CHARLES LE GROS
était inquiété dans son propre royaume par les incursions des Normands, et surtout par l'insubordination de ses feudataires, convertis désormais en autant de rois. Il franchit les Alpes néanmoins, et, dans la diète de Pavie, les évéques, les abbés, les comtes et les autres grands du royaume l'élurent roi, en lui jurant soumission et fidélité, selon la forme et l'échange ordinaires ; mais le titre de roi ne lui donnait aucune autorité. Gui de Spolète, malgré la présence des commissaires impériaux et les foudres de l'Église, continuait ses déprédations; il contraignit même l'empereur à lui restituer, à lui comme à ses complices, les privilèges dont il les avait dépouillés.
Charles, incapable de gouverner le navire de l'État au milieu de cette mer orageuse, choisit pour pilote Luitward , évéque de Verceil, qu'il nomma archichancelier de l'empire. Abusant de sa haute position, ce prélat forçait les plus riches héritières d'épouser ses parents ; il enleva même de Sainte-Julie de Brescia une nièce de Bérenger, duc du Fribul, pour la donner en mariage à un de ses neveux. Bérenger, pour se venger de cet outrage, assaillit Verceil , mit à sac le palais épiscopal, et puis alla s'excuser auprès de l'empereur. Charles ne tarda point à se dégoûter de Luitward, surtout dès quMl le soupçonna d'entretenir des relations avec sa femme Ricarde. L'impératrice jura qu'aucun homme, pas même son époux, ne lui avait jamais inspiré d'amour, offrant de soutenir son serment par le duel et les barres de fer rougies ; s'étant ainsi justiflée, elle se retira dans un couvent. Luitward, condamnée l'exil, se réfugia auprès d'Arnolf, en faveur duquel ?87. il se mit à intriguer (l). Charles lui-même, déposé comme incapable et idiot, mourut misérablement. La couronne de Charlemagne fut alors réduite en morceaux, et les peuples choisirent des rois nationaux : Eudes eut la France, Arnolf la Germanie, Boson la Provence.
Les grands, comme le royaume d'Italie était électif, ne crurent pas qu'ils fussent tenus de se soumettre à Arnolf, illégitime et dernier rejeton du trône carlovingien ; ils se sentaient assez forts pour gouverner le pays sans la tutelle des étrangers. D'ailleurs, ils avaient compris que les empereurs tendaient, de patrons, à se faire maîtres. L'évêque de Brescia racontait dans une lettre à un prélat de Germanie les maux *des Italiens , fermiers de leur pairie et proie du plus fort ; dans sa réponse,
(1) Annales Lambecii, manifestement hostiles à cet évéque.
BÉREN6ER. Gul. 215
le prélat exprimait sa compassion pour l'Italie, source unique des richesses qui venaient dans un pays aussi aride et aussi pauvre que l'Allemagne (1). Les Italiens voulaient donc un roi national ; mais comment s'accorder pour le choix dans une époque de prétentions individuelles, où les factions des seigneurs luttaient souvent entre elles sans savoir pourquoi, changeant selon les caprices et la force de leurs chefs, asservis à l'intérêt du moment?
Parmi les seigneurs italiens, quatre occupaient le premier rang. Adal bert, marquis de Toscane, avait épousé Berthe, fille de Lothaire, roi de Lorraine, et femme en premières noces de Théodebald, comte de Provence, duquel elle avait eu Hugues, qui fut ensuite roi d'Italie, et Boson, marquis de Toscane. Adalbert était surnommé le Riche , mais alors il n'entra point dans la lice. — Le prince lombard de Bénévent s'était affaibli dans les guerres ; il avaitd'ailleurs sur les bras les villes deCalabre et les Sarrasins. — Bérenger, duc du Frioul, d'origine franque et né d'une fille de Louis le Débonnaire, avait favorisé les Carlovingiens, mais avec une telle circonspection que leur chute n'ébranla point sa puissance. — Gui de Spolète s'appuyait par sa position sur le pape et les Sarrasins; au premier, il pouvait inspirer de la crainte comme rival, ou de la reconnaissance comme protecteur, et les autres lui promettaient des bras. Etienne V l'adopta pour son fils, et telle était sa puissance que la diète convoquée à Langres pour donner un successeur à Charles le Gros le nomma roi de France. Il abandonna donc les espérances du royaume d'Italie à Bérenger, qui , pour flatter l'esprit national , se disait de sang latin et prince italien (2) ; à Pavie, en effet, il se fit ceindre la couronne par Anselme, archevêque de Milan (3).
Gui , arrivé en France, se trouva prévenu ; Eudes , comte de Paris, avait étéélu roi. Irrité de cet échec,il repassa les Alpes, suivi d'une bande de guerriers francs, qui déjà méprisaient les Ita-
(1) Recueil des hist., tome ix, p. 293-294. Après avoir raconté toutes ces calamités, Miiratori, arrivé à l'année 888, termine par ces mots : «Grâce au bon Soiiverneiiient des empereurs carlovingiens, la Lombardie et les provinces voisines avaient joui, durant plus décent ans, d'une pais étonnante. »
(2) Latium concessit aoitum. Paneg. Bereng. On trouve dans ce panégyrique, pour la première fois , tous ceux qui formaient la commune, qu'ils fussent Lombards , Francs ou Romains, compris sous le nom d'Italiens.
(3) Probablement la couronne de fer, employée alors pour la première fois :
His motus precibus, gressum conlendit ad urbem Irriguam, cursim Ticini abeuntibus undis, Sustulit heicpostquam, regale insigne, corouam.