des dialectes. L'usage vulgaire confond les désinences qui distinguent les cas et les personnes ; il fait du genre masculin un substantif féminin, et, vice versa; dira : voi eri, voi andavi (ital. ), et se servira de l'indicatif pour le subjonctif, du parfait défini pour l'indéfini. L'altération produite par l'usage est d'autant plus sensible que la langue altérée est plus ancienne, et qu'elle subit davantage l'influence des habitudes populaires.
La recomposition tient aussi au caractère de l'esprit humain ; car il est naturel de rendre par des prépositions ou des auxiliaires . c'est-adire par une sorte de périphrase , ce que les modifications grammaticales des noms et des verbes expriment mal ou n'expriment plus ; si l'on compare les langues primitives avec celles qui en sont dérivées, on trouve partout ce raccourcissement des mots. En outre , chaque idiome dérivé est beaucoup moins riche en formes grammaticales que les diomes primitifs : le duel, qui existait dans les noms du sanscrit , dis-