LA FÉODALITÉ
Tant de volontés si différentes et même contraires, mais cependant toutes actives, nous montrent quelle grande révolution s'était accomplie dans la société. L'unité, la concentration de toutes les forces vives, étaient des idées romaines, qui désormais ne survivaient que dans l'Église. Le Germain veut l'indépendance personnelle; pour être libre, il faut que chacun soit souverain, et tel est le principe constitutif de la féodalité. De ce système dérive une chaîne d'obligations, formant le mélange le plus singulier de liberté et de barbarie, de discipline et d'indépendance, pour ouvrir l'arène à des vertus nouvelles et à des violences sans frein.
Comment des institutions, adoptées pour garantir une liberté jalouse, ont-elles fini par enlever celle des actes privés ? Pour mieux comprendre ce phénomène, distinguons ce qui, dans le fief, était inséparable : la propriété et la souveraineté.
Un chef de Germains libres, lorsqu'il se subordonnait à un général pour aller faire de lointaines expéditions, conservait son autorité sur sa bande guerrière, bien que lui-même eût accepté un maitre. 11 existait donc déjà une hiérarchie; mais l'indépendance était tout à fait personnelle et tellement libre que le compagnon pouvait abandonner à sa volonté le chef qu'il avait choisi. Les territoires conquis avec les bras de tous furent considérés comme propriétés communes et partagés entre les chefs de bande, qui se virent ainsi attachés à la terre et au seigneur duquel ils la recevaient ; leurs rapports avec le suzerain acquirent de la stabilité , et à l'ancienne égalité se substitua une aristocratie militaire, qui empruntait aux Romains vaincus le principe et le fait de la propriété individuelle.
Od, dans l'ancienne langue tudesque, voulait dire bien-fonds. Ce mot, avec ail ou ait, ancien, forma alloâ^ alleu ; avec fee, récompense, il donna jfeod^ flef. Alleu signifiait donc une ancienne possession, réglée par les coutumes nationales des Germains, et exempte de toute obligation personnelle , tandis que fief (qui, par altération d'un mot ecclésiastique, fut encore appelé