DES FÊTES
les superstitions les plus diverses, recevait un culte sous des noms infinis. A Préneste, on consultait le sort d'après de petits bâtons mêlés et retirés au hasard, coutume germanique. Deux automates revêtus de signes compliqués révélaient aux Volsques la bonne ou mauvaise fortune; dans le temple de Junon, à Vcies, une autre image donnait l'augure par un mouvement de tète. Le culte de Circé, la grande magicienne des transformations, qui apparaît sur les promontoires comme l'épouvantail des navigateurs , conservait quelque chose de barbare et d'antique; plus tard la dévotion se perpétua, pour elle sur les caps, pour Soranus sur les hauteurs , pour Féronia dans les marais et les fontaines,
A ces cultes personnels et topiques , il manquait toute unité de fait ou d'idée. Les divinités ne formaient point une famille ; elles furent d'abord hermaphrodites, puis elles se décomposèrent en mâles et femelles, mais toujours stériles; les fables grecques ne purent se marier avec elles. En lisant que les dieux n'avaient point de statues , peut-être faut-il entendre qu'on n'en faisait pas l'effigie avec ressemblance humaine : en effet, le Mars sabin était adoré sous forme de lance; même après l'introduction du culte idolâtrique, le feu de la déesse Vesta continua de brûler sur l'autel silencieusement et sans image; dans les tremblements de terre, on priait sans invoquer aucun dieu connu et déterminé.
Lorsque la cité romaine absorba les autres , les religions particulières furent absorbées par la religion victorieuse, et les dieux locaux par ceux de Rome qui leur ressemblaient le plus. De là cette multitude de noms ou qualifications données à chaque dieu , en sorte que Varron compta jusqu'à trois cents .lupiters en Italie. Les dieux sabins suivirent encore ceux des conquérants, comme Sancus Sémon qui fut placé auprès du .fanus latin; mais les vestiges du culte local et familier, essentiellement italique par le caractère, se retrouvent dans les dieux domestiques des races diverses {sacra gentilitia, du gentUes).
L'expiation, principe fondamental des religions, exigea, des le principe, jusqu'à des sacrifices humains, qui se continuèrent même dans des temps de mieurs moins féroces (l).
(1) Nous iuoiis des prouves aboiidaiites de la durée des saciiliees humains à Rome ; tuais qu'ils se soient eoutinués au delà de l'dge d'Aui^usle, e'esi cetiu'on aurait de la peiiuï à croire, si le (euiol^uage des cinc'tiens n'était |tas unaiiiuie et précis, surtout en face de gens (jui pouvaient les démentir. Porphyre préfend que, c/j«7J{e flWMce, des victimes humaines furent immolées à Jupiter
ÎSH FÉliOClTli l'iUMlTlVE. oYMUOLlSME. CONFRATEUNITL.
A Faléries, on immolait de jeunes filles à Jiinon; dans les printemps sacrés , on faisait vœu de sacrifier aux dieux tout ce qui naîtrait dans cette saison, sans excepter les enfants; dans la suite , on se contenta de les envoyer ailleurs fonder des colonies. Dans les fêtes argéennes, on jetait des personnes dans le Tibre; plus tard, elles furent remplacées par vingt-quatre ou trente figures de jonc ; dans les Larales, on sacrifiait des enfants, auxquels on finit par substituer des pavots. Les rites des Sabins étaient terribles : dans les graves accidents de la guerre, les soldats, réunis dans une enceinte obscure, au milieu du silence, des victimes et des épées, devaient prêter un serment d'obéissance avec d'épouvantables imprécations contre quiconque le violerait. Les Hirpins descendaient du montSoracte en foulant sous leurs pieds nus des charbons ardents. Les Marses maniaient des serpents , comme ils l'avaient appris de la magicienne Angitie, à laquelle ils rendaient un culte dans le bois sacré près du lac Fucin (l). Ces faits et d'autres dénotent la férocité des habitants primitifs , qui, dans la suite, fut tempérée par les thesmophores. Réglant la croyance et réformant la maniérede vivre, les thesmophores, s'ils ne réussissent pas à abolir la guerre , la modèrent du moins avec le droit fécial, au nom duquel un prêtre se présente à l'offenseur et lui assigne un terme avant l'expiration duquel il doit réparer ses torts ; si le terme expire sans réparation , il devient punissable.
Les religions, qui opposaient au droit brutal de la force des lois sanctionnées par une volonté suprême , rendaient donc un service réel à la société. Il est vrai que les prêtres n'étaient ni les représentants du peuple, ni les défenseurs de ses droits; mais enfin ils modéraient les puissants, refrénaient les vices, répandaient des idées de justice, de moralité, et limitaient l'arbitraire des rois par les jugements de la conscience , ou par les cérémonies et les décrets des dieux.
Souvent les constitutions sociales et les gouvernements re-
Latialisjusqirainnialrième siècli» de l'ère vulgaire : 'AXX' Iti xal vOvtU àyvosî •/atà TVjv (x£7d),-ov TtôXiv xvi toO Aaiiapioy Atô; éofity] a:if'3X,6\j.zvo'i àvOpo^Tcov; Tertiillieii : Et La/io in liodicrnum Jovi viedia in xtrbe hvmnmis sanguis infjnslatuf. Miiuitiiis Félix : flodieque ab ipsis Latialis Jupiter homicidiis colitiir. Lactance -.Latialis Jupiter etiam nunc sanguine coitlur humano. (1) Anjouril'liui encore des charlatans dn lac Célano ])arcoiirent la contrée en maniant des serpents, et les habitants implorent saint Douiiniqne pour les morsures.
FÉROCITÉ nUMlTlVE. SY.MIJOLIS.ME. CONFRATERNITÉ. 89
produisaient sui" la terre l'image du ciel , ou bien les nomîjres symboliques, tirés d'idées surnaturelles, se trouvaient en rapport avec les institutions. Ainsi, les trois cents sénateurs de Rome correspondaient aux jours de l'année cyclique de dix mois ; la truie, aperçue par Enée sur l'em placemenfoù s'éleva Rome, mit bas trente petits cochons; trente villes composaient la fédération latine ; on enleva trente Sabines, dont Romulus donna le nom aux trente curies ; les collines de Rome sont au nombre de sept, deux fois sept sont les provinces d'Auguste, douze les villes fondées par les Pélasges et les Étrusques, douze les vautours qui apparaissent à Romulus. Tandis que pour les Etrusques et d'autres peuples maritimes, le nombre douze était rituel, celui de dix l'était pour les Italiotes et les peuples les moins civilisés; et nous voyons dominer dans les faits primitifs de l'Italie et de Rome les nombres trois et dix.
Civilement;, la religion servait de lien aux populations isolées. Le bois sacré de Férentinum, aujourd'hui Marino, celui de Diane près d'Aricie , un autre de Vénus entre Lavinium et Ardée , servaient à des assemblées religieuses communes ; les Toscans se réunissaient dans le temple de Voltumna, les Sabins dans celui de Cœré: sur le mont Albain, aux fériés Latines, on faisait des sacrifices solennels, et des viandes étaient distribuées à toutes les tribus du Latium , auxquelles le dieu commun Faunus rendait des oracles du fond de la forêt Albunéa.
Cheztous les peuples, aussi bien qu'en Italie, on voit, aux diverses périodes de la société, s'étendre l'idée de devoirs réciproques, comprenant d'abord la famille seule, puis la tribu; on tient pour ennemi quiconque n'en fait pas partie ; on peut donc le tuer, le réduire en esclavage, tout comme on ferait d'une bête féroce. Ce sentiment se développe par la formation de villes et d'Etats, surtout par la religion; mais nous trouverons toujours que l'idée du devoir ne regarde que les membres de la même société; l'Évangile seul, annonçant la fraternité de tous et une religion unique, pouvait l'étendre à tous les enfants de notre Père qui est aux cieux.
Du reste, les populations hétérogènes vivaient d'une vie distincte , préparant chacune une civilisation particulière. Le nom de patrie se restreignait à un étroit territoire ; rarement nous voyons des peuples s'associer à un titre plus général, et ceux d'une même race se réunir pour des fêtes ou dans une assemblée politique. Tout au plus formaient-ils avec les voisins une ligue qui durait autant que le besoin qui Tavallfait naître; la pensée