LETRTJRIE VAINCUE
2-1. qu'on appela depuis les Fourches-Caudines. Hérennius, vieillard samnite, disait : « Pas de moyen terme; ou massacrons tous les soldats romains, ou renvoyons-les sans infamie. » Pontius, son fils, général et philosophe, écoutant plus l'humanité que la politique, épargna les vaincus, à la condition qu'ils abandonneraient armes et bagages, passeraient sous une croix, et feraient le serment de ne plus combattre. Rome fut plongée dans le deuil; mais, par l'interprétation du sénat, le serment fut déclaré non valable, parce que les augures ne l'avaient pas sanctionné; puis, au moyen d'une de ces subtilités des temps héroïques, dont l'application, sans manquera la parole, changeait le juste en injuste, on expulsa Posthumius et Véturius, qui avaient fait le serment, et l'on déclara qu'ils ne devaient plus être considérés comme citoyens. Les deux consuls, à titre d'exilés, trouvèrent auprès des Samnites une généreuse hospitalité; mais, d'après un plan convenu, ils insultèrent le fécial que les Romains avaient envoyé pour traiter de la paix, et cet outrage contre la personne sacrée de l'ambassadeur servit de prétexte à Rome pour rompre le traité et recommencer la guerre (l). La victoire donna raison aux Romains parjures. Pontius, pour qui les Samnites avaient une si grande vénération, que, même après son imprévoyante clémence, ils l'avaient maintenu à la tête de l'armée, fut vaincu et conduit à Rome; et, lui qui n'avait pas voulu qu'on exterminât l'armée à Caudium, lui qui avait empêché qu'on maltraitât les consuls de Rome, chassés et parjures, il fut lâchement et légalement égorgé I
515, Profitant d'une trêve de deux ans , les Romains remirent les
colonies sous le joug; pour servir d'exemple, ils faisaient périr les révoltés sous les yeux du peuple, parce qu'il leur importait surtout que les colons jouissent d'une entière sécurité.
Lorsqu'ils eurent consolidé leurs établissements dans la Cam-
"^- panie, ils formèrent un vaste réseau autour des Samnites, qui , trop faibles pour résister aux conquérants agrandis, implorèrent le secours de la confédération étrusque. Quoique ramenée dans ses limites originaires par les Samnites et les Gaulois, cette puissance avait encore une grande population, accrue par les
312. émigrés de l'Étrurie septentrionale. L'agriculture et l'industrie étaient pour ses villes des sources inépuisables de richesse ; mais
(i) Entre Rome et, Ips Sal)ins hjiia exsulandl ('■tait on vigueur; cVU pourquoi Posthumius , banni d.- sa pairie, pouvait arcpiéiir le droit de rite riiez les Sanniiles.
l'ÉTRUHIE VAJ>iGlt;, liO
elle interrompit le trafic et les arts pour aider ses anciens ennemis contre les nouveaux, quoiqu'ils fussent beaucoup plus dangereux quelesLigures et les Gaulois. A la tête des Romains se trouvaient Curius Dentatus, qui ne voulaitpas posséder d'or, mais commander àceux qui en avaient; Papirius Cursor, l'Achille romain; Décius, qui. à l'imitation de son père, se voua aussi aux dieux infernaux; enfin Quintus Fabius, qui, disait-on, avait tué ou fait prisonniers cinquante mille hommes, et que les patriciens surnommèrent Maximus pour avoir relégué dans les quatre tribus de la ville la multitude qu'AppiusClaudius avait répandue dans toutes les autres.
Les trois villes les plus belliqueuses de l'Étrurie, Pérouse, Arrétium, Cortone, sollicitèrent une trêve detrenteans; les autres, bien que désarmées , et quoiqu'elles ne sussent pas se mettre d'accord dans les assembléesdeVoltumna, déployèrent une force qui suffit pour attester quelle fut à l'origine la puissance de cette confédération. Selon une coutume nationale, on renouvela le pacte sacré, par lequel chacun se choisissait un compagnon ; l'un veillait sur l'autre, et l'on réputait infâme celui qui abandonnait l'autre. Vaincus , les fédérés se réfugièrent sur la montagne de Viterbe dans la forêt Ciminienue, « sans issue et plus horrible "'o. que les forêts de la Germanie et de l'Ecosse. » Les victoires et les défaites se succédèrent jusqu'au jour où^ combattant avec un grand courage près du lac Vadimon, ils éprouvèrent une déroute complète, dont il leur fut impossible de se relever; guerres nouvelles, insurrections, tout fut inutile. L'indépendance étrusque fut perdue, l'aristocratie se rapprocha des vainqueurs, et les aruspices se firent les instruments de la grandeur romaine. Les vaincus conservèrent, il est vrai, leurs gouvernements municipaux, et continuèrent de cultiver les arts, défaire et de peindre des vases, de foudre le bronze, de s'aventurer sur la mer; mais enfin, les propriétaires se virent réduits à l'état de fermiers, et les cités souveraines tombèrent dans la servitude, masquée du titre d'Associés Latins [Socii Latini).
La nation la plus forte de la Péninsule une fois domptée, la gloire et la puissance de l'Italie se concentraient dans Rome; et cette Rome fortunée se voyait déjà , dans les guerres, précédée de ce qui aide tant à la victoire, un nom formidable. Les Samnites, pour lui résister, avaient mis sur pied deux armées, qu'ils perdirent; mais, bien qu'abandonné par les Campaniens, lesEques, les Herniques subjuguas, et quoique cerné de colonies 29fl. romaines, ce peuple médite un coup audacieux : il abandonne ses
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foyersà la fureur de l'ennemi, descend parmi les Étrusques pour les exciter à reprendre les armes, et forme une ligue redoutable qui se compose de ces derniers, des Ombriens et de hordes stipendiées de Gaulois arrivés naguère en Italie ; en effet, tous comprennent que la cause des Samnites est désormais celle de l'indépendance ita-
295. lienne. Cependant la froide valeur de Fabius et de Décius leur fait éprouver une défaite à Sentinum; les Étrusques obtiennent la paix, refusée aux Samnites, dont le pays est abandonné à la dévastation soldatesque.
Pour défendre le dernier reste de la liberté italique, les Samnites ont recours aux dieux de la patrie. Réunis près d'Aquilonie pour une revue générale, ils entourent de toile un espace de vingt pieds carrés ; après avoir sacrifié des victimes , on introduisit près d'un autel, et l'un après l'autre, les guerriers, qui durent proférer d'horribles imprécations contre eux et leur famille, s'ils fuyaient ou ne tuaient pas les fuyards. Des soldats disposés autour de l'autel, et l'épéenue, égorgaient ceux qui hésitaient. On put former ainsi une armée de trente mille trois cent quarante hommes
^^^- qui, fidèles à leur serment, périrent tous à Aquilonie (l). La guerre de montagnes avait toujours été difficile pour les Romains, ce qui prolongea la dernière durant cinquante ans; lorsqu'il l'eurent apprise, impitoyables dans leurs victoires, ils ravagèrent le pays et détruisirent Aquilonie , Cominium et d'autres villes. Les débris des vaincus cherchèrent un asile dans l'Apennin; mais, l'année suivante, deux mille furent découverts dans une grotte où les Romains les tirent périr au moyen de la fumée. Deux millions et demi de livres de cuivre en barres, produit delà vente des prisonniers, furent portées en triomphe avec deux mille soixante marcs d'argent provenant du pillage. Une partie des armes enlevées fut laissée comme trophée aux alliés et aux colonies; de l'autre, on tit pour le Capitole une gigantesque statue de Jupiter qu'on apercevait du mont Albain.
Là se ferme l'âge héroïque de Rome , qui , selon Tite-Live , « fut, plus que tout autre, fécond en vertus ». Mais quelles vertu^ ! Brutus, sans les formalités ordinaires, condamne a mort deux de ses lils et assiste à leur supplice ; Lucrèce se tue pour un crime qu'elle n'avait point commis; Scévola punit sa main pour avoir failli dans un assassinat , et cet assassinat est approuvé par tout le sénat ; Curtius, par superstition , se précipite dans un gouffre ,
(l)TlTF.-LlVF., X, 4*?.
FIN DE l'âge Héroïque. 15J
et Décius sur les glaives enuemis; un tribuû fait brûler vils ses neuf collègues , qui empêchaient de remplacer les magistrats (l); le très-sage Cincinnatus souille sa vieillesse d'un assassinat légal ; les serments sont violés sous la sanction de l'autorité publique et au moyen de sophismes honteux ; Fabius Gargès , édile curule , élève un temple à Vénus avec le produit des amendes imposées à des dames romaines pour violation de la foi conjugale et dépravation publique; dans un temps d'épidémie (2 ), cent soixante femmes accusées d'avoir empoisonné leurs maris^ s'empoisonnent elles-mêmes, et un dictateur est élu pour enfoncer le clou sacré dans le temple de Jupiter Capitolin. C'étaient là des vertus de temps héroïques, où dominait l'égoisme de personnes , de classes, sans bénéfice pour la masse du peuple, qui s'usait ou périssait dans des guerres continuelles, était appauvri par l'usure, battu de verges, enfermé dans les cachots particuliers ; substituant à l'intérêt public la tyrannie d'un petit nombre, on appelait rebelle celui qui élevait la voix en faveur de la plèbe, ambitieux celui qui osait demander d'être considéré comme homme et citoyen.
(1) Valéke Maximk, VI, 3, 2.
(2) Heyne, Opusc. III , soutient que toutes les pestes de Rome furent de> épidémies, sans excepter celle de Lucius Vero au deuxième siècle après J.-C.