‹ Histoire des Italiens (volume 4)Chapitre 214 sur 365 · SIMONIE · texte numérisé non relu

SIMONIE

Les hommes d'inteiîtions droites répugnaient à se procurer un siège épiscopal par de tels moyens, et les dignités ecclésiastiques devenaient alors le partage de gens indignes, qui devaient à la corruption la garde du troupeau. Comment, dans ces conditions, auraient-ils offert cette perfection de vertu que réclame l'Église? comment auraient-ils pu être les hommes du peuple et de Dieu , s'ils devaient d'abord être les hommes du roi? et comment n'auraient-ils pas été les hommes du roi , lorsque celui-ci les choisissait selon ses intérêts? La sainteté de quelques prélats et la moralité du bas clergé maintenaient sans doute la distinction que le caractère et les fonctions établissent entre les laïques et les prêtres; mais ceux dont la naissance était illustre ou la dignité élevée se livraient aux occupations de la noblesse; il leur semblait que l'étude de la théologie et la pratique de vertus paisibles convenaient moins à leur rang que les armes, les Intrigues de parti et les rivalités de cour.

Lorsque l'archevêque de Milan, Arnolfe, se rendit, en qualité d'ambassadeur, à la cour grecque, il traîna à sa suite un immense cortège d'ecclésiastiques et de séculiers, parmi lesquels figuraient trois ducs et une foule de chevaliers; il leur avait distribué des fourrures de martre, de vair et d'hermine, tandis que lui-même montait un cheval richement enharnaché, avec des fers d'or et des clous d'argent.

Afin de suffire à de telles profusions , on dilapidait les biens des églises et des pauvres, on revendait les dignités inférieures, et l'on viciait ainsi les forces vitales du corps de l'Église jusqu'aux extrémités. Absents de leurs diocèses quelquefois toute leur vie, occupés à courtiser les princes, s' exerçant aux combats dans des chasses bruyantes, les évêques corrompaient leurs mœurs, et laissaient le clergé corrompre les siennes de la manière la plus déplorable. A l'exemple des grands, les patrons laïques faisaient trafic des petits bénéfices, sans souci des excommunications; car ils savaient qu'elles avaient déjà frappé ceux-là même qui les lançaient. Celui qui n'avait pas autre chose vendait des prières ; en effet, il était admis qu'un individu pouvait accomplir les pé-

Templa dabant summi Domini saepissime nummis Prœsulibus cunclis, scd et omnis episcopus urbis Plèbes venclebat, quas sub se quisque regebat. Exemple quorum, munibus nec non laicorum, EccIcsicP Christi vendebantur maledictis Presbyleris.

(DoNNizoNE, Vie de la comt. Mathilde.)

SAINT PIERRE BAMIEN. 333

nitences d'un autre, et, par des oraisons ou des coups de discipline, expier la peine qu'il avait méritée. Dominique Loricato fut ainsi appelé parce qu'il portait une cuirasse de fer et des chaînes autour de son corps; souvent il prenait la pénitence décent et de mille ans. On croyait alors que trois mille coups de discipline équivalaient à une année de pénitence ; pendant qu'on récitait les cent cinquante psaumes, on pouvait donner quinze cents coups. Ainsi quiconque répétait vingt fois le psautier sous une flagellation continuelle satisfaisaità lapénitence de cent ans; Dominique, parfois, l'accomplissait en six jours (i).

Les chroniques, les invectives des hommes de bien et les conciles attestent une telle dépravation qu'il faut y voir la preuve de l'institution vraiment divine de l'Église, puisqu'elle ne succomba point.

Un des hommes les plus vertueux et les plus doctes de ce siècle 888-1072. fut Pierre d'imola; abandonné par sa mère à la garde des porcs, t il fut recueilli par son frère Damien, archidiacre de Ravenne, qui réleva, et dont, par reconnaissance, il prit le nom de Damien. Bientôt il fut maître lui-même; puis, abandonnant le monde pour se retirer dans l'ermitage de Fontavellana, ouvert alors par le bienheureux Ludolfe au pied de l'Apennin dans l'Ombrie , il en devint abbé, fonda lui-même plusieurs couvents, et vit quelquesuns de ses disciples parvenir à l'épiscopat. Les papes l'employèrent dans des missions très-difficiles, et le firent cardinal-évèque d'Ostie, dignité qu'il n'accepta qu'après avoir été menacé d'anathème; du reste, il n'eut de bonheur que lorsqu'il obtint de retourner dans son couvent. Au milieu d'une vie très- laborieuse, il priait, jeûnait sans cesse, et ne quittait jamais le cilice ; il dormait sur une natte , et s'amusait à faire des cuillers et d'autres ustensiles de bois. Tl fonda l'office de la Vierge. Outre les cent cinquante huit lettres et rapports sur les affaires importantes qu'il eut à traiter avec des rois et des prélats, nous avons deluisoixante-

(1) Saint Pierre Damien, Vie de saint Dominique. Dans le pénitentiel, publié par Muratori ( 4n/. M. .t:. dise, lxvmi) il est longuement question de ces échanges de pénitences : « Si quelqu'un ne peut jeûner, qu'il choi- « sisse un prêtre juste, ou un moine qui soit véritablement moine et vive «selon la règle; que l'un et l'autre accomplisse la pénitence pour lui, et « qu'il se rachète moyennant un prix convenalile. Une messe spéciale chan- « tée peut racheter douze jours; dix messes rachètent trois mois; trente « messes douze mois. >> Pierre Damien éci ivait à Hildebrand qu'il avait imposé à l'archevêque de Milan la pénitence de cent ans, et fixé le rachat à une somme annuelle. Rer. it. Script, iv, p. 28.

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quinze sermons , des Vies d'un grand nombre de saints de son époque, et soixante opuscules exégétiques, théologiques et historiques. Son style, bien que supérieur à celui de ses contemporains, ne laisse pas d'être diffus et embrouillé; puis il entasse les miracles et les apparitions de morts.

Apôtre fervent de la discipline, il ne cesse de déplorer la dépravation des prélats: « Ils ont faim d'or, s'écrie-t-il, et, partout où " ils arrivent, ils veulent revêtir les appartements de tentures « somptueuses, admirables pour la matière ou le travail. Ils « étendent sur les sièges de grands tapis à figures de monstres; « ils suspendent au plafond de larges draperies, pour que la « poussière n'en puisse tomber. Leur lit coûte plus que le taber- « naele, et dépasse en rtiagnificence les autels pontificaux. La « pourpre royale d'une seule couleur ne leur suffit pas ; il faut « que leurs coussins soient couverts d'étoffes bariolées des cou- « leurs les plus éclatantes. Et, comme les choses de notre pays « nous répugnent, ils ne font usage que de fourrures d'outre-mer, « apportées à grands frais. On méprise la toison de la brebis et « de l'agneau ; il leur faut des peaux de renards, d'hermines, de « martres, de zibelines. Je me sens pris de dégoût en énumérant « ces vanités orgueilleuses, qui excitent le rire, il est vrai, mais « un rire qui amène les larmes, en voyant ces prodiges de hau- " teur et de folie, et ces ornements cpiscopaux resplendissant de « pierreries et d'or (l). »

Le bienheureux André, abbé de Vollombreuse, s'écriait : « Le « ministère ecclésiastique était égaré par tant de séductions qu'à « peine on aurait trouvé un prêtre dans son église : l'un, coiu'ant « les environs avec des éperviers et des chiens, passait tout son « temps à lâchasse; l'autre tenait tavernes ou faisait l'usure. « Tous vivaient honteusement avec des prostituées ; tous étaient « gangrenés de simonie à tel point qu'aucun rang, aucun poste, « depuis le plus bas jusqu'au plus élevé, ne pouvait être ob- « tenu si on ne l'achetait comme on achète un bétail. Les pas- « teurs, auxquels il appartenait de remédier à tant de corrup- « tion, étaient des loups ravisseurs (2). »

Rather était fils d'un charpentier ; devenu évéque de Vérone, il aimait encore à construire, à réparer des église^. Il était si

(1) PiEKRE DAMitN, Ofusc. XXXI, cl». 69. — JcHU (Ic Loiii, SOU disciplc a écrit sa vie.

(2) Ap. PiiRicELLi, De S. Arialdo, ii, 3, 4.

OKDfttS MONASTIQtîE?. 33o

pauvre qu'il n'avait ni chapelain ni serviteur; simple dans ses vêtements et sa chaussure, il couchait sur la terre ou sur des planches. Il admettait à sa table des personnes de toutes conditions, jeûnait quelquefois jusqu'à none et faisait pénitence pour les autres; loin de s'offenser des médisances, il donna douze sous d'arj^ent à quelqu'un qui lui avait dit une injure. Rather éleva des plaintes chaleureuses contre le clergé italien, qui aiguillonnait par le vin et les aliments ses appétits libidineux ; ayant réuni un concile, il trouva que beaucoup des assistants ne savaient pas même le Credo (l).

AFarfa, Campon et Hildebrand empoisonnent l'abbé, dont le premier, à force d'argent, obtient la dignité; mais Hildebrand, mécontent, soulève les habitants de Camerino, chasse Campon et se rend maître du monastère. Campon dépense de plus grandes sommes pour recruter des adhérents, recouvre son poste, et s'occupe à mettre au monde des enfants, qu'il enrichit avec les biens du monastère.

Albéric, notamé évêque de Côme par le roi Henri II, dont il était chapelain, donna aux moines bénédictins un domaine du clergé de saint Abonde, parce que les prêtres en dissipaient le revenu en folies et enplasirs séculiers. Il avait sous lui des vassaux, des gastalds, des avocats, un vidame^, et fut un des zélés réformateur du clergé. ISéanmoins, le roi Conrad lui ayant donné en commende la riche abbaye de Brème dans la Lomelline, il fit, pour sen mettre en possession, arrêter l'abbé, le jeta dans les fers, et le contraignit à lui jurer fidélité. Puis, au temps de la récolte, il se rendit au monastère, et usa de la même violence à l'égard de deux moines qui s'étaient opposés à ses déprédations ; mais, la nuit, saint Pierre lui apparut à son lit, et, non content de l'accabler de reproches, il le battit et le mutila à tel point que, les moines l'ayant forcé de partir dans la matinée, il mourut en chemin (2).

Depuis que le peuple et le clergé se trouvaient exclus des élections, et qu'on leur imposait des supérieurs inconnus ou pervers, ils se résignaient avec peine à l'obéissance, et leur déplaisir se manifestait par des troubles ou des querelles. A Florence, l'évéque Pierre dePavie était accusé d'avoir acheté sa dignité de l'em-

(1) Labbe, Concil., tome i\, vers la fin.

(2; Chron. A'ovùtic, col. 1 19, dans Hisf. Patrise Monumenta script., tome III.

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