APPIUS CLAUDIUS, DENTATUS , LES DÉCEMVIR
Le sénat, habile comme les corps constitués et restreints, tirait profit de la docilité du peuple dans les temps de malheurs , et de son imprudence dans les temps de prospérité ; mais le peuple revenait à )a charge avec la suprême vertu des faibles, la persévérance. Ennuyé de ces prétentions, un jeune patricien, qui avait rapporté de Corioles, ville vaincue par lui , un surnom glorieux, propose d'affamer le peuple en s'abstenant d'aller chercher des blés en Sicile pour subvenir à la disette régnante, et de '*"•• l'obliger ainsi à se taire. La proposition se divulgue; la plèbe, qui, sur ce point, n'entend pas raison, devient furieuse; les tribuns convoquent les comices par tribus, et condamnent Coriolan à l'exil. Il est contraint de céder à la nouvelle puissance populaire, mais il se venge en dirigeant les armes des Yolsques contre sa patrie; et Rome allait périr si Véturie, sa mère, et Volumnie, son épouse, ne l'avaient décidé à déposer les armes et à rentrer dans la patrie.
Mais le coup est porté; les tribuns ont connu leur puissance, consistant dans l'agitation populaire ; le patriciat n'est plus inviolable ; à côté des assemblées par curies s'élèvent les comices par tribus, où l'on juge les patriciens eux-mêmes. Les tribuns les convoquent et y font des propositions, premiers pas pour obtenir que la plèbe s'ingère aussi dans la législation.
On cita devant ces comices ceux qui s'opposaient à la loi agraire : Titus Ménénius, Spurius Servilius, et enfin les consuls Furius et Manlius; mais cette audace effraya les patriciens, et, le jour de leur jugement, le tribun Génutius fut trouvé mort dans son lit. C'est par de tels moyens que les patriciens faisaient souvent disparaître les plus fermes opposants.
Leur chef mort, les plébéiens allaient se désunir et se résigner au joug, en se laissant entraîner à la guerre, qui donne toujours de la vigueur à la tyrannie , lorsque le plébéien Valérius refuse de s'enrôler. Un premier exemple suffit souvent pour de grandes choses; le peuple le seconde et le nomme tribun avec Dentatus , qui disait : « Je ne sais pas parler, mais ce que j'ai dit une fois, je sais le faire; demain, trouvez-vous ici, et je mourrai sous vos yeux ou je ferai passer la loi. » Mais les patriciens viennent entourés de leurs clients, et l'inflexible Appius Claudius fait encore repousser la loi agraire. Que fait la plèbe? elle se laisse battre par ses ennemis, et supporte la décimation à laquelle on la condamne. Appius, cité devant les com.ices par tribus, ne se soustrait à la sentence de la commune plébéienne qu'en se laissant mourir
APPIUS CLÀL'DIUS, DENTATUS,LES DÉCEMVIRS. 129
(le faim. Le peuple, admirant sa fermeté, bien qu'il en eût été la victime, lui fit de magnifiques funérailles.
A quoi donc se réduisaient les prétentions de cette plèbe , que vous , ô maîtres ! vous nous dépeignez comme une ennemie turbulente des anciens héros? à obtenir, à l'égal des nobles, la possession avec le mariage solennel et reconnu ; elle ne visait pas aux alliances avec les nobles, mais elle voulait que ses mariages cessassent d'être de simples concubinages, et que ses enfants fussent, non-seulement des hommes, mais des citoyens (l). Les patriciens, au contraire, s' arrogeant tous les droits, faisaient de temps en temps élire un dictateur, autorité suprême et despotique qui suspendait toutes les autres, même celle des tribuns ; ou bien ils envoyaient la plèbe à la guerre, eu la soumettant à une discipline rigoureuse, ou, lorsqu'au forum et dans les assemblées elle criait trop haut, ils la punissaient devant les tribunaux dont ils restaient encore les arbitres. Le tribun Lucius Icilius obtint qu'on abandonnât TAventin à la plèbe , qui dès inc. lors y construisit ses propres demeures comme sur une forteresse opposée à celle des nobles sur le Capitole; à cette occasion, Icilius, introduit dans le sénat, prit la parole pour réclamer le droit, que les tribuns acquirent plus tard, de convoquer même la curie.
Malgré ces avantages , la plèbe n'oubliait pas les promesses qu'on lui avait faites; croyant à la justice de sa cause, elle continuait à demander, avec les droits attachés aux possessions, qu'on enlevât le pouvoir arbitraire aux magistrats par l'unification de la juridiction plébéienne et patricienne et par l'établissement d'une loi uniforme et rendue publique. La victoire est réservée à la persévérance. Sicinius Dentatus, qui pendant 4st. quarante ans avait assisté à cent vingt batailles, reçu quarantecinq blessures, mérité quatorze couronnes civiques, trois murales, luie obsidionale, quatre-vingt-trois colliers d'or, cent soixante bracelets d'or, dix-huit lances , vingt-cinq harnais, fut nommé tribun ; il obtint ce qu'on éludait depuis dix ans , c'est-à-dire fjue le consulat fût suspendu, et que l'on confiât à des personnages
(1) Toute la lutte des plébéiens avec les patriciens est élégamment exprimée par Florus , lorsqu'il dit que les plébéiens voulaient acquérir îiiinc J'iher- (fifem, nnnc pudicidam, tiin natnlmm dignitotem, honorum décora cf. insifinia. Florus dit aussi : Actus a Svrvio coisus , r/iiid rffecif . ni.ti vt ipf^a se nosset respublicap C'est le nn^ce le ipsuni de Solon.
iii-r HF'* n \i . — r. i. 'i
130 APPUIS GLAUDIUS, DENTATUS, LES DÉCEWVIRS.
divers le pouvoir de rédiger les lois et de les faire exécuter : deux fonctions que l'autiquité n'avait pas l'habitude de séparer.
La législation fut écrite sur dix tables. Mais, comme on s'aperçut qu'il y avait des lacunes, on nomma, pour l'année suivante, de nouveaux décemvirs, avec mission d'en former deux autres. Liés aux patriciens, inspirés par Appius Claudius Crassinus (famille obstinément contraire au peuple), les décemvirs, abusant du pou%oir absolu pour opprimer et se perpétuer dans leur autorité, fout périr le brave Dentatus. Pour satisfaire sa passion, Appius tend des pièges à la fille du plébéien Virginius, qui la tue aliu de lui sauver l'honneur. Virginius court au camp , excite les soldats à la vengeance, et le sang d'une chaste jeune fille fonde la liberté populaire, comme celui de Lucrèce avait fondé la liberté patricienne. Réunis sur le mont Aventin, les plébéiens réélurent les tribuns et les consuls , qui organisèrent la force de la démocratie.
L'œuvre des décemvirs est le code intitulé lois des Douze-Tables, dont l'impérative brièveté comprend le droit privé des Romains réuni à celui des autres peuples associés. Une ancienne tradition veut qu'on ait emprunté ces lois à la Grèce ; mais déjà Polybe niait leur ressemblance avec celles des Athéniens, et trouvait qu'elles se rapprochaient plutôt de la législation carthaginoise (l). La confrontation prouve que , si les compilateurs visitèrent la Grèce et la Grande-Grèce, ils n'en imitèrent rien dans les dispositions essentielles et caractéristiques du droit personnel, pas plus que dans les formes de procédure. Seulement, les lois s'accordaient
(1) Liv. VI, 4. Vico repousse la compilation des Douze-Tables ;runiqueloi faite par les décemvirs, selon lui, est celle qui faisait participer la plèbe au domaine quiritairc des champs; puis, on lit dériver de cette source (les Douze-Tables), comme d'un type idéal, toutes les lois qui accordèrent successivement la liberté à la plèbe.
Les dilférences entre les lois grecques et les romaines sont remarquées parles juriscnnsulles. A Athènes, le mari était protecteur; à Rome, patron. Au lieu de donner de l'argent an beau-père , il en recevait. Aussi la femme , apportant une dot dans sa nouvelle maison , y conservait une certaine indépendance ; elle pouvaitaccuser son mari, comme celui-ci pouvait l'accuser elle-même :1a séparation était facile. A Athènes, le père peut tuer, non son (ils, mais sa fille corrompue; il a le droit de répudier le nouveau-né, qui, dans ce cas, est vendu comme esclave; il peut même déclarer indigne son fils adulte, répudiation qui n'a pas lieu à Rome, où le père conservait tousses droits, môme celui du ne pas l'émanciper. Quels que fussent l'âge et le grade du fils, ces droits ne cessaient point à Rome, tandis qu'à Athènes, lo fils, à vingt ans, était inscrit dans la phratrie, c'est à-dire devenait indépendant et chef de maison, etc., etc.
LES DOUZE- tABLES. I.'M
sur des faitscommuns àtousies peuples, comme la suspension des jugements au coucher du soleil, ou qui reposaient sur un droit fort étendu ; ainsi, par exemple, et pour négliger quelques détails relatifs à l'usage de la propriété , les deux codes prescrivaient la même distance entre les haies et les fossés de limites, entre les haies et les plantations. Du reste, on n'y voit aucune trace des lois religieuses de la Grèce, ni de la démocratie attique, ni des immobiles constitutions des Doriens. C'est donc avec raison que nous cherchonsdans les Douze-Tables les vestiges de l'ancien droit italique ; en effet, comme tout autre code, elles n'introduisaient pas des dispositions nouvelles, mais fortifiaient ou modifiaient les précédentes. Or, si elles restèrent comme le fondement du droit civil jusqu'à Justinien, c'est précisément parce qu'elles résumaient les croyances et les mœurs nationales.
Rome, placée entre la grossièreté des montagnards et la civilisation avancée de l'Étrurie et de la Grande-Grèce, tendait, d'un côte, à suivre la marche progressive de celle-ci, et, de l'autre, était retenue dans la stabilité par l'aristocratie territoriale, conservatrice des usages antiques. En effet, lorsqu'on analyse les Douze- Tables , on distingue trois éléments : les anciennes coutumes du Latium, rigides et fières ; celles de l'aristocratie, héroïquement tyrannique, et les libertés que les plébéiens réclament et finissent par obtenir. Loin de paraître formées d'un seul jet et dans un but unique, scientifique ou pratique, elles révèlent évidemment la lutte des patriciens, qui se cramponnent à l'antique privilège aristocratique, et des plébéiens, qui cherchent des garanties contre eux.
Dans la première partie , on trouve : « La possession de deux « ans donne droit sur un fonds ; la compensation de la frac- « ture d'un os est fixée à trois cents as; pas de mariages entre « les patriciens et les plébéiens; peine de mort contre les at- « troupements nocturnes, ou contre celui qui fera des euchan- « tements et des maléfices , ou qui empoisonnera ; que l'auteur « de chansons diffamatoires périsse sous le bâton. » Aux menaces contre les débiteurs et aux formules absolues, dont l'ignorance empêche d'obtenir justice, la voix populaire, demandant sécurité , répond : « Que la loi soit immuable , uni- « verselle, sans privilèges; que le patron qui fait dommage au w client soit maudit; que personne ne puisse être privé de sa li- « berté; que le puissant qui rompt un membre au plébéien paye « vingt-cinq livres de cuivre ; s'il ne compose pas avec le blessé, « qu'il soit soumis au talion; que celui qui rompt la mâchoire