‹ Histoire des Italiens (volume 4)Chapitre 221 sur 365 · GRÉGOIRE VII ET HENRT IV · texte numérisé non relu

GRÉGOIRE VII ET HENRT IV

proquement : l'une avait pour elle l'opinion populaire, l'autre la violence , et chacune d'elles fit usage de ses armes.

Alors on ne croyait pas encore que les choses de gouvernement dussent être soumises, non à la morale ordinaire, mais à une équité particulière- Alors, et nous aimons à le répéter à ceux qui se figurent que la liberté ne date que d'hier, un homme ne naissait pas roi, mais il devait être élu ; pour ceindre la couronne il fallait la mériter, et les rois n'étaient pas despotes : leur pouvoir se trouvait tempéré par l'assemblée générale de la nation , et par l'autorité pontificale qui faisait contre-poids à celle du roi et maintenait la liberté civile. Si des princes refusaient de se courber sous ses décrets , le pape avait entre les mains une arme terrible, adaptée aux temps comme l'était sa puissance.

Dès les premiers siècles du christianisme, l'excommunication, outre la privation des biens de l'Église , défendait d'habiter, de manger, de parler avec le réprouvé , et entraînait même des conséquences civiles, comme l'exclusion des emplois, de la milice , des jugements. Lorsque la dévotion se fut affaiblie, il fallut accroître la terrreur de l'excommunication par des rites et des formules capables de jeter l'épouvante dans l'àme des tyrans: on jetait à terre des cierges allumés , en proférant le vœu que toute lumière s'éteignît de même pour le réprouvé; quelquefois même la sentence fut écrite avec le vin consacré. Quand il s'agissait d'un homme puissant, on interdisait la ville ou la province entière dans laquelle il avait sa résidence ou ses domaines.

Peine terrible 1 Les fidèles restaient privés de cette parole et de ces cérémonies religieuses qui dirigent l'âme au milieu des orages, et la soutiennent dans les luttes de la vie. L'Église, monument où tant de signes visibles représentent la magnificence du Dieu invisible et de son royaume éternel , s'élevait encore au milieu des habitations des mortels, mais comme un cadavre n'offrant plus un symptôme de vie. Le prêtre ne consacrait plus le pain et le vin pour les âmes 'avides de la nourriture vivifiante; il; ne relevait plus' par l'absolution les cœurs oppressés de remords; il refusait l'eau sainte aux bannières du combat et de la victoire. L'orgue était muet; les hymnes, qui tant de fois avaient rendu le calme aux âmes contristées , ne se faisaient plus entendre; un morne silence remplaçait , au matin , le chant solennel des sœurs du Christ. La cloche ne sonnait que pour les morts ; la parole de salut ne retentissait plus, et, dans les derniers moments où le sanctuaire restait ouvert, des pierres étaient lancées du haut de la

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chaire pour indiquer à la foule que Dieu l'avait ainsi rejetée. Les portes de l'Église du Dieu vivant étaient fermées comme celles de l'Eglise terrestre ; on éteignait les lampes au milieu de chants funèbres , comme si la vie et la lumière eusseut fait place aux ténèbres et à la mort. Un voile cachait le crucifix et les images des saints, qui parlaient au sens intime au moyen des sens extéreurs. Quelques couvents avaient seuls la permission d'adresser des supplications au Seigneur sans intervention de laïques, à voix basse, les portes fermées , dans la solitude de la nuit, pour le conjurer de raviver par la grâce les esprits éteints.

La vie n'était plus sanctifiée dans ses phases importantes , comme si tout médiateur entre le coupable et Dieu eût cessé d'exister. Le nouveau-né était encore admis au baptême, mais sans solennité, presque furtivement; les mariages étaient bénis sur les tombeaux , au lieu de l'être à l'autel de la vie. Le prêtre exhortait à la pénitence, mais sois le portique de l'église avec l'étole noire; c'est la seulement que la nouvelle accouchée venait se purifier, et le pèlerin recevoir la bénédiction pour son chemin. Le viatique, consacré par le prêtre solitaire, était porté eu secret au moribond; maison lui refusait l'extrème-onctionet la sépulture en terre sainte , quelquefois même toute sépulture. Les prêtres, les mendiants, les étrangers et les pèlerins étaient seuls exceptés de cette malédiction.

Les jours de solennités, époques glorieuses de la vie spirituelle, pendant lesquels le seigneur et le vassal se réunissaient près de l'autel en communauté de joie et de prières, devenaient des jours de deuil, où le pasteur, entouré de son troupeau, redoublait de gémissements au milieu des psaumes de la pénitence et du jeûne général. Tout commerce était interrompu, et cette mort de l'industrie diminuait les revenus du seigneur. Les notaires supprimaient dans les actes le nom du prince frappé de l'excommunication, et l'on attribuait tous les désastres à cette malédiction.

Ceux qui ne sauraient imaginer quel effet produisaient de pareils châtiments dans des siècles où l'on avait besoin de culte et de foi n'ont qu'à se faire une idéede ce qui adviendrait si, dans notre siècle, avide de plaisirs, de causeries et prodigue de l'argent, on fermait soudain les théâtres, les bals et les cafés.

Grégoire VU adoucit la rigueur des excommunications, dont l'effet, dans l'origine, atteignait tous les individus qui avaient affaire avec le réprouvé; il en exempta la femme, les enfants, les serviteurs, les vassaux, quiconque n'était pas assez élevé

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pour donner des conseils au prince, et n'interdit pas à son égard les actes de charité. Il n'épargna point les excommunications aux rois despotes, et, sans parler du Polonais Boleslas, il en fulmina une contre Robert Guiscard, qui tardait à faire hommage au saintsiége pour la Sicile; le INormand courba la tête sous le châtiment, lui demanda la paix et devint son protecteur.

Cencio, préfet de Rome, s'opposait à l'autorité sacerdotale, surtout depuis que la lutte s'était engagée entre l'empire et l'Église, et le pape l'excommunia. Kiche et puissant autant qu'emporté, et, d'ailleurs, entraîné par l'espoir de plaire à Henri, il pénètre dans l'église où Grégoire accomplissait les graves et touchantes cérémonies de la nuit de Noël, le saisit par les che- ^Qy^ veux et l'entraîne dans son palais. Le peuple, qui voyait dans Grégoire son représentant, se soulève en masse, attaque la forteresse, le délivre et l'emporte sur ses bras pour achever le soir la messe interrompue le matin. Cencio aurait payé cher son audace, si Grégoire n'eût montré par un pardon magnanime combien l'homme du peuple est supérieur à l'homme des rois.

L'appui de la faction de Cencio avait donné de la hardiesse à Henri , qui réunit à Worms un concile, dans lequel Hugues, car- «o"'*. dinal dégrade par le pape, lut contre lui les accusations les plus insensées et les plus atroces, dont aucune pourtant (chose extraordinaire à cette époque et de la part de telles gens) lie flétrit les mœurs de Grégoire; puis il fut insinué qu'on manquerait à la fidélité jurée au roi si l'on ne condamnait pas le pontife , et les prélats déclarèrent qu'ils ne reconnaîtraient plus ^legoire. Les évêques lombards, dont ce pape avait refréné l'incontinence, s'assemblèrent à Plaisance et approuvèrent cette décision. Roland de Sienne, qui s'était chargé de la notifier à Grégoire , s'awjuitta de sa mission devant un concile convoqué par celui-ci; mais les gardes l'auraient mis en pièces , si le pape ne l'eût sauvé.

Les Pères de ce concile , après avoir entendu la lecture de la lettre insultante de Henri, prononcèrent son excommunication d'une voix unanime; le pape le déclara déchu des royaumes d'Allemagne et d'Italie , délia les chrétiens du serment qu'ils lui avaient prêté, suspendit les évêques réunis à Worms, et envoya deux légats pour détacher de son obéissance les peuples et les princes. Ces mesures furent accueillies par un applaudissement général chez les Saxons et les Thuringiens, qui, adoptant pour cri de guerre : Saint Pierre !sf mirent en mesure de déposer Henri. A la vue du péril qui le menaçait, ce roi ( comme lit Napoléon

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après ses défaites) mit en liberté les évêques et les princes qu'il retenait prisonniers; mais déjà la ligue formée contre lui embrassait toute l'Allemagne. Henri , s'apercevant alors que son armée ne lui suffirait pas contre la volonté du peuple exprimée par le pontife , se résigna à négocier , et l'on convint de remettre à Grégoire la décision de l'affaire ; Henri devait être déclaré déchu si, dans le délai d'un an , son excommunication n'était pas levée.

Le pape, choisi pour arbitre, pouvait donc exprimer le vœu de la justice et de la nation. Henri lui-même ne déclina point sa compétence; bien plus, afin dene pas encourir de nouvelles humiliations , il résolut de venir lui demander l'absolution avant l'expiration du terme prescrit. Il prit la route de l'Italie au milieu de l'hiver, accompagné de Berthe, l'épouse outragée, et d'un jeune enfant. Ses ennemis lui avaient fermé tous les passages des Alpes, et ce n'était que par le mont Cenis qu'il espérait arriver sans obstacle. Cette contrée, en effet, était soumise à l'illustre marquise Adélaïde, fille unique de Maginfred de Suse , et qui, grâce à ses deux mariages avec le marquis de Montferrat et le comte de Maurienne donna de l'importance à la maison de Savoie, même en deçà des Alpes. Cette princesse et son fils Amédée gouvernaient alors avec un grand éclat ; comme elle était mère de Berthe, elle accueillit le roi avec bienveillance, mais ne voulut consentir à lui livrer passage qu'après la cession de cinq évêchés d'Italie (l). Henri reçut un accueil flatteur en Lombardie, soit de la part du haut clergé, mécontent des réformes papales, soit de la part des barons, qui avaient besoin de l'appui impérial pour résister aux peuples , avides de liberté. Dans le reste de l'Italie, les Normands soutenaient Grégoire , tant par loyauté féodale que par la crainte de voir l'empereur, une fois devenu puissant, menacer leur récente conquête. Le bas clergé applaudissait au rétablissement de la discipline, et les peuples'desiraient affermir le gouvernement communal et repousser les Allemands; mais l'auxiliaire le plus influent de Grégoire fut la comtesse Mathilde.

Boniface, comte de Modène, de Reggio, de Mantoue et de Ferrare, avait obtenu de l'empereur Conrad le Salique, le duché de Luques et le marquisat de Toscane, ce qui l'avait rendu un des

(1) Guichenon {De la maison de Savoie) prétend que ce fut le Bugey, alors district du royaume d'Arles. Terraneo a ôcrit Thi^oiro d'AdélaïJc pour en faire le pondant do la condesse Mathide.

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