RÉPUBLIQUES MARITIMES
Le commerce pouvait-il prospérer dans une époque où Ton comptait autant de royaumes que de villages, et lorsque le marchand , à chaque passage de rivière, à chaque défilé de montagnes, rencontrait l'homme du baron qui lui réclamait un péage ou quelque marchandise dont il fixait le prix , si même il ne le dévalisait pas ? Les communications par terre étaient si peu sûres que, Jean VIII voyageant en France en 878, on lui déroba à Chàlonssur-Saône une partie de ses chevaux, et, à Flavigny, la coupe d'argent de Saint-Pierre dont les papes se servaient ; il n'eut d'autre ressource que d'excommunier les voleurs. Les choses devaient se passer un peu moins mal en Italie, à cause de l'affluence des pèlerins que les affaires et la dévotion attiraient au centre de la chrétienté, lorsque les affaires les plus importantes étaient celles de la religon.
Le commerce de la Germanie avec Constautinople et le Levant s'effectua par la Pannonietant qu'elle resta sous la tranquille domination des Avares ; mais, dès qu'elle fut envahie par les farouches Madgyars , il prit le chemin de la Lombardie. Les relations avec les Francs avaient aussi ouvert les deux routes par le Tyrol à Vérone et par l'Helvétie au lac de Côme.
Mais ce fut par la voie de mer que Pise, Gênes, Amalfi, et cette Venise qui devait donner aux nations modernes le premier exemple d'un gouvernement régulier, acquirent des richesses et la liberté. Avant l'invasion des barbares, cinquante villes florissaient dans le pays des Vénètes , qui s'étendait de la Pannonie à l'Adda, du Pô aux Alpes Rhétiqueset Juliennes. Exposé lepremier aux incursions des hommes du Nord, il perdit sa prospérité ; puis Attila réduisit en cendres Aquilée, Concordia, Oderzo, Altino, Padoue. Fuyant devant le Fléau de Dieu, les peuples de l'Euganée et de la Vénétie se réfugièrent dans l'île de Rivo-Alto et dans
celles du voisinage. Ce nuage dissipé, un grand nombre d'individus préférèrent à leur patrie désolée une retraite assurée. Or, comme il arrive dans les expatriations, les émigrés se composaient de la classe la plus aisée ; ils cherchèrent donc à se procurer toutes les commodités de la vie , tandis qu'ils se livraient aux occupations les seules possii)lesdans ces lieux, c'est-à-dire le commerce, la pèche, le saunage et le transport de tout ce qui descendait des fleuves d'Italie ou devait les remonter, afin de suppléer aux récoltes de leurs champs ravagés.
A la chute de l'empire romain, puis à l'arrivée des Goths , mais surtout à l'invasion des Lombards, de nouveaux émigrants accouraient dans les îles pour se soustraire à la servitude. Il était naturel que les premiers habitants ne communiquassent pas tous les droits civils aux nouveaux venus; il se forma donc une noblesse qui dérivait , non de la guerre et des conquêtes, mais d'une résidence antérieure. Lorsque l'empire fut concentré à Constantinople, l'éloignement affaiblit les liens que les Vénètes avaient conservés avec lui ; néanmoins il serait difficile de déterminer jusqu'à quel point ils dépendaient des successeurs de Zenon, et peut-être se bornaient-ils à l'hommage, conservé comme titre de protection contre les voisins et de commerce privilégié avec rOrient.
Les Vénètes conservèrent les traditions de la civilisation italique, avec peu de troupes , un grand commerce et l'organisation municipale à laquelle ils étaient habitués sur la terre ferme. Héraclée, située sur le rivage où débouche la Piave, puis Malamocco, île qui n'existe plus, fut le siège du gouvernement, qui comprenait les îles et la lisière déterre ferme comprise entre Grado et Gapodargine. Pour les intérêts communs et la nomination des magistrats annuels, plusieurs îles avaieutdesreprésentants^ui se réunissaient en parlement.
Dans ces commencements , on aperçoit plusieurs traces d'agriculture : une de ces îles est appelée Vignole à cause de ses vignes; une autre, Bovese, pour ses bœufs. A Torcello , il fut établi par chirographorum scripta qu'on diviserait les terrains en arpents afin de les donner aux colons, qui, pour chaque arpent de vigne, devaient à l'évêque deux branches chargées de grappes, et chaque fermier huit deniers ; les habitants fournissaient des œufs, des poules ou des choses semblables. Mais déjà, sous le règne de Théodoric, Cassiodore représentait les Vénitiens comme des coureurs de mers et de fleuves : « Semblables à des oiseaux aquati-
« ques, vous répandez vos maisons sur la face de la mer; vous « avez réuni les terres séparées, et opposé des digues aux flots ira- « pétueux de la mer. La "pèche suffit pour vous nourrir, et il « n'est pas établi de différence entre le pauvre et le riche : ha- « bitations uniformes, conditions égales, point de jalousie entre « les citoyens; les salines vous tiennent lieu de champs. »
Dans l'année de l'invasion lombarde , le patriarche d'Aquilée, parvenu à l'apogée pendant le schisme des Trois Chapitres, abandonna sa ville détruite pour se retirer à Grado, et, dans le cours d'un siècle, plusieurs de ses suffragants l'imitèrent. Un s'établit à Gaprola, un à Héraclée , un dans l'île de Torcello, un quatrième sur le rivage de Medoaco, un autre à Equilo. La Vierge apparut à saint Magnus , évêque d Oderzo, qui fuyait le roi Rotharis pour se réfugier dans les lagunes , et lui Indiqua sept îles, en lui ordonnant d'y fonder sept églises. Une autre pieuse tradition racontait que l'apôtre saint Marc , dans son passage d'Alexandrie à Héraclée, fit naufrage à Rialto, et prédit que ses os reposeraient dans ce lieu. Pour la construction de Saint-Zacharie, due à saint Magnus, Léon l'iconoclaste fournit lui-même des ouvriers, de l'argent et des reliques (l). L'église de Torcello tombait déjà en ruine en 8«4, et les parties restaurées cette année et en 1 008 sont d'un travail exquis et grandiose.
Plus la domination lombarde devenait insupportable aux Italiens, plus les Grecsaffluaient dans le sur asile des lagunes. Chaque île avait pour chef un tribun ; puis on forma le gouvernement communal , et l'administration fut confiée, d'abord à un seul tribun, ensuite à dix, à douze, à sept. Enfin les nobles, le peuple et le clergé assemblés élurent un chef unique , qui, supérieur à tous les autres put refréner l'ambition et l'arrogance. Paoluccio Anafesto d'iJéraclée, devenu chef, non par usurpation tyrannique, mais par amour d'une liberté moins tumultueuse, ouvre la série des doges, magistrats suprêmes, et dont le pouvoir néan- 997. moins était si bien tempéré qu'aucun d'eux ne parvint au despotisme. Ils étaient élus à vie par le peuple , ce qui n'abolissait ni le parlement ni le vote universel. Ainsi Venise réunissait les débris des formes anciennes au moyen de l'hommage à l'empereur, le système des gouvernements militaires à la manière germanique par l'abandon de l'autorité aux doges, la liberté future des communes italiennes par la constitution démocratique ; et
(I) Flam. Cornaro, Eccl. ven., tom. xi, p. 309.
tout cela sans cette transfusion de sang septentrional qui, selon quelques-uns, serait nécessaire pour rajeunir la race italienne.
Les Esclavons , après avoir occupé la Dalmatie , la trouvèrent si pauvre, tant elle avait subi de dévastations , qu'ils s'adonnèrent à la piraterie; les Vénitiens durent alors s'opposer à leurs déprédations, ce qui les obligea de joindre le courage à l'industrie.
Charienaague, à la rénovation de l'empire d'Occident, fit avec celui d'Orient un traité de paix dans lequel il déterminait les confins du royaume italique , et ce royaume comprenait l'Istrie , la Liburnie , la Dalmatie. En conséquence , les doges de Venise et de Zara auraient dû l'hommage à Gharlemague ; mais l'empereur Nieéphore , violant les conventions , envoya des troupes pour recouvrer la Dalmatie. Cette tentative fut suivie d'une trêve 807, immédiate que rompit Paul , duc de Zara et de Céphalonie ; il occupa les ports dalmates, s'établit au milieu des îlots où s'élevait Venise, et tenta même de s'emparer de Comacchio. Repoussé par les Francs, il chercha à s'entendre avec Pépin , roi d'Italie ; mais ses démarches furent entravées par les frères Obelerio et Beoto , doges , qui craignaient de voir la république vénète sacrifiée dans le traité.
Paul, se voyant entouré d'embûches , ramena sa flotte à Céphalonie, et les Vénitiens restèrent exposés à la colère de Pépin , parce que, sommés de reconnaître son autorité, ils lui avaient répondu : « Nous ne voulons être sujets (ôoûXoi) que de l'empereur romain. » Ils refusèrent de le secourir dans l'expédition de Dalmatie , et forcèrent le patriarche de Grado de transférer son siège à Pola. Pépin marcha contre eux , prit les îles de Grado, d'Héraclée, de Malamocco, d'Equilo, et, pour épargner Olivolo , Caprola et Torcello , se fit promettre un tribut annuel par le doge. Les Vénitiens , indignés contre Obelerio, qu'ils accusaient de lâcheté ou de trahison, l'expulsèrent, et ce doge passa en Orient avec toute sa famille.
Pépin, favorisé par la discorde, fit la conquête de Ghioggia et de Palestrina, et jeta un pont de barques jusqu'à Malamocco, où le gouvernement siégeait alors. Angelo Participazio proposa de transporter toute la population à Rialto. L'amiral , Victor d'Héraclée, laissa les navires ennemis s'engager dans les basfonds, et, lorsque la marée basse paralysa tous leurs mouvements , les Vénitiens les couvrirent de dards et de feu ; aussi , à la marée
montante, la flotte avait tant souffert qu'elle eut de la peine à gagner le port de Ravenne (l).
La flotte de Pépin ne fut pas plus heureuse sur les côtes de la Dalmatie, et les Grecs conservèrent cette province. Les hostilités 8«o, et les négociations se succédèrent alternativement, jusqu'à ce que le patrice Arsafius reçut à Aix-la-Chapelle de la main de Charlemagne le traité de paix qui cédait aux Grecs Venise, Trau, Zara et Spalatro : acquisition purement nominale pour l'empire grec, taudis qu'elle épargnait à ces villes l'ennui des prétentions des Francs.
Ce triomphe fut pour Venise un dédommagement des maux qu'elle avait soufferts Angelo. Participazio, mis à la tète du peuple qu'il avait sauvé , transféra à Rialto le siège du gouverment, auquel s'unirent bientôt les îles voisines d'Olivolo, de Luprio, de Birri, de Dorsoduro, de Géminé. Les citoyens s'occupèrent immédiatement d'améliorer et de fortifier leur patrie; une grosse muraille défendit l'entrée de la lagune, où Chioggia, Malamocco, Palestrina, Héraclée, formèrent une couronne autour du palais du doge , avec une soixantaine d'ilôts réunis par des ponts, comme symbole de l'unité morale de laquelle ils attendaient la force. Cet ensemble d'iles fut appelé Venise , nom de l'ancienne patrie ; c'est à la guerre de Pépin qu'elles devaient cette unité, car toute attaque qui échoue agrandit l'indépendance d'un pays.
Un citoyen de Torceilo et un autre de Malamocco, étant allés à Alexandrie avec dix navires (telle était la richesse de deux particuliers), réussirent à soustraire à la profanation des califes, pour
(1) La Chroniquevénète de Martin de Canale raconte longuement l'expédition de Cliarleroagiie contre Venise, et comment cet emperenr s'établit à Malamocco, d'où les citoyens s'étaient enfuis à Rialto. Un jour, les Vénitiens engagèrent un combat avec les Francs qui les molestaient sans relâche, et leur jetèrent «lu haut de leurs navires une grande quantité de pains, d'où Chai les comprit qu'il ne pourrait pas les réduire par lamine. Une femme, feignant de trahir sa patrie, lui amena des hommes qui, au prix de beaucoup d'argent, lui construisirent un pont flottant pour taire passer son armée ; mais les bateaux étaient disposés de niauière qu'ils s'entrouvrirent, et sa cavalerie se noya. Alors Charles, découragé, demanda à voir le doge, avec lequel il entra dans Venise. Pendant le trajet, arrivé à l'endroit où l'eau était la plus profonde, il y lança de toute la force de son bras une longue épée qu'il tenait à la main, et dit : « De même que cette épée que j'ai jetée à la mer n'apparaîtra plus « ni à moi, ni à vous, nia personne de vivant, qu'ainsi personne au monde n'ait « le pouvoir de nuire à la république de Venise, et que celui qui lui nuira « soit frappé de la colère du Seigneur Dieu, comme moi et mes gens nous en « avons été frappés. >•
les apporter dans leur patrie, les reliques de saint Marc, qu'ils cachèrent au milieu de chairs de porcs afin que les douaniers musulmans ne les fouillassent point. Ce saint ^ dès lors, devint le patron de la république vénitienne.
Une commune et un saint, voilà les éléments dont les Italiens composaient leur liberté.
Venise , de préférence à ceux d'Occident , inclinait vers les empereurs d'Orient, qui avaient pour eux l'opinion d'une ancienne suprématie, et lui offraient des avantages commerciaux; elle ne dédaignait pas de leur prêter un hommage apparent, de leur envoyer des ambassades et des présents, de recevoir pour le doge les titres ^hypate, c'est-à-dire de consul, ou àe protospathaire, de leur fournir des navires, comme elle fit surtout lorsqu'elle joignit soixante navires à la flotte grecque venue pour gsr. défendre les côtes d'Italie contre les Sarrasins. Sur les prières de l'empereur grec, elle combattit même les Normands de Calabre (l), et obtint en récompense des droits souverains sur la Dalmatie, Alexis Comnène affranchit la république de tout droit dans ses ports, tandis que les Amalfitains qui y abordaient devaient payertroishyperpérums (monnaie grecque) à Saint-Marc.
Les Arabes, peuple commerçant dès le temps de Jacob, conservèrent leurs habitudes nationales même après que la conquête les eut transportés hors de leur patrie ; sur les côtes de la Méditerranée, ils s'adonnaient au trafic du bois, de la laine, du chanvre, de la poix, des fourrures, des esclaves, et se faisaient les intermédiaires du commerce avec les contrées lointaines des épiées. Les Vénitiens entretenaient de fréquentes relations mercantiles avec les Arabes, et allaient établir des marchés dans les lieux où d'autres accouraient par dévotion. La république institua dans ses villes, à Parme, a Rome, ailleurs même, des foires renommées, où ses négociants expédiaient des marchandises d'Orient, des esclaves, des reliques , enfin tout ce qui pouvait donner du profit.
(1) A celle occasion Guillaume de la Fouille (fler. H. Script. \) dit des Vénitiens :
Non ignara quidem belli navalis, et audax Gens erat hœc : illam populosa Venetia misit, Imperii prece, dives opum, divesque virorum, Qun sinus"A(lriacis interlitus ullimus undis Subjacet arcluio : sunt liujus mœnia gentis Circumsppla mari; nec absedibus aller ad œdes AUerius transire potest, nisiliotre vehatur. Semper aquis habitant, gens nulla valentior ista F-quoreis t)ellis, ratiumque per aequora ductu.