‹ Histoire des Italiens (volume 3)Chapitre 6 sur 319 · AVANTAGES ET VABIETE BU SOL · texte numérisé non relu

AVANTAGES ET VABIETE BU SOL

et le grand nombre de fleuves et de vallées qui la sillonnent , semblent la condamner à rester fractionnée en petits Etats.

De ces causes dérive la prodigieuse variété d'aspects qui lui procure, à ses différents degrés de latitude, le climat de la molle lonie et celui de la Norvège. Ainsi , l'on cueille des limons et des grenades dans les plaines riantes qui s'étendent au pied des Alpes Rhétiques, tandis que , sur leurs cimes escarpées , le chamois trouve à peine de quoi brouter un peu de lichen à travers la glace perpétuelle. Au sommet du Mongibello, la neige; aux flancs, des scories; au bas, un été continuel. Un côté des Madonies et du Montisori en Sicile est blanc de neige, et, sur l'autre, fleurissent de rares plantes aromatiques. De là, une végétation multiforme : la couleur verte des conifères fait contraste à la blanche cuirasse des glaciers que le mont Cenis, le Saint-Bernard et la Spluga opposent aux rayons du soleil et à l'avidité des conquérants ; des lacs cristallins, égayés par les frais zéphyrs et l'éternelle bordure des myrtes et des lauriers, dont la teiûte verte tranche sur l'olivier argentin, imitent, au milieu de la sévérité des montagnes qui les entourent, le contraste delà joyeuseadolescence avec la pensive vieillesse. A une demi-journée de marche, se voient des déserts où rougit la soude épineuse et rude ; au septentrion , d'odorantes prairies subalpines nourrissent des abeilles, des troupeaux, des brebis; les cités lombardes s'élèvent dans la plaine au milieu d'allées de mûriers de la Chine et de peupliers; dans de limpides bassins d'eau se mirent des jardins en terrasse et des collines festonnées de pampre comme pour un jour de fête ; de verdoyants berceaux abritent contre la canicule et contre la sécheresse prolongée d'un climat splendide ; l'éclat doré de milliers d'oranges ressort sur le vert sombre des forêts dans la Campanie, dans le pays de Gênes, dans la Calabre ; de petits bois de térébinthes et de lentisques ombragent les humbles cabanes des Troglodytes ; les champs où croissent spontanément le laurier-rose, le pistachier, le palmier éventail, la canne élancée , sont entourés de haies d'agaves et de cactus aux dards pointus; les figuiers d'Inde dont les roches se hérissent, les caroubiers, les aloès qui s'élèvent à vingt mètres de hauteur, le châtaignier, dont le dôme couvre cent cavaliers, les dattiers de (latane et de Girgenti avertissent du voisinage de l'Afrique; la souriante perspective de Palerme et de Mergellina offre en réalité, comme dit le proverbe : Un morceau de paradis tombé sur fa ferre.

Et lorsque, d'un regard , on embrasse l'Italie et la Sicile;

BESOIN d'une histoire. ^o

ses rades et ses golfes, si favorables à la civilisation par les communications qu'ils offrent au commerce, ses richesses minérales, ses avantages pour les besoins de la vie, ses charmes qui, tout en excitant la convoitise des étrangers, attirent les amis du beau et les pèlerins de l'intelligence ; des villes ensevelies, les unes sous la lave, les autres cachées sous les jachères ou habitées par quelques rares et pauvres familles, des ports qui au lieu de centaines de navires n'abritent plus que quelques barques de pécheurs. Lorsqu'on songe aux mystères de l'art, non moins étonnants que les mystères de la nature, aux vestiges de tous les peuples qui de tous côtés sont venus abreuver l'Italie de leur sang , à cette ville éternelle qui domina le monde d'abord par la force, puis par les lois, enfin par la religion, on sent croître son affection pour un pays hors de ligne par ses gloires comme par ses malheurs, et qui, trois fois ressuscité, médite maintenant ses nouvelles destinées.

Tout peuple sent que sa dignité est en rapport avec l'importance de son histoire. C'est donc un pieux devoir pour les Italiens d'étudier la leur dès son origine jusqu'à nos jours; déjà plusieurs l'ont fait, mais chaque âge a son langage, chaque auteur une manière autre d'envisager, de combiner, d'apprécier les faits.

Lorsque, jeune encore, nous demandions aux maîtres une histoire d'Italie approuvée des savants, intelligible au peuple, et nationale , ils ne pouvaient nous l'indiquer ; mais nous concevions une haute idée de cette œuvre de mémoire, d'imagination , de jugement et de sentiment. Pour l'entreprendre nous savions la difficulté de réunir l'ensemble toujours croissant des matériaux et de les classer selon leur degré d'importance ; d'aborder hardiment les questions et de les résoudre avec impartialité; de découvrir, purifier, confirmer la vérité, en la disant tout entière et rien qu'elle seule ; d'éviter les lieux communs sans tomber dans les paradoxes , ni substituer aux objections l'intuition , aux investigations les divinations et les pressentiments , enfin aux détails vivifiants les stériles abstractions. Pour éviter d'assigner de petites causes aux grands effets, nous savions qu'il nous faudrait pénétrer dans l'intérieur de l'histoire, dont l'enveloppe extérieure ne recouvre que la forme, et, loin de se décourager au spectacle des misères , des bassesses , des iniquités, des expériences en tout genre où tantôt les forces

i«i RliSOlN d'une HISTOinE.

lirent défaut aux aspirations, tantôt la résolution aux forces, démontrer que la justice et le règne de Dieu s'accomplissent au moyen des iniquités et des erreurs des hommes ; d'où il résulte que le progrès chrétien, après de longues interruptions, se manifeste par une plus juste organisation de la société, par une lumière plus éclatante dans les intelligences, par une plus sage moralité dans les actions. Telle est l'idée que nous nous faisions de l'histoire d'Italie, où l'on doit s'efforcer de tout exposer avec netteté, chaleur, rapidité, en conservant aux personnages leur caractère, en les animant au souffle de leur temps, jamais avec les préjugés et les ressentiments du nôtre; en visant à cette originalité qui dérive de vérités incontestables, exprimées sans arrogance dans un langage à la portée de tous.

Lorsque quelqu'un se signalait dans la pénible carrière des lettres, nous nous demandions : Pourquoi donc ne pas écrire l'histoire d'Italie, pour préparer à la nation un nouveau lien d'unité, un nouveau gage de confiance dans l'avenir, et changer l'habitude fébrile de lire en courant, de croire ou de nier sans examen, en recevant par adhésion les images et les impressions, au lieu d'exercer l'activité de sa propre intelligence et prévenir les fâcheuses tentatives qui naissent de prétentions démesurées et du manque d'expérience ?

C'était surtout notre ami César Balbo que nous excitions incessamment à remplir cette tâche ; mais, dégoûté par les événements et par l'insouciance publique, il me répondait : Un homme sérieux peut-il entreprendre de raconter le passé à un siècle qui, livré systématiquement à l'esprit de parti, sacrifie aux discours de convention suggérés chaque jour par des oracles éphémères ce qui constitue la gloire et la vénération ; à un pays dépourvu d'opinion publique, c'est-à-dire de sentiments communs à la plupart des hommes éclairés ; quand la littérature marche par soubresauts, quand la science est superficielle, quand les lecteurs prévenus , crédules, distraits, inspirent l'audace de tout dire par leur patience à toutaccepter ? Que fera l'écrivain à une époque où loin de lui venir en aide on conspire à lui enlever la confiance , condition de toute réussite ; parmi des Thersites qui ont le privilège de juger les héros ; parmi une jeunesse épuisée à vingt ans et qui sur des lits de roses prononce le blasphème de Brutus : ce non-sens pour qui n'a pas lutté et consacré sa vie entière dans l'action ; parmi des adultes esclaves volontaires des préjugés de leur temps ;

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parmi des tactieii.x, aux balivernes inépuisable-;, dont on gagne les applaudissements par des flatteries à l'adresse de leur amourpropre, par un impudent charlatanisme, par la violence déployée contre les faibles ; parmi des intolérants qui , devenus inquisiteurs par libéralisme, ne veulent regarder que d'un œil, et mutilent la vérité pour la forcer d'entrer dans leur forme; parmi des réactionnaires exagérés dans un sens opposé, qui vous dénoncent aux oppresseurs comme opiniâtres, aux opprimés comme lâches; parmi des étourdis qui compromettent l'avenir, et des pusillanimes qui le nient, ce qui les rend, au même titre , ennemis de l'expérience? Que fera-t-il enfin au milieu du bruit de passions qui ne s'éclairent pas, d'intérêts qui ferment l'oreille à la persuasion? Comment l'historien pourra-t-il remplir son devoir qui l'oblige à ne professer d'autre culte que celui de la justice, à répandre la lumière, la bienveillance, l'habitude de réfléchir ; à garantir et à fortifier le sens commun contre le sophisme et l'utopie, c'est-à-dire le faux en pratique; à défendre l'autorité sans bassesse, la liberté sans bouleversement, l'ordre sans trahir le progrès et la générosité ; et à faire enfin de toute son œuvre un acte d'éducation morale et politique , un exemple de courage civil , et de cette tolérance qui est la courtoisie de la liberté? »

[| est utile de calculer les difficultés d'une entreprise : on comprend mieux le devoir d'y appliquer toutes ses forces. S'abstenir par découragement, c'est faiblesse. Tandis que beaucoup se consument en plaintes stériles dans l'attente du grand homme et de l'œuvre parfaite, pourquoi ne pas se fortifier avec le proverbe : Faire ce qu'on peut , c'est faire ce qu'on doit. Sans avoir la prétention de faire mieux que ses prédécesseurs ni d'être l'inventeur de faits nouveaux et de systèmes encore inconnus, un écrivain peut entreprendre l'histoire de l'Italie , pourvu que ce soit avec bonne foi, avec une volonté persévérante, avec l'affection de celui qui parle de la chose la plus tendrement aimée, mais aussi avec la sincérité de celui qui craint que la dissimulation des maux n'empêche de connaître et d'appliquer les remèdes. Tl sera comme un fils qui, auprès d'une mère dont un autre a ouvert les veines, puis, avec le sang de sa victime, a écrit : Elle est morte! l'examine avec vénération, et, tout en versant des larmes, conserve l'espoir que quelque battement de cœur lui apportera, avec la consolation, la preuve qu'elle vit encore.

Depuis que peuple est devenu un mot de parti , on a appelé po-

IIIST. DE<; ITM-. — T. I. ^

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