CIVILISATION PRIMITIVE. TRIBUS, CONQUÊTES
sitôt qu'ils ont des demeures fixes et des champs limités, déterminent les idées du tien et du mien qui constituent la propriété, ont besoin de garanties pour la conserver, de force ordonnée pour la défendre , de justice pour la revendiquer, de règles pour la transmettre , enfin de cet ensemble d'institutions qui constitue un régime politique.
De même qu'un certain nombre de familles composent la tribu, ainsi plusieurs tribus réunies forment les villes et les pro^inces. Les divers chefs de tribus n'abdiquent pas leur suprématie; pour débattre les intérêts communs, ils se réunissent en assemblées; puis , l'agglomération de différentes tribus introduit la variété d'existence et de professions. De l'égalité innée de droits nait l'inégalité de fortunes; l'homme le plus industrieux ou le plus actif gagne davantage , s'enrichit et transmet ses biens à ses enfants ; de là sont venues les familles illustres , qui aspirent à concentrer en elles-mêmes les richesses, la dignité, le pouvoir : telle est l'origine du gouvernement de phisieurs ; un patriciat qui administre les affaires publiques , la distinction des nobles et des plébéiens, avec une variété infinie dans le nombre et les attributions des Pères délibérants {sénateurs) ; la distribution de l'argent que le peuple met en commun ( tribut) , les fonctions des magistrats, les relations de chaque ville avec son propre territoire, puis entre les villes, qui, en seconfédéraut, forment un Etat.
Mais, par le fait qu'elles ont précédé l'État, les familles en sont considérées comme les éléments nécessaires. Les tribus, quoique rapprochées, ne se fondent pas; le souvenir de la différence d'origine les maintient distinctes l'une de l'autre, et les mariages ne sont pas communs entre elles; en outre, comme elles n'ont pas toutes la même dignité, on peut descendre, chez elles, mais non s'élever. Si la religion, diverse d'une tribu à l'autre, et les rites particuliers de chacune interviennent , ces tribus restent inaltérables, parce qu'elles forment les castes comme dans l'Inde ou l'Ktrurie (l); dans le cas contraire, les distances se rapprochent jusqu'à produire l'égalité, ainsi qu'il advint à Rome.
On ne fait partie de l'État qu'à la condition de faire partie d'une famille ($ren.ç)par légitime filiation; ce n'est que par une grande condescendance qu'on y admet quelquefois un homme libre étranger, ou bien une nouvelle famille lorsqu'une
(I) On pont s'en faire une certaine idée parmi nous, en voyant les Ht'breux une !a relii;i()n isole, bien qu'ils vivent au milieu de nous.
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autre s'est éteinte , afin de tenir au complet le nombre rituel.
Outre ces tribus , que nous appellerons de famille, il y a des tribus de lieu , correspondant à la distribution d'un pays en districts ou bourgades ; ainsi , est membre de la tribu quiconque possède dans sa circonscription au moment de l'institution , et les descendants continuent d'en faire partie, quand même ils auraient perdu ou changé leurs possessions. De cet état dérive une autre espèce de généalogie. Si un peuple ainsi constitué se transplante dans un autre pays , il conserve la constitution de la patrie; mais, par faveur, il accueille dans son sein les indigènes qui l'ont aidé , ou dont l'appui lui semble utile , et les répand dans les différentes tribus d'après certaines convenances; de cette manière, le lien qui unit les membres de la tribu n'est plus seulement de sang et de patrie.
Nous insistons sur cette constitution des tribus, parce qu'elle contraste le plus avec les formes actuelles; sans elle, ou ne comprendrait pas la marche des civilisations antiques et surtout celle de l'Italie.
Les conquêtes vinrent altérer la régularité de ce progrès. Une tribu , entraînée par le désir de se procurer des femmes, des pâturages, du butin , par une jalousie de pouvoir, par l'ambition d'un chef , attaque l'autre, remporte la victoire, tue beaucoup d'individus, et conserve les autres en qualité d'esclaves ( serin). Le triomphe excite à de nouvelles entreprises; un chef guerrier, soutenu parles forts qui désirent exercer leur énergie, ou par les faibles qui cherchent un appui, parvient à commandera un peuple nombreux, et se fait roi au nom de la force , appelant sa' famille dynastie, c'est-à-dire force ( SûvaaK; ) ; il impose sa volonté, s'approprie la faculté de faire les lois, de les exécuter et de juger. L'histoire mentionne quelques anciens rois d'Italie , tels que Janus, Lycus, son fils Latinus, Pallas, Évandre.
Les états gouvernés parunseul ou plusieurs, après s'être constitués de cette manière , continuent entre eux les luttes commencées entre les tribus; les plus forts envahissent les plus faibles; les montagnards se précipitent sur les habitants des plaines, et les uns pour se défendre, les autres pour attaquer, forment des confédérations. Cette forme, très-ancienne en Italie, est naturelle dans un pays divisé par des montagnes et des fleuves ; aussi, n'y trouve-t-on pas les conditions propres aux vastes empires qui furent pour l'Asie une cause de servitude , ni l'unité nationale qui a rendu puissants quelques peuples modernes.
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Ce beau pays , ouvert par ses côtes si longues, était facilement envahi , soit par des colonies qui cherchaient une nouvelle patrie, soit par des peuples lointains que Tambition entraînait aux conquêtes, lorsqu'un chef victorieux ou une trop grande population les arrachaient à leurs terres natales. Les chefs des envahisseurs se distribuent le pays , assujétissent les indigènes qui ne savent pas se défendre ou fuir, et concentrent toute la puissance dans la race victorieuse. Quelquefois un autre peuple tombe sur le premier conquérant et lui enlève la domination , ou bien traite avec lui ; dans la dernière hypothèse, ils mettent leurs dieux en commun et se partagent les offices (l). Ainsi, des peuples, séparés par l'origine , se superposent à des peuples. Néanmoins , comme chacun d'eux reste à l'état d'unité partielle, il s'établit des distinctions de classes ; Tun a le privilège des armes, l'autre du sacerdoce; l'un s'adonne au trafic, l'autre à l'agriculture; et ces distinctions ne sont effacées ni par le temps, ni par la supériorité numérique des vaincus.
Dans le rapprochement et la superposition des peuples, chacun apporte des traditions qui finissent par se m.êler ; on transpose les temps et les lieux ; on accumule sur un personnage les entreprises de plusieurs, et l'on confond les événements humains avec les révolutions de la nature et l'histoire des dieux. Aussi , loin de pouvoir établir une priorité parmi les faits qui ont précédé l'histoire, on a beaucoup de peine à déterminer des époques même approximatives.
Il convient donc de ne voir, dans les personnages dont le souvenir s'est conservé, que la symbolisation d'un âge , qu'un degré de la civilisation, bien que le temps ait effacé la trace de leurs pas , et que la poésie ait donné à leur stature des proportions telles, qu'elle a pu y comprendre une époque entière. Les érudits modernes ont fait de grands efforts pour découvrir la vérité sous le voile de la mythologie, et reculer ainsi les temps historiques; mais une critique plus exigeante s'est prévalue de leurs conclusions controversées, pour rejeter dans la mythologie la partie même qu'on était convenu d'accepter comme historique. Quoi qu'il en soit , il est utile de connaître les héros et les divinités primitives, parce qu'ils manifestent le caractère des nations.
(1 ) Ce vers de l'Enéide porte la trace d'une de ces conventions : Sacra, deosqne dalto ; socer arma Latinus liahelo.