GUERRE DES INVESTITURES
Au milieu de ce bouleversement universel, la société chrétienne reste seule immobile : société d'intelligences, qui, ne se fondant pas sur des cboses accidentelles, mais sur la perpétuité des idées, consolidait par la souffrance et la lutte son unité, son indépendance, et répandait, appuyées d'exemples, des notions d'ordre, d'existencetranquille, de dignité personnelle. A la force quicroyait pouvoir tout elle posait une limite de vérité, de justice et d'amour; elle tendait sans cesse à s'assimiler tout ce qui l'entourait, à conquérir les conquérants, préoccupée, non des nations, mais des hommes, qu'elle proclamait égaux et libres, parce qu'ils sont tous les créatures de Dieu et les serviteurs d'un maître céleste. L'Église incarna cette assimilation dans le saint empire romain, comme principed'équilibre politique et comme garantie de justice sociale ; mais le pouvoir dont elle attendait soulagement et franchise devint pour elle une source de conflits et de tribulations. Les empereurs, en effet, avec leurs prétentions vagues et la possession mal définie de l'Italie, nuisaient à l'indépepdance de celle-ci et à la dignité de la couronne. Les papes , contraints de rechercher les biens- fonds depuis que tout pouvoir et toute sécurité dérivaient du sol, comprirent dans un sens matériel l'autorité niorale que la conscience des peuples leur attribuait. De là, le çhpç des deux puissances ; il est dès lors difficile d'assigner la limite du droit respectif de chacune, et de fixer le point où commence l'usurpation.
Les possessions ecclésiastiques , protégées contre le désordre , étaient mieux cultivées que les autres; aussi beaucoup d'individus, non-seulement par un sentiment de piété, mais encore pour trouver une sauvegarde contre la violence générale, offraient aux églises leurs biens , afin de les reprendre à titre de précaire et
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moyennant une redevance. En Italie, le nombre de ceux qui se donnaient aux éjilises comme oblats ou mainmortes devint si considérable que le roi Lothaire déclara que quiconque le ferait sans nécessité n'en resterait pas moins soumis à l'hériban et aux autres charges publiques. Les dîmes, dont le payement fut conseil lé d'abord, finirent par êtreobligatoires, et la superstition voyait les démons arracher les épis dans le champ des cultivateurs récalcitrants. Ajoutez-y les donations faites par la piété et la politique des rois, outre le tribut de royaumes entiers , et vous comprendrez pourquoi les couvents, les églises et les menses épiscopales accumulèrent d'immenses possessions. Or, comme la société reposait sur la propriété territoriale, le clergé dut occuper un rang élevé dans la hiérarchie féodale. Les évéques et les abbés acquirent le droit de battre monnaie, jugèrent les affaires criminel les et furent investis d'autres prérogatives souveraines ; les barons et les prélats intervenaient dans la confection des lois et la nomination du roi. Devenus électeurs, les évêques purent faire entendre à la royauté des préceptes supérieurs à ceux que lui suggérait une puissance sans frein, et lui imposer le serment de maintenir les prérogatives du peuple et les droits de l'Église.
Habitués aux formes d'un gouvernement régulier là où tout était désordonné, ils offrirent l'exemple de l'ordre aux barbares, qui leur confièrent la direction des affaires publiques ou les appelèrent à y participer. En s'attribuant les causes auxquelles se rattachait, par un côté quelconque, une idée religieuse (l), ils agrandirent beaucoup le cercle de leur juridiction; or, comme il est de règle que nul ne peut être poursuivi deux fois pour le même délit, tout châtiment infligé aux prêtres coupables par le tribunal ecclésiastique les dérobait à la justice ordinaire. L'évêque était soustrait à tout tribunal aussitôt qu'il déclarait en appeler au pape; dans le cas contraire, il ne pouvait être jugé par moins de douze évêques, ni condamné que sur la déposition de soixantedouze témoins dignes de foi.
(1) On a formulé dans ces vers tons les cas que la juridiction ecclésiastique attirait à elle :
Hc-ereticus, siraon, fœnus, pejerus, aduller : Pax, privilegium, violentus, sacrileKusque, Si vacat imperium, si negligil, ambigit, aul sit Suspectus judex, si subdila terra vel usus Rusticus, et servus, peregrinus, feuda, viator, Si quis pœnitens, miser, omnis causaque niixta, Si denunciat Ecclesiîe quis, judicat ipsa.
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L'équité sociale trouva un puissant auxiliaire dans le droi(, reconnu d'ailleurs aux évéques, d'avertir l'autorité de tous les désordres , et de demander l'abrogation ou la modification des lois contraires à la justice : de là, cette protection que l'Église étendit sur la femme, jouet des passions royales, afin de maintenir la sainteté du mariage et de l'élever dans l'opinion ; de là, les barrières qu'elle établit contre l'abus des serments et des duels judiciaires. Si elle n'abolit point les ordalies comme trop enracinées dans les habitudes, elle sut du moins les entourer de ses rites, qui pouvaient offrir un moyen de salut à beaucoup d'innocents. Aux guerres privées, dont il était impossible d'arracher le privilège aux seigneurs, elle remédia selon les temps, par l'asile dans les lieux sacrés et la trêve de Dieu.
Les évêques devenus grands seigneurs, leur chef dut naturellement acquérir dans l'État une position qui, sans être essentielle à sa mission, n'y est pas contraire néanmoins. Si, dès l'origine, le pape intervenait comme juge ou comme arbitre dans les grands intérêts de l'Occident, il dut le faire bien davantage lorsque tant de petits royaumes, dont les forces se balançaient, eurent remplacé la vaste monarchie de Charlemagne.
Dans le morcellement féodal, la France voyait avec indifférence la situation du Danemark ou de la Croatie. Mais Rome s'occupait de l'Espagnol comme du Polonais : elle envoyait des légats et des nonces avant qu'on se servît d'ambassadeurs ; elle expédiait des juges et créait des tribunaux de nonciature dans les pays où l'on ne connaissait que le droit de l'épée; elle dictait des lois communes, fondées sur une justice éternelle. Tous ces peuples vénéraient donc l'Église romaine, et les nouveaux chrétiens, que ses apôtres avaient convertis, acceptaient volontiers sa suprématie. Un prêtre désarmé, qui, étranger aux intérêts mondains , prononce sur les contestations soulevées entre les princes, ou bien entre les princes et les peuples ; qui parle d'honnêteté et de devoir à ceux qui ne connaissent de droit que leur caprice et la force; qui détourne les guerres et protège le faible, est un type sublime qui peut-être n'exista jamais dans la réalité. Mais, de bonne foi, les autres systèmes imaginés depuis pour maintenir une alliance libre entre les peuples d'Occident égalent-ils cette conception?
Attribuer l'accroissement de l'autorité pontificale à une astuce traditionnelle et à des ambitions séculaires, c'est faire preuve de médiocre intelligence. La conquête, ce moyen vulgaire employé par les rois, n'ajouta point une palme de terre aux possessions