ENLÈVEMENT DES VÉNITIENNES
L'enlèvement des épouses fut célébré par un anniversaire perpétuel, où la république fournissait la dot à quelques jeunes filles, qui apportaient leur trousseau sur de larges coquilles. Les charpentiers, qui avaient fourni le plus grand nombre de barques, demandèrent en récompense que le doge vint chaque année dans leur paroisse, le jour de leur fête. <■ Mais s'il pleut? — Nous vous donnerons des chapeaux. — Et si j'avais soif? — Nous vous donnerons à boire. — C'est bien ; il sera toujours fait ainsi. » C'est pourquoi le curé, après la cérémonie des épousailles, allait à la rencontre du doge et lui présentait deux chapeaux de paille, deux oranges et deux tlacons de malvoisie : traditions poétiques, que Venise conservait avec un soin jaloux, et qui, jusqu'au dernier siècle, unissaient le passé au présent.
L'histoire de Venise et des privilèges qu'elle accordait aux différentes îles est en effet toute poétique. Les femmes des nobles de Murano, ile de prédilection de la république, à cause de ses fabriques de verre, marchaient de pair avec les patriciennes de la capitale. Les habitants de la lourde Bebbe, près de Chioggia entre l'Adige et laBrenta, qui avaient déployé un grand courage dans une guerre pour la navigation de ce tleuve, furent exemptés du tribut de trois poules que chaque famille, tous les ans, devait offrir au doge en trois termes. Les insulaires de Poveglia figuraient sur le rôle des citoyens originaires; ils étaient exempts du service militaire si le doge ne les commandait pas , comme ils ne devaient ni droits de gabelle, ni taxes d'arts et métiers, ni impôts, pas même pour l'excavation descanaux intérieurs de la ville. Parvenus à soixante ans, ils avaient le privilège d'acheter à un prix déterminé le poisson qui venait de l'Istrie, et de le vendre sur le marché public. Ils étaient sous la protection spéciale du doge et de la magistrature des liason vecchie , qui prononçait sur leurs contestations. Le vendredi saint , ils offraient au doge quatre-vingts raisins secs du poids d'une livre ; à l'Ascension , ils donnaient à la dogaresse une bourse avec cinq ducats en cuivre pour qu'elle achetât une paire de sandales.
Lorsque le doge, pour les cérémonies, sortait dans la barque dorée, il était accompagné d'une péotte, où se trouvaient les principaux citoyens de Poveglia, qui sonnaient des trompettes ; le jour de l'Ascension, ils précédaient le Bucentaure qui allait épouser la mer, se rangeaient sur la droite du pont par où le doge descendait au vaisseau, et pouvaient lui prendre la main et la baiser. Le dimanche qui suivait cette fête, leurs chefs, conduits par le