‹ Histoire des Italiens (volume 3)Chapitre 94 sur 319 · EXPEDITION DES ATHENIENS · texte numérisé non relu

EXPEDITION DES ATHENIENS

contre leur rivale. Les Athéniens, livrés alors à une démocratie effrénée, saisirent volontiers l'occasion de s'immiscer dans les affaires de la Sicile, dont ils reconnaissaient l'importance suprême pour dominer la Méditerranée. Ils expédièrent donc une flotte au secours des Léontins et des Rhégiens, se mêlèrent pendant quelques années aux discordes intestines de l'ile, et finirent par y rétablir l'ordre à la condition que chacun garderait ce qu'il possédait. Les Léontins, soit fatigue de leurs propres dissensions, soit impuissance a défendre leur cité , la démolirent et se transportèrent à Syracuse, qui triomphait , quoique les Athéniens eussent fait tous leurs efforts pour armer contre elle une confédération.

Onze ans après, Égeste et Sélinonte en vinrent aux prises, et *i6. Syracuse favorisa la dernière. Les Égestains vaincus réclamèrent le secours d'Athènes , en lui disant que son refus mettrait pour toujours les Ioniens sous le joug des Doriens. C'était au moment de la longue guerre du Péloponèse, alors que les Athéniens avaient sur les bras la Grèce entière. Les hommes prudents cherchaient à les détourner de cette nouvelle entreprise ; mais Alcibiade, conseiller des partis extrêmes qui flattent le peuple, montrait que l'occupation de la Sicile servirait d'échelle pour atteindre l'Afrique et l'Italie. La guerre fut donc décrétée , et la direction en fut confiée à Alcibiade lui-même, à Lamachus, età Nicias, qui s'y était toujours opposé. Jamais Athènes n'avait armé une aussi belle flotte: jamais entreprise n'avait été plus populaire. Citoyens, étrangers , accompagnaient en foule les soldats au Pirée ; de copieuses libations, l'encens et les parfums qui brûlaient dans des vases d'or et d'argent, rendirent les dieux propices; les navires, ornés de festons et de trophées, levèrent l'ancre, et telle était la confiance dans le succès, que le sénat athénien régla d'avance le sort des différentes provinces de l'île.

Cent trente-quatre trirèmes, avec cinq mille soldats armés 4<5. pesamment, outre les archers et les frondeurs, sortirent de Corcyre; le nombre des chevaux ne dépassait pas trente. Après avoir traversé la mer, ils furent mal accueillis par Thurium, Tarente, Locres, Rhégium, bien que colonies attiques; les Égestains, qui avaient offert de payer les dépenses de la guerre, trouvèrent à peine trente talents dans leur trésor. Le prudent Nicias proposait « de n'aider les Égestains que dans la mesure de ce qu'ils pouvaient payer » ; puis, montrant l'injustice de la cause qu'ils allaient défendre, il essayait de décourager les soldats. 413. Malgré ses conseils, ils voulurent former le siège de Syracuse ;

I8i EXPÉDITION DES ATHÉNIENS.

mais elle avait eu le temps de se procurer des vivres et des armes, tandis que les Athéniens étaient affaiblis d'hommes, découragés , et manquaient de provisions. Nicias conduisit le siège avec tant d'habileté qu'il était sur le point de prendre la ville, lorsque A Icibiade, qui, brouillé avec sa patrie, s'était réfugié chez les Spartiates, décida ces Doriens à venir au secours de la dorique Syracuse. En effet, ils expédièrent Gylippe, qui présenta la bataille aux Athéniens, les vainquit et fit lever le siège.

Les Athéniens songèrent alors à se retirer, et il en était temps ; mais, comme on allait lever l'ancre, le soleil s'éclipsa, et Nicias, qui ne voulait pas entreprendre un voyage sous un présage aussi funeste, fit différer le départ. Les Syracusains et Gylippe , profitant de l'occasion , firent essuyer aux Athéniens , sur terre et sur mer, une entière défaite. Les Syracusains s'étaient assuré l'avantage sur mer en faisant les proues moins hautes que celles des Athéniens, ce qui leur permettait de frapper les navires ennemis à fleur d'eau ou au-dessous, et, quelquefois, le premier choc les faisait couler. Nicias lui-même tomba prisonnier, et se donna ou reçut la mort dans sa prison. Sept mille prisonniers, enfermés dans les carrières, nourris et désaltérés à peine, restèrent exposés à la pluie et aux rayons brûlants du soleil ; quelques-uns en moururent, d'autres souffrirent leur vie entière, plusieurs furent vendus. La connaissance des lettres fut un bonheur pour un certain nombre, et beaucoup d'entre eux obtinrent la liberté avec la permission de retourner dans leur patrie ^ pour avoir su par cœur des vers d'Euripide, qui était le ti'oisième poète tragique de la Grèce. Les Siciliens avaient une si grande estime pour ce poète, qu'étant sur le point de repousser de la côte un navire caunien poursuivi par des pirates , ils lui donnèrent asile aussitôt qu'ils eurent appris que les navigateurs savaient des vers d'Euripide.

Les envahisseurs avaient donc payé chèrement leur attentat contre la patrie des Syracusains, dont le pouvoir grandit, comme '>ii. il arrive après les guerres de délivrance. Sur les conseils de Dioclès, on réforma l'État ; le gouvernement fut confié à des juges tirés au sort, et des personnes capables eurent mission de rédiger un code. Choisi pour chef, il fit porter des lois qui punissaient les méchants et récompensaient les bons; elles furent Jiio. adoptées pur un grand nombre de villes, qui s'en trouvèrent si bien qu'elles voulurent ériger un temple à Dioclès.

Egesteet Sélinonte avaient repris les armes. Cette lutte nou-

UENYS L'aNIUEN. 18,"^

velle mit Syracuse aux prises avec Carthage, qui, du rivage africain, dominait alors sur la Méditerranée; les événements qui en furent la suite cliangèrent la face de la Sicile. Les Carthaginois, venus comme auxiliaires des Êgestains, prirent Himère, sous la conduite d' Annibal , fils de Giscon , qui fit égorger trois mille prisonniers dans le lieu même où son oncle Amilcar avait péri sous le poignard, après avoir été vaincu par Gélon; ensuite il extermina les habitants de Sélinonte et d'Himère. Puis, aspirant à conquérir l'île entière , le vieil Annibal , accompagné du jeune Himilcon , y débarqua cent vingt mille hommes qui détrui- /*os. sirent Agrigente , dont ils envoyèrent à Carthage les précieux chefs-d'œuvre , avec des peaux et des têtes de morts pour décorer les temples.

Une immense terreur s'empara de tous les Siciliotes. Hermocrate, le plus grand homme de l'ile après Gélon (1), s'était montré un héros dans la guerre contre les Athéniens ; puis, banni par les intrigues des envieux, habitués à se masquer du titre d'amis du peuple, il avait tenté de se faire tyran de Syracuse. Il fut tué, mais son fils Denys avait hérité de son courage et de son ambition ; les désastres lui servirent d'occasion pour accuser les juges de Syracuse de faiblesse et de corruption. Une loi, qui suffirait aujourd'hui pour refréner les mauvais citoyens , voulait qu'on punît d'une amende, comme calomniateur, celui qui ne pourrait pas prouver l'accusation. Denys encourut cette peine, et, comme il se trouvait dans l'impossibifité d'y satisfaire, il perdait le droit de parler à la tribune, lorsque Philiste (qui écrivit l'histoire de la Sicile) paya de sa bourse, et lui servit de caution pour toutes les amendes auxquelles il pourrait être condamné. Se sentant appuyé, Denys redoubla ses déclamations ; le peuple, qui déjà l'estimait pour sa valeur, réforma les juges en exercice, et le mit au nombre des nouveaux élus. Sûr de les gagner à sa cause, il fit rappeler les bannis, contraria ses collègues, dont il combattait les conseils, mais sans dévoiler ses propres sentiments; puis, faisant courir le bruit qu'ils s'entendaient avec les ennemis , il obtint pour lui seul le commandement de l'armée. Envoyé au secours de Gela, il y protégea la plèbe contre les riches , et, avec les biens confisqués sur eux, fit des largesses aux soldats, qui l'aidèrent à usurper dans Syracuse le pouvoir absolu. /,oa.

Alors il s'entoura de favoris et fit alliance avec les grands;

(l)FoLïBE, liv. xn, Tl.

184 rYKANNIE DE LENYS.

il employa soixante mille hommes et trois mille paires de bœufs pour fortifier l'EpipoIes et creuser des souterrains, qui, communiquant au fort de Labdale , favorisaient les sorties par de nombreuses ouvertures ménagées dans la voûte. La fortune , dans le principe, ne lui fut pas favorable : il ne put défendre Gela contre les Carthaginois, et ses soldats révoltés saccagèrent son palais et maltraitèrent sa femme à tel point qu'elle en mourut. Denys soumit les révoltés; puis, aidé par les esclaves affranchis, par les Spartiates , et profitant de la peste qui faisait des ravages parmi les Carthaginois, il les contraignit à souscrire la paix, à lui céder toutes leurs conquêtes de l'île, à démanteler Gela et Caraarine; enfin il rendit l'indépendance à toutes les cités. LesSyracusains, qui restaient les seuls dans la servitude du tyran , se soulevèrent de nouveau et le réduisirent à la dernière extrémité ; mais Denys, qui sut les amuser jusqu'à l'arrivée de ses alliés , lesbatit et les désarma. Précédépar la terreur, il assujettit Naxos, Etna, Catane, Léontium , et put enfin réunir toutes ses forces pour réaliser sa pensée constante d'expulser les Africains de l'île. Avec quatre-vingt mille hommes et deux mille vaisseaux, il affronte les Carthaginois; mais ceux-ci, sous la conduite d'Annibal et d'Himilcon , rassemblent trois cent mille hommes et quatre cents navires, prennent Eryx et Motya, détruisent Messine, et se dirigent sur Catane ; puis ils entrent dans le port de Syracuse , avec deux cents galères ornées de dépouilles ennemies , et un millier de navires de moindre dimension. Cependant, décimés par la peste, ils durent se retirer, et céder même Taormine qu'ils avaient fondée pour y établir les Italiotes venus à leur secours.

Denys s'occupa dès lors de soumettre la Grande-Grèce. Généreux, il pardonna aux villes vaincues, et renvoya les prisonniers sans rançon. Toute sa vengeance tomba sur Rhégium , asile des proscrits syracusains , qui , défendue par trois cents vaisseaux, supporta onze mois de siège; prise enfin, elle ne put jamais se relever (i).

Sous prétexte d'exterminer les pirates, Denys lit encore la guerre à l'Illyrie et à l'Étrurie. Il enleva du temple d'Agylla 1,000 talents; les prisonniers et les dépouilles lui en proeu-

(I) Plus tard im treiiil)lcnient de terre la renversa; César la réédifia, Barberousse la brûla; rebâtie , elle l'ut assaillie plusieurs lois par les Turcs vers 1593; puis survinrent de nouveaux tremblements déterre dont elle souffre i'n«^ore.

Page 1