LE CHATEAU
qu'on nous le pardonne , d'être prolixe et de nous répéter pour mieux en dégager le caractère essentiel, sans quoi l'histoire de ces temps est un livre fermé .
L'Italie était donc divisée en autant d'États qu'il y avait de fiefs , organisés de la manière la plus favorable pour repousser les nouvelles invasions du dehors , et soutenir au dedans le droit ou la tyrannie , comme les rois le pratiquent encore. Dans cette guerre de tous contre tous, on multipliait les châteaux et les forteresses pour se défendre et se protéger, ou bien pour dominer le voisin. Aussi , dans toute citadelle qui s'élevait, les églises et les habitants du voisinage apercevaient une menace contre leur indépendance, et le roi, un atteotat contre ses prérogatives; mais on ne pouvait opposer que d'autres forteresses, et les couvents et les villes se fortifiaient. Sur les clochers, sur les beffrois, veillait continuellement une sentinelle pour avertir de l'approche de l'ennemi; or, comme souvent les individus qu'enfermait une même muraille étaient ennemis entre eux , on construisait des fortifications au milieu des villes , on tendait des chaînes dans les rues , et l'on élevait des barrières et des barricades. Le Colisée de Rome, l'arc de Janus à Miian, l'amphithéâtre de Vérone , les ruines des temples et des anciennes basiliques, étaient convertis en citadelles ; les palais , édifices massifs, étaient protégés par des grilles aux sohdes barreaux, avec fossés, ponts-levis et meurtrières.
Le plus ordinairement , le feudataire choisissait , pour établir sa résidence , une hauteur au milieu de ses domaines, sur laquelle il construisait un de ces châteaux , dont les ruines pittoresques nous rappellent la puissance indépendante et solitaire, l'importatice personnelle dans une société fractionnée, où tout seigneur était réduit à ce droit de nature que les souverains s'arrogent encore. Ces masses solides , avec des tours crénelées , rondes ou polygones , s'élevaient au centre d'humbles cabanes comme un brigand au milieu d'une tourbe servile. Une de ces tours , moins grosse, mais plus haute et ouverte aux quatre vents, était destinée à la sentinelle qui annonçait le point du jour au son de la cloche ou du cor, afin que les vilains se missent au travail ; elle donnait l'alerte par le même moyen à l'approche de l'ennemJ, pour que les hommes d'armes se trouvassent prêts à la défense. Un vol ou un meurtre était-il commis, la sentinelle poussait un cri que chacun devait répéter de proche en proche , afin que le coupable ne put se réfugier sur le fief limitrophe.
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L'art venait en aide à la nature pour rendre impraticable l'accès des châteaux; on les entourait de fossés, de contre- fossés , de remparts, d'ouvrages avancés, de palissades, de contre-forts : des chausse-trapes semées dans les environs, des sarrasines, des ponts-levis étroits et sans parapets suspendus à des chaînes , des mâchecoulis, des portes souterraines, des trappes, et tout ce système de pièges et de défense, devaient effrayer quiconque méditait un assaut ou une surprise. Des tètes de sangliers et de loups , ou des aiglons cloués sur les portes garnies de fer, des cornes de cerfs ou de chevreaux dans le vestibule, indiquaient les divertissements sanguinaires du châtelain. Dans l'intérieur de sa demeure, tout était disposé , non pour l'agrément et la commodité, mais pour la défense et la sûreté. Des armures, des lances, des hallebardes, des masses ou pointes de fer, étaient suspendues, au milieu des écussons en relief, dans les salles vastes et mal abritées , avec leurs immenses cheminées , autour desquelles se réunissait la famille pourjouer aux échecs ou aux dés, pour broder, boire , écouter le récit de quelque nouvelle , ou bien entendre une chanson qu'accompagnait le son du luth et de la mandore.
On trouvait dans le château tout ce qu'il fallait pour la bouche ou la guerre : cuisine et prisons, cellier et citerne , poulailler et arsenal, écuries et archives. Les serviteurs étaient fort nombreux ; amis, chevaliers, pèlerins, voyageurs, y recevaient une facile hospitalité , et s'en allaient chargés de présents. Les hommes, quand on en voit tous les jours, nous deviennent indifférents ; mais, pour celui qui vit dans l'isolement , la vue et la société de son semblable sont toujours un plaisir.
Le feudataire vivait là comme l'aigle dans sou nid , isolé de tous ceux qui n'étaient pas sous sa dépendance, sans modifier les autres membres de la société, et sans être modifié par eux. Il n'est lié au peuple qui l'entoure ni par la parenté ni par l'affection. Seul avec sa femme et ses enfants, austère, soupçonneux , craint et obéi , quelle haute idée ne doit-il pas concevoir de sa personne, lui qui peut tout et qui le peut de son unique autorité , sans rencontrer d'autres limites, au dedans comme au dehors , que celles de sa propre force ? Dès son enfance, l'orgueil de son père et la soumission des serfs lui apprennent que tout est permis au maître; il grandit au milieu de serviteurs tremblants et méprisés , et de gens d'armes prêts à exécuter toutes ses volontés. Supérieur à la crainte et à l'opinion , étranger à la vie sociale , n'étant jamais contrarié , et n'ayant à redouter ni re-
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proches ni répression, son caractère devient orgueilleux, farouche , extravagant , capricieux , et son obstination dans ses idées et ses habitudes lui fait repousser tout progrès. Ses officiers reçoivent de lui , au lieu de solde , le droit d'extorquer et de tyranniser : nouvelle gradation de tyrannie , qui agrandit chaque jour la distance entre les habitants du château et ceux de la plaine. Les vilains conçoivent un respect héréditaire pour ce chef qui peut tout et les protège contre d'autres ennemis, tandis que, tourmentés par ce caprice de l'individu qui pèse immédiatement sur l'individu, ils maudissent une puissance à laquelle ils n'osent résister.
Donner plus de force à son château , à son cheval , à son armure , tel est le soin suprême du baron; dès lors , plein de confiance dans ces moyens de protection, invulnérable aux armes de la tourbe qui tombe sous ses coups sans défense , il acquiert un courage téméraire, impitoyable. Parfoisil s'élance de son repaire pour enlever au vilain sa femme et ses filles, qu'il ne daigne pas séduire, pour dépouiller les voyageurs et les rançonner. Mais comme, dans les temps de trouble même, les combats et le pillage ne sont quedes exceptions dans la vie, il est souvent oisif et privé de ces occupations régulières qui seules peuvent la remplir. Les fonctions publiques ont disparu: rendre la justice à ses vassaux est l'affaired'un moment, parce qu'il n'a d'autre règle que sa volonté; rien de plus simple que l'administration de ses biens, puisque lès paysans cultivent ses terres exclusivement à son profit, et que ses serviteurs exercent l'industrie. La culture des lettres était abandonnée aux moines auxquels il fait de temps à autre quelques présents, afin qu'ils prient et se livrent à l'étude. Le feudataire devait donc chercher à occuper ailleurs cette activité qui constitue la vie, et dès lors courir les aventures, s'adonner à la chasse, au brigandage , faire des pèlerinages, se livrer enfin à tout ce qui l'arrachait à cette oisiveté sans repos.
Des seigneurs féodaux conquirent la terre sainte; or, pour régulariser leur nouvelle existence, ils firent rédiger les Assises de Jénisalem , dans lesquelles on peut dire que la féodalité prit conscience d'elle-même, et convertit ses penchants en théories. Les possessions vénitiennes d'outre-mer furent longtemps régies par ces assises, et c'est parce qu'elles regardent l'Italie que nous les consultons, afin de jeter quelque lumière sur les conditions sociales de l'époque.
Dans le temps qui s'écoule entre les lois tout à fait pénales des
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nations barbares et les lois purement civiles des peuples policés, le législateur se croit obligé d'imposer aussi des devoirs moraux, et d'en prescrire les objets et les modes, comme pour donner de la vigueur aux sentiments dans leur lutte avec les passions. Ce code ordonne donc au vassal de ne pas offenser son seigneur dans son corps, et d'empêcher que d'autres le fassent. Défense à lui de retenir la chose du suzerain sans son consentement ; de ne rien suggérer à son dommage oudéshonneur; d'outrager sa femme ou sa fille. Il doit, au contraire , le conseiller loyalement lorsqu'il en est requis; donner caution pour lui quand il est prisonnier ou endetté ; le tirer de danger s'il le voit aux prises avec l'ennemi. Lorsqu'il agira ainsi , son seigneur devra le protéger de tout son pouvoir , s'il veut éviter le reproche de lâcheté.
Outre ces devoirs moraux , les vassaux étaient tenus au service, à la /oi, à ]?i justice^ aux subsides. Le service impliquait l'obligation de faire la guerre à ses frais , de vingt à soixante jours si l'hommage était ordinaire et pendant toute la campagne pour l'hommage lige; seul ou accompagné d'un nombre d'hommes déterminé, avec ou sans le haubert, sur le territoire du fief ou en tout autre lieu , pour la défense ou pour l'attaque, selon les conventions. Par la foi , il devait accompagner son seigneur a la cour, aux plaids , aux conseils , aux jugements. La justice consistait à reconnaître sa juridiction, et à ne pas décliner la compétence de son tribunal. Parmi les subsides, quelques-uns étaient spontanés, d'autres déterminés; on payait les derniers pour la rançon du seigneur prisonnier, quand il armait son fils chevalier, ou mariait sa fille aînée. Les vassaux qui n'avaient promis qu'une redevance ou des corvées tombèrent bientôt dans la condition de vilains; ceux qui avaient contracté l'obligation du service militaire furent tenus pour nobles. Dans l'origine , on n'aurait pas donné un fief à quiconque n'était pas noble; mais, plus tard, on considéra comme tel celui qui en possédait un depuis trois générations : en conséquence, il ne pouvait exercer de professions viles, ni contracter de mariages inégaux. Selon le droit lombard, le vassal n'était pas tenu pour noble, et la noblesse ne pouvait se transmettre aux filles.
L'empereur Lothaire II, en Italie, défendit d'aliéner les fiefs sans le consentement du seigneur, et Frédéric II fit le même règlement pour la Sicile. L'héritier non direct d'un vassal devait payer au seigneur une redevance déterminée pour lui succéder : usage né peut-être lorsque les fiefs étaient encore réversibles , et