‹ Histoire des Italiens (volume 4)Chapitre 130 sur 365 · LES ARCHEVÊQUES DE RAVENNE · texte numérisé non relu

LES ARCHEVÊQUES DE RAVENNE

tissement du ciel dans ces accidents, l'impératrice se rendit auprès du pontife pour le prier de venir parler à l'empereur, et la réconciliation s'effectua ; mais les meurtres et les violences des soldats restèrent sans remède.

Les archevêques de Ravenne, tant que cette ville fut la résidence des exarques, prétendirent à la suprématie, ou du moins refusèrent de se soumettre au pape. Lorsque Charlemagne comblait les pontifes de ses bienfaits, ces archevêques lui demandèrent (et leurs démarches ne furent pas tout à fait infructueuses) la marche d'Ancône, dans laquelle ils exerçaient leur juridiction, qu'ils cherchaient à étendre sur toute la Pentapole. Ces prétentions donnaient lieu à des plaintes continuelles de la part des pontifes (l); mais les archevêques, repoussant toujours leur suprématie, affectaient d'être leurs égaux par le faste aussi bien que par l'autorité.

L'empereur Lothaire , voulant faire baptiser sa fille Rotrude avec une grande solennité , George , archevêque de Ravenne , fut chargé de la cérémonie ; il emporta de Pavie une grande partie du trésor de son église, destiné à des présents, et dépensa quatre cents sous d'or pour les seuls ornements baptismaux de la princesse. L'impératrice, se trouvant altérée , but en secret une grande coupe de vin étranger ; puis, richement vêtue , couverte de bijoux et la figure voilée, elle assista à la cérémonie et s'assit à la sainte table. Cette violation du jeûne nous est racontée par Agnellus, historien de ces prélats, qui habilla lui-même la princesse, lorsqu'elle sortit de la fontaine sacrée.

Parmi ces archevêques, Jean eut une triste renommée ; exerçant une autorité arbitraire , il outrageait les envoyés du pape , et s'appropriait les rentes dues à l'Eglise romaine après avoir déchiré les actes qui les constataient. Il déposait sans jugement canonique les prêtres et les diacres, ou les jetait dans des cachots; bien que la ville fût sous l'autorité temporelle du pape , il empêchait les évêques d'aller à Rome , et les excommuniait. Quelques citoyens ayant porté des plaintes contre sa conduite , il fut cité au concile romain; mais il se vantait de n'être pas tenu

(I) Ces plaintes indiquent de quelle nature, dans l'opinion commune, était le pouvoir papal, puisque Adrien raconte que l'archevêque Léon ne permit pas que les députés des villes prêtassent le serment dans les mains de George Sacellaire, envoyé à cet effet par le pape à Ravenne ; le pontife avait nommé gouverneurdeGavello un certain Dominique que le roi lui avait recommandé ; mais Léon envoya des soldats pour l'arrêter, et défendit à tous les habitants d'accepter des emplois du pape. V. Cad. C'arolino, ep. Adriani, 51, 52, 53.

d'obéir à cette invitation. Excommunié parle pape, il obtint de l'empereur deux légats , avec lesquels il se rendit à Rome dans l'espoir de briser toute résistance. Le pontife tint bon, et, sur les instances des Ravennates, il se transporta dans leur ville pour rétablir l'ordre ; il fallut néanmoins un autre concile , composé de soixante-douze évéques, pour dompter le récalcitrant. Malgré toutes les mesures de répression, nous le trouvons encore, après quelques années, en lutte avec le saint-siége; rentré dans Ravenne , il dépouilla de leurs biens les partisans du pape , et leur enleva les clefs de la ville, qu'il garda pour lui et pour le magistrat municipal (l).

Les papes, malgré ces conflits, ne cessaient d'exciter le peuple contre les Sarrasins, dont les incursions n'étaient jamais interrompues. Les Italiens s'aperçurent enfm que le seul moyen d'expulser les étrangers était l'union. Louis, sur leurs instances , publia le ban de la levée en masse , qu'il adressa à tous les comtes, vassaux et bonimes libres : « Que quiconque possède en biens meubles la valeur de son wehrgeld se rende à l'armée : les pauvres qui ont la valeur de dix sous d'or protégeront les côtes et les places de la frontière; les prélats, les comtes, les gastalds, sortiront avec tous leurs subordonnés , sans réserve ni privilège ; les évéques ne laisseront chez eux aucun laïque; ceux qui ont beaucoup de fils ne garderont que le plus inutile. Les hommes libres qui refuseront de prendre les armes perdront biens et patrie; les comtes, les seigneurs, les abbés et les abbesses qui n'enverront pas à l'armée leurs vassaux et serviteurs seront dépouillés de leurs honneurs et bénéfices. Les comtes ne laisseront chez eux qu'un seul vassal pour leur service, et deux pour celui de leurs femmes, ayant soin de ren- « fermer dans les châteaux la population trop faible pour se dé- « fendre ; que tout homme de guerre apporte avec lui une armure « complète, des vêtements pour un an et des vivres jusqu'à la ré-

(1) Ad hoc usque malum crevit et incrassatum est, utfactione Raveiinatis archiepiscopi Maïirinus cum suis complicibzis , qui excomniunicoH et anathematizati anobis jam sunt, Ravennam ingrederetur, etfidelium nostrorum res cum suis funditus rnperet et devaslaret, adeo îit clavcs civitalîs Ravenrix a vestiario nostro violenter siibfrafieret , et pro libitu sua, nescimus ctijus auctoritate, ipsi nrchiepiscopo {quod mimquam factum fuisse recolitur) potestative concederct. C'est ainsi que le pape écrivait à l'impératrice Angilberge, ap. Balcze, Miscell. tom. v. Nouvelle preuve que le pouvoir temporel appartenait aux papes , et qu'il existait ime autorité municipale.

« coite. Celui qui dérobera des armes ou des animaux doraes- « tiques payera triple composition , et sera condamné à Vhar- « nescar {\)^ au fouet si ce sont des esclaves. La rupture d'un « membre , l'adultère , l'incendie , l'homicide seront punis de « mort. »

Toute l'Italie fut en armes. Louis se rendit à Mont-Cassin pour demander les prières des moines en faveur de l'armée. Landolfe, évêque et seigneur de Capoue , grand promoteur de querelles, y vint aussi avec ses troupes ; mais, comme une autre fois , il fit déserter ses soldats les uns après les autres. L'empereur en fut irrité ; voyant d'ailleurs qu'il devait s'assurer de ses amis avant d'assaillir l'ennemi, il tourna ses armes contre ce vassal infidèle , et , par la destruction de Capoue , il effraya les autres. Le châtiment porta ses fruits même àNaples, qui, avec l'indifférence d'une ville dévouée tout entière à la prospérité de son commerce , était , comme Palerme , remplie de Sarrasins auxquels elle fournissait des armes, des vivres, un asile au besoin; le duc Sergius avait aussi fait alliance avec l'émir (2). Le roi, marchant ensuite contre les musulmans, les expulsa de partout, et les réduisit à la possession de Tarente et de Bari ; mais, comme la flotte grecque qu'on lui avait promise n'arrivait pas, il dut rétrograder. Soldan le poursuivit à son tour , et , favorisé par la victoire, il s'avança jusqu'au monastère de Saint-Michel , sanctuaire des Lombards, sur le mont Gargan. Malgré cet échec, l'armée que Louis avait laissée dans la Fouille ne cessa de harceler les Sarrasins, et parvint, quoiqu'au prix de grands sacrifices, à reprendre Matera, Venosa, Canosa, qui furent fortifiées. Bari même, trois ans après, tomba au pouvoir des troupes italiennes, [,70, qui passèrent les musulmans au fil de l'épée; Soldan ne dut la vie qu'à la générosité de Louis, cédant aux instances du prince de Bénévent, dont l'émir avait respecté la fille , sa prisonnière.

(1) A porter une selle sur les épaules à la vue de l'armée; les prôtres portaient un missel.

(2) La chronologie de ces laits est très-incertaine. L'empereur (Axon. Sa- LERN.jCli. 106) disait en parlant des N;ipolitains ; InfideUbus arma et alimenta et cœtera siibsidia iribuentes, per iolius hnpcru nostri litloru eos diicunt, et aun ipsis loties beati Pétri apostolorum principis fines furtim deprœdari conantur, ita ut facla videatur Neapolis Panormuui vel Africa, Quvmque nostri ec/ui Saracenos insequuntur , ipsi, ut possint evadere, IS'eapolim fugiunt , quibiis non est necessarium l'anornium repetere : sed NeapolimfiKjientes, ibidem qiiousque per vider in t latitantés, rursîis iviproviso ad exterminia redeunt.

Louis envoya faire le siège de Tarente, en pressant l'empereur Basile de lui prêter le secours de sa flotte pour nettoyer la mer Tyrrhénienne des navires ennemis (l). Basile envoya plus de trois cents vaisseaux ; mais, comme les Grecs se vantaient d'avoir remporté la victoire, que s'arrogeaient à tort, disaient-ils, les barbares soumis au faux empereur d'Occident, Louis leur répondit : « Semblables en nombre aux sauterelles qui obscurcissent l'air, 'c vous avez fait de grands préparatifs, il est vrai ; mais, tombant '< comme celles-ci après un vol très-court, vous avez abandonné « lechamp debataillepourdépouiller les chrétiens de l'Esclavonie, « nos sujets. Nos guerriers étaient peu nombreux, parce que, « las d'attendre, je les renvoyai, n'en gardant que l'élite, et le « blocus fut continué. Nous vainquîmes les trois plus puissants « émirs des Sarrasins, et nous épouvantâmes les infidèles ; si vous « nous aviez secondé par mer, nous aurions recouvré la Sicile. .( Frère, hâte les secours maritimes que tu as promis, respecte tes « alliés, et défie-toi des flatteurs. >>

Basile, qui se crut offensé par le ton de cette lettre et par le titre de frère, loin de répondre à cet appel, souleva quelques villes contre Louis, en répandant le bruit qu'il voulait s'en rendre maître, et l'expédition avorta. Les Francs , habitués en Italie à s'aliéner après la victoire ceux-là même au profit desquels ils avaient vaincu, irritèrent à tel point les Bénéventins par leurs excès qu'Adelgise, leur duc, excité d'ailleurs par Soldan, se déclara pour les empereurs d'Orient , qui recouvrèrent alors les principales villes de la Calabre, du Samnium et de la Lucanie. 871, Louis accourut pour les reprendre ; il aurait exterminé les ha-

bitants de Capoue, qui résista longtemps, si le peuple n'était venu à sa rencontre avec les reliques de saint Germain en implorant miséricorde; il marcha sur Bénévent, et, croyant à la soumission d'Adelgise, il congédia ses troupes ou les distribua dans les garnisons. Adelgise, sans respect pour l'empereur, et malgré ses dernières victoires, s'empara non-seulement du butin des Francs, mais encore des bagages de Louis, qu'il tint prisonnier dans son

{[) Noveris exercihim nostrum, Bari triumphis nostris submissa, Saracenos Tarenti pariler et Calabrias nos mirabilUer humiliasse, simul et comminuisse ; ac hos celeriter, dvce Deo, penilus contritnrum, si amari prohibitif iierint escarum admittere copias, vel etiam classibus a Panormo vel Africa siiscipere muliitiidines. (ânon. SALl;R^., cli. 94.)

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