LITTÉRATURE
Cette poésie, non dépourvue de mérite, semble nous faire entendre la voix de deux f^énérations qui, depuis cette époque jusqu'à nos jours, ont lutté, l'une pour que la poésie se renfermât dans l'imitation et se nourrît seulement de souvenirs, l'autre, pour qu'elle suivit le libre essor du sentiment et de l'inspiration. L'évidente imitation de Virgile nous fournit la preuve que l'on connaissait encore les classiques.
Un certain Vilgard tenait une école à Ravenne, et « comme les Italiens ont coutume de négliger les arts pour cultiver la j / grammaire », (l) il poussa la passion des classiques jusqu'au délire : une nuit les démons, ayant pris la forme des poètes Virgile, Horace et Juvénai, lui apparurent pour le remercier de l'ardeur qu'il mettait à propager l'autorité de leurs livres, et lui promirent de le faire participer à leur gloire. Trompé par cet artifice, il accorda tant de confiance aux classiques qu'il regardait comme un oracle chacune de leurs paroles, et soutenait des points contraires à la croyance orthodoxe. Bien qu'il fût condamné par l'archevêque, il égara beaucoup d'esprits en Italie.
Que signifiaient désormais ces rares exceptions , ou ces exercices d'école ? L'homme se trouvait donc abandonné à l'ignorance et à la superstition ; il voyait dans tout phénomène naturel un fléau de Dieu irrité ; aux maux qui l'accablaient il ne savait opposer qu'une lâche résignation ou des plaintes furieuses, et, au lieu d'y porter remède, il les aigrissait.
Pour combler la mesure de tant de souffrances, le bruit se répandit alors, et sans trouver d'incrédules, que le Christ avait dit Mille et non plus mille, et que le monde, par conséquent , finirait avec le siècle. On se rappelait certains sectaires qui, dans les premiers temps, avaient prédit le règne millénaire diW.Çk\:\S)l;
nés, toi qui n'as ni commencement ni fin, accorde-moi la victoire sur les dieux nienleurs.
Pseuti. — Dis-moi comment Proserpine vint au sombre séjour, à quelle condition Cérès pouvait revoir sa lilie chérie, et quel perfide révéla aux dieux le fruit qu'elle avait mangé. Dis-moi le secret de la guerre de Troie, et je t'applaudirai.
Atila. — Quelles sont les lois qui maintiennent les eaux répandues sur la terre, la terre suspendue sous le ciel, et l'air répandu dans l'espace? Dismoi quel est le lieu du monde le pins élevé .sous les cieux, prononce le saint nom (le l'Éternel, et je t'applaudirai. »
(1) Studio artïs grammatiac magis assiduus quant frequens, sicul Italis semper mos/uit artes neglïgere ceteras, illam seclari.-. Radulplms Glaber ap. Iîouquet, x, 23.
298 LA i'LN DU MONDE.
cette opinion , à laquelle on cro} ait d'autant plus que l'ignorance était plus épaisse, devint universelle. Mais fallait- il compter à partir de la naissance ou de la mort du Christ ? ou bien les calculs de l'ère chrétienne étaient-ils inexacts ? Ces doutes ne faisaient qu'exaspérer l'incertitude et prolonger l'anxiété. Qu'on s'imagine l'état d'une société qui croit être à la veille de son entière dissolution. La foule se pr<^ssait autour des moines, au point qu'on avait de la peine à contenir cette affliience désordonnée ; les dévots assiégeaient les sanctuaires, et l'on faisait des processions avec des reliques vénérées, dont il paraît qu'il y eut alors une résurrection. Au milieu de saintes prières et de folles superstitions, on suppliait Dieu d'apaiser sa colère et d'avoir pitié de son peuple, qui devait bientôt comparaître en sa présence. D'autres, appropinquantefine mundi, donnaient tous leurs biens aux églises, afin de se procurer des trésors de miséricorde avec des richesses qui allaient périr. Les hommes de bien trouvèrent dans cette terreur l'occasion d'inspirer des sentiments de pitié, de détourner des vengeances privées, d'amener les hommes à faire pénitence, à respecter les églises et l'innocence. De nombreuses réconciliations eurent lieu, et beaucoup d'esclaves furent affranchis ; une foule de bandits abandonnèrent les bois et le couteau, pour aller se jetter au pied des autels, prendre le ciliceet demander pardon. La multitude, toujours dominée par la terreur, s'affaissait dans le découragement, ou songeait à cueillir les roses avant qu'elles fleurissent( J).
Aussitôt que ce terrible mille fut passé, les esprits reprirent confiance peu à peu , les hommes revinrent aux intérêts d'un monde dont la durée faisait oublier la brièveté des vies individuelles. La dévotion rallumée recherchait les reliques, réparait ou construisait des églises, et multipliait les légendes; !a suprématie de l'Église, unique société qui fût restée debout au milieu de tant de bouleversements , devint alors plus apparente, si elle n'acquit pas une plus grande force.
Les inimitiés et les guerres privées, droit précieux des seigneurs, reparurent avec l'activité sociale. Plusieurs conciles avaient été tenus en Occident pour mettre un frein à ces luttes
(1) La peur de la lin du monde renaquit plusieurs fois. Florenlius, évê(|ue de Florence , publia que l'Anteclirist était né, et que toutes les choses prédites par les saintes Écritures se réalisaient. Ses assertions acquirent tant de créance, en 1105, que Pascal JI réunit les évêques à Florence [lour examiner les fondements de son opinion ; le nombre de ceux qui se trouvèrent au concile lut de i40. Labbe, Concd. \, l'i'i.
TKÉVE DE DIEU. 299
individuelles, mais sans résultat; un nouveau remède fut enfin proposé. Des personnes pieuses allèrent répétant que Dieu , par révélation spéciale, ordonnait aux chrétiens de suspendre toute guerre entre eux pendant certains jours ; il fut donc établi qu'à partir de la première heure du jeudi jusqu'au lundi suivant, chacun pourrait vaquer à ses affaires sans être recherché pour dettes ou délits (1) : remède étrange à des maux étranges, que le clergé s'empressa d'adopter, proclamant la trêve de Dieu avec des indulgences pour quiconque l'observerait, et des peines religieuses contre ceux qui la violeraient. Elle fut étendue à tout le . temps compris entre l'Aventet l'Epiphanie, entre la Septuagésime et l'octave de Pâques. Pour les prêtres, les moines, les frères convers, les pèlerins, les agriculteurs, les animaux de labour et les semailles apportées sur les champs, la trêve devait être perpétuelle. L'autorité séculière seconda cette impulsion , et ceux qui n'étaient protégés par aucune loi ni par aucune force humaine sortaient de leurs cachettes, revoyaient leur famille, poursuivaient leurs voyages et leurs travaux sous le bouclier de l'Église.
La trêve de Dieu valut au bas peuple quelque soulagement; mais les seigneurs continuèrent leurs guerres privées , et les rois, impuissants, ne trouvaient pas dans leur autorité les moyens de protéger les faibles et de réprimer les hommes violents. Les princes d'Allemagne faisaient des efforts pour rétablir quelque ordre; mais les ducs se rendaient chaque jour plus indépendants. Charlemagne, en deçà des Alpes, avait élevé contre eux l'aristocratie ecclésiastique, et Othon, la démocratie communale; la première grandissait au delà de toute prévision , tandis que l'autre était si réente qu'elle résistait à peine aux attaques des grands seigneurs, que nous avons vus dominer l'Italie entière. Hugues en fit périr un grand nombre; Othon et ses successeurs investirent quelques personnages, la plupart étrangers, de seigneuries très-étendues ; les anciens marquis , dépouillés ou changés , perdaient ainsi toute influence. Cependant Pandolfe Capodiferro , duc de Bénévent,
(I) Landllphiis Senioiî, IJis. Med , ii 30. Dans les. archives de la callié- j" drale d'Aosto on troiiveà la lin d'un pontifical du dixième siècle, Brève re- j cordacionis de tregua Domini , quant inter sereligiose Christiani custo- \ diredebent seciindum. episcoporum prœceptum et bonorum laicorum con- j sensum. In priviis tenenda est treguu Dei nehomo occidat hominem, etj ne hoino Irndal senioreiti suiuii. Si quis hoc peccalum fecerit in treguaX Dei, piv/'icgtts non remaneat in puiria.
jyw^