‹ Histoire des Italiens (volume 4)Chapitre 166 sur 365 · LE FIEF · texte numérisé non relu

LE FIEF

symbolique, moyennant lequel le vassal se considérait comme devenu l'homme de son suzerain.

Tel fut le mode le plus simple, on pourrait dire originaire, de la propriété féodale, bien qu'elle dérivât d'un grand nombre de sources différentes. Quelques compagnons restèrent attachés à leurs chefs sans recevoir aucune possession ; mais, à mesure que les goûts belliqueux et vagabonds faisaient place à des habitudes paisibles, au charme de la propriété, ils demandaient à titre de récompense quelque terre, et se liaient au donateur par l'obligation féodale. Les grands propriétaires ne pouvaient défendre leurs vastes domaines contre les usurpations de leurs voisins et des aventuriers, dont ils n'obtenaient même l'hommage qu'avec difficulté. D'autres , pauvres ou expropriés , défrichaient quelque terre abandonnée, et, pour se ménager un protecteur, la plaçaient sous le patronage d'un voisin, ou celui-ci le réclamait. Les propriétaires même d'alleux, qui ne relevaient de personne, consentaient à renoncer à leur indépendance antisociale ; ils présentaient à quelque puissant voisin une branche d'arbre , une motte de gazon, et , par ce rite symbolique , ils lui recommandaient leur alleu , trouvant dans sa protection une compensation à l'hommage et aux services imposés par le vasselage ; mais surtout ils s'adressaient aux églises , afin de rendre la propriété plus sacrée et de l'exempter de taxes.

Cette forme de propriété, une fois introduite, s'étend et se généralise, et tout devient féodal ; plusieurs villes même entrent dans cette hiérarchie, dont elles contractent les obligations, afin d'en posséder les droits sous le patronage d'un baron.

Les peuples , qui naguère conservaient le droit personnel même au milieu des migrations continuelles, ont donc changé au point qu'ils doivent posséder une glèbe pour être considérés comme membres de l'État ; il n'y a point de seigneur sans terre , ni de terre sans seigneur. Dire d'un homme qu'il est de haut ou de bas lieu, c'est indiquer la nature de ses biens, et la terre constitue la personnalité , qui doit rester indivise et passer au fils aîné. Le fief devenu héréditaire, il en fut de même de l'obligation de fidélité, qui restait due aux descendants de celui dont il avait été reçu. Le donateur, à son tour, ne pouvait dépouiller le vassal que pour acte de félonie, ni le déposséder temporairement que lorsqu'il refusait l'hommage promis.

La propriété , par ces modes divers , acquérait un caractère spécial ; bien que pleine , entière , héréditaire , elle dérive d'un

LE FIEF. 2ri3

supérieur envers lequel on est tenu à certains hommages, à certaines redevances.

Avec le temps, les charges de sénéchal, de maréchal, d'échanson, de gonfalonier, qui se donnaient en fief, passèrent de père en fils, ainsi que les hauts commandements militaires , la plus absurde des hérédités. Ce système entravait bien plus le pouvoir du seigneur que la perpétuité des propriétés; car il avait forcément à ses côtés des personnes qui gênaient ses ordres au lieu de les exécuter.

Les évêques, à qui le droit canonique défendait de verser le sang, soit en guerre, soit par jugement, avaient des vicomtes ou vidâmes, pour administrer la justice et conduire leurs hommes d'armes ; ces avoués, plus tard, favorisés par la force, cherchèrent à se rendre indépendants , et demandèrent l'investiture au roi , comme patron des bénéfices et des menses.

Non-seulement les terres et les charges se donnaient en fief, mais encore toute propriété , mais toute source de gain revêtit la forme féodale : les produits d'une fonction ou d'une chancellerie, le droit de chasse, les péages, l'escorte des marchandises; le droit de rendre la justice dans les palais des grands, de tenir un four banal , d'avoir des boutiques dans les foires, et jusqu'à celui de posséder des ruches d'abeilles. Le clergé inféoda le cimetière , les offrandes , les dîmes , les droits d'étole blanche et noire ; les moines, les offices de l'église, le glanage, le grappillage, et jusqu'aux gouttes de vin qui s'échappaient des cuves. Parfois un baron s'emparait du produit des messes dites à un autel , ou le tenait comme fief de cette église. Les arts mécaniques même, dans les maisons seigneuriales, étaient exercés par des personnes qui recevaient à ce titre des terres en fief.

Le domaine utile d'un pays ou d'un village était réparti entre deux ou plusieurs maîtres, dont chacun avait un quartier séparé, avec des taxes spéciales, une juridiction particulière. Ces droits s'engageaient , s'affermaient , étaient saisis , ce qui multipliait les maîtres, les contestations, et jetait le désordre dans l'administration. Dans les contrats, on trouve stipulés les quarts, les dixièmesd'unepropriété,jusqu'àlasoixante-quatrièmepartied'un château. Les habitants d'Esté, dans le treizième siècle, achetèrent peu à peu de plus de vingt capitaines la terre de Lendinara; les Florentins et les Sienuois firent de même pour avoir les châtellenies de leur comté.

Le conquérant avait partagé les domaines et les hommes de la

2f)4 LE FIEF.

même manière que les biens meubles ; or, comme le roi ne conservait aucun droit sur ces biens, après leur répartition, de même il n'en avait aucun sur les terres et leurs habitants. Ainsi la souveraineté était attachée à la propriété, et le feudataire exerçait sur les habitants de ses domaines les droits qui n'appartiennent aujourd'hui qu'aux pouvoirs souverains. A l'égard des autres propriétaires, il n'était qu'un égal ; mais, dans son fief, nul ne pouvait lui imposer de lois ou de taxes, ni l'appeler en justice.

Selon les idées germaniques, personne n'était tenu d'obéir aux lois qui n'avaient pas été faites avec son concours; il y eut donc, à défaut de toute suprématie législative, autant de coutumes que de pays, et la juridiction ne fut plus une délégation souveraine, mais une conséquence de la propriété.

L'association de la propriété et de la souveraineté isolait chaque tribu, de manière à former autant d'Etats que de propriétés, États distincts eu toutes choses, excepté pour un petit nombre d'intérêts. Au moment où cette société se forma, les feudataires se groupèrent autour des comtes et des ducs, soit à cause du voisiuage, soit par hasard, mais sans rapports les uns avec les autres; la convergence vers un centre commun était plutôt apparente que réelle. A l'idée abstraite de l'Etat se substituait l'idée concrète de l'individu, avec lequel uniquement les obligations étaient contractées. Ainsi donc la parenté, la tradition ou le gouvernement cessait de retenir la tribu autour du chef; il n'y avait plus d'assemblées fie peuples pour faire des lois communes :il ne resta que lunique lien de la promesse et du dévouement ; car le fief est le sentiment de l'honneur attaché à la possession d'une terre conférée par le souverain , pour le seul domaine utile , en récompense de services rendus , et avec promesse de nouveaux services, de fidélité, d'hommage.

Ainsi s'établit un système hiérarchique d'institutions législatives , judiciaires et militaires. Dieu est l'unique source de tout pouvoir, et le pape est son vicaire. Celui-ci se réserve le gouvernement des choses ecclésiastiques, et confie la direction des choses temporelles à l'empereur, qui est le chef des rois. Le pape, l'empereur et les rois remettent l'exercice de leur autorité à des officiers, en joignant une terre aux ciiarges, et les officiers subdivisent la terre et les fonctions entre d'autres personnes, qui les imitent.

L'individu qui conférait le tief s'appelait senior, seigneur; le bénéficié, junior ou miles, comme obligé au service militaire :

POUTOIR FÉODAL. 255

mais ordinairement on donnait au bénéficié direct le nom de vasse ou vassal; aux sous-bénéficiés, celui de vavasseurs [vassi vassorum), dont relevaient encore d'autres petits vassaux. Ainsi le même individu se trouvait à la fois seigneur et vassal ; il possédait des fiefs de nature et de redevances diverses, mais il ne se croyait obligé qu'envers celui dont il relevait immédiatement. On pouvait être homme lige sur une terre et suzerain sur d'autres ; les rois de Sicile, comme ceux d'Angleterre, de Danemark et d'autres, se firent vassaux du saint-siége; celui d'Angleterre rendait hommage au roi de France pour la Normandie. Deux suzerains étaient parfois dans la position réciproque de seigneur à vassal; c'est ainsi que l'évêque de Sion était le vassal, pour quelques possessions, des comtes de Savoie, qui lui rendaient hommage pour le fief de Chillon (1).

On peut considérer comme fiefs ecclésiastiques les bénéfices que l'Église concédait à titre de suzeraine religieuse ayant son droit public, sa juridiction, ses hautes prérogatives. Le patronage constitue un fief, et ses droits s'exercent selon les formes féodales. Les fondateurs d'églises ou de chapelles obtenaient la juridiction ecclésiastique, transmissible aux héritiers (selon les formes de l'investiture des biens-fonds), à l'extinction desquels elle faisait retour à l'Eglise, qui d'ailleurs prononçait sur les différends. Mais, tandis que les princes luttaient sans cesse contre les barons et succombaient quelquefois, les cours ecclésiastiques usaient d'une modération généreuse envers les patrons ; les excommunications mêmes ne faisaient que suspendre leurs droits, sans jamais les détruire

Le Frioul, concédé par les empereurs aux patriarches d'Aquilée, nous offre un exemple capital du fief ecclésiastique. Dans ce fief, à cause de sa nature, la féodalité rapprochait du centre au lieu d'en éloigner, et le clergé adoptait son système, non par abus, mais par essence. Les éléments romains s'y étaient conservés au moyen du parlement, dans lequel les pairs jugeaient ; lorsqu'il s'agissait de cas féodaux, le patriarche présidait. Marquard, un de ces dignitaires, recueillit en 1366 les coutumes féodales, dont il forma le Statut de la patrie. Excepté le pape , nul n'avait autant de possessions. Parmi les grands fiefs relevant du patriar-

(1) CiBR\Rio, Monorchia di Savoja, it, 6. La Inérarchiedes personnes est établie par Laurière d'après un ancien manii-crit, ap. IIallam.cIi. 5 : « La première dignité est celle du duc; puis viennent les comtes, les vicomtes, les barons, le cbàlelain, le vavasseur, le bourgeois, le vilain. »

Page 1