‹ Histoire des Italiens (volume 4)Chapitre 255 sur 365 · JÉRUSALEM DÉLIVRÉE · texte numérisé non relu

JÉRUSALEM DÉLIVRÉE

belles, Aurunces, Volsques, Étrusques, Apuliens (l). Des écrivains prétendent même que l'expédition fut inspirée et conseillée par la princesse Mathilde (2) ; mais aucun contemporain n'en fait mention , bien que son caractère permette de croire qu'elle dirigeât vers ce but, sans épargner les secours, les Italiens et surtout les Toscans.

L'armée, après avoir triomphé des obstacles que lui suscitaient les Grecs déloyaux et les Turcs ennemis, s'empara de Nicée et 1097-98, d'Antioche, œil de la Stjrie, perle de l'Orient.

Le caractère féodal ne permet pas de supposer que l'expédition fut dirigée par un chef unique, comme le Tasse l'a conté mal à propos; chaque baron, chaque homme passait, avec ses provisions, avec ses armes, libre dans le choix de ses résolutions, n'ayant de commun avec les autres que l'intention, inspiré par l'unique idée alors universelle, la religion, et conduit par l'enthousiasme que les passions puisent d'ordinaire dans une multitude réunie pour le même objet. Parmi les barons qui partirent de l'Italie, Tancrède, fils du marquis Odon le Bon, et d'Hémine, sœur de Robert Guiscard, se signala particulièrement. Modèle de la valeur généreuse et dévote, jamais le faible ne l'implora en vain; d'une fidélité à toute épreuve, d'un courage qui croissait avec les obstacles et qui se cachait , il cherchait à gagner les trésors du ciel et non les biens de ce monde. Boémond, son cousin , qui aspirait plus aux royaumes de la terre qu'au royaume céleste, était au contraire fier et astucieux ; aussi à peine Antioche futelle prise qu'il s'établit dans cette contrée, dont il fit un royaume.

Après de longs efforts, les croisés s'emparèrent aussi de Jéru- 'Msùin ^^'^'*^» dont ils voulurent faire roi le brave Tancrède; mais il aima mieux consacrer son épée à la défendre contre les musulmans, toujours menaçants, et le sceptre fut donné à Godefroy de

(I) Quos AUiesis pulcher praeterfluit, Eridanusque,

Quos Tyberis, Macra, Vulturnus, Crustummmque, Concurrunl Itali, etc.

Pisani acVeneU propulsant sequora remis... Qui Ligures, Itali, Tusci, pariterque Sabini, Umbri, Lucani, Calabri simul atque Sabelii, Aurunci, Volsci, vel quimemoranlur Etrusci'; Quœque eliam gentes sparguntur iu Appula rura, Quels conferre manus visum est in prœlia dura, Sub juga Tancredi et Boemundi corripuere, Et contra lidei refugas patria arma tulere.

(Ap. DucHESNii, Rerum Franc, loni. iv.)

(■•i) PiGN A, St. délia casa d'Esté, livre ii.

Bouillon. La Palestine subit le sort de l'Italie sous les barbares; elle fut partagée entre les chevaliers latins, et chacun d'eux régna sur un lambeau du pays, le défendant, l'étendant, le gouvernant sous la suprématie nominale du roi de Jérusalem.

Les comtes de Biandrate et de Savoie portèrent aussi les armes dans la terre sainte. On ne mentionne pas les combattants inférieurs; car, si les entreprises du moyen âge sontl e plus souvent anonymes , les guerres de la Palestine , dans lesquelles tous recherchaient des récompenses éternelles plutôt que la gloire mondaine, le sont bien davantage. Les traditions postérieures rappellent des faits et des personnes qui n'ont pas un caractère authentique. Padoue nomme Aïcard de Montemerlo et Isnard de Saint- André du Musone , dont le premier, jeune homme d'une noble famille et soldat audacieux, périt au siège de Nicée. Galvauo Fiamma assure qu'une armée considérable partit de Milan en chantant Ultreja; mais, outre qu'il vécut deux siècles plus tard, sa manie de conter et le silence des chroniqueurs contemporains ou voisins, comme Landolfe Junior, compromettent sa véracité, d'autant plus que l'abbé Uspergese affirme que les Lombards, jusqu'à l'année 11 00, avaient toujours manqué au vœu de concourir à la croisade. Néanmoins les chroniqueurs milanais savent que leur archevêque, Anselme de Bovisio , conduisit des secours aux croisés, en portant devant l'immense multitude un bras de saint Ambroise tendu comme pour la bénir. Le porte-étendard était Jean de Ko, et le capitaine, Othon Visconti, qui tua un géant infidèle ; le cimier dont il le dépouilla, et qui représentait un dragon avalant un enfant , devint le blason des Visconti. L'expédition fut des plus malheureuses; l'archevêque y périt en combattant, ou bien mourut à Constantinople des suites d'une blessure. Les croisés qui revirent leur patrie fondèrent le sanctuaire des Maries et l'église du Saint-Sépulcre , à laquelle , tous les ans, en souvenir de ce fait , se rendait une procession sortie de la cathédrale ; cette procession continue encore.

Une tardive adulation inventa un certain Rinald , jeune héros , qui aurait été la souche de la maison d'Esté ; mais on n'en trouve aucun vestige dans l'histoire. Les Florentins prétendent quePazzino des Pazzi monta le premier sur les murailles de Jérusalem, et que, pour ce trait de bravoure, il obtint de Godefroy quelques morceaux du saint sépulcre dont il alluma dans sa patrie le feu bénit. Ce fait valut à sa famille le privilège de l'enouveler le feu

le samedi saint ; elle promenait dans toutes les rues la torche sur un char, qui dans la suite s'agrandit et s'orna. Aujourd'hui encore on voit ce char parcourir la ville; ceux qui le montent lâchent la colombe dans le chœur de la cathédrale, et puis tirent un feu d'artifice à l'angle de la maison des Pazzi.

Quelques auteurs attribuent aux Pisans l'honneur principal de la prise de Jérusalem ; mais Guillaume de Tyr dit qu'ils n'arrivèrent qu'à la fin de 1099, sous la conduite de l'archevêque Daimbert, nommé plus tard archevêque de la cité sainte. INous avons de ceDaimbert la lettre dans laquelle, au nom de Godefroy, du comte Raymond et de toute l'armée, il rendait compte de cette prise à Pascal II , qui en écrivit des remercîments aux consuls de Pise.

Les Pisans étaient accompagnés d'une flotte génoise composée de vingt-huit galères et de six vaisseaux, sur laquelle se trouvait aussi l'historien Caffaro ; on prétend qu'elle avait pour commandant Guillaume Embriaco, qui aurait enseigné l'usage des tours mobiles. Les deux peuples attaquèrent ensemble Césarée; après avoir communié et reçu les exhortations de Daimbert et du consul génois Malio, ils la prirent d'assaut. Dans les dépouilles, les Génois obtinrent le fameux bassin {catino) , dans lequel on croyait voir une éraeraude immense et un don fait à Salomon par la reine de Saba, et qu'on vénère encore comme une relique, sinon comme un trésor. Tancrède, prince d'Antioche, leur accorda un quartier dans la ville, Laodicée, un marché franc avec le libre accès des ports (l).

Venise, pour ne pas nuire au commerce qu'elle faisait avec les princes du Levant, avait coopéré faiblement à la croisade ; mais, lorsqu'elle vit les Pisans et les Génois revenir chargés de butin, elle voulut en avoir sa part, et les empêcher d'acquérir la prépondérance; elle attaqua donc la flotte génoise, la battit et la pilla, donnant aux infidèles l'abominable satifaction de voir des chrétiens égorgés par des chrétiens.

Il était encore d'usage que les doges demandassent aux empereurs de Constautinople labulle d'or en signe d'investiture. Dominique Michiel,élevéà ce poste, l'envoya réclamer à Jean Comnène, qui, sous le prétexte de quelque insulte reçue des Vénitiens, nonseulement la refusa , mais iit saisir tous leurs navires mouillés dans ses ports, jusqu'à ce que la république lui donnât satisfac-

(1) Mdratori, Ann. tome ir, p. 919,

tion. Pour toute satisfaction, le doge conduisit à Rhodes la flotte, naguère victorieusedes Turcs, dévasta cette ileet d'autres, jusqu'au moment où les instances de Baudouin, second roi de Jérusalem, amenèrent la paix. Alors deux cents navires vénitiens, sur l'un desquels se trouvait Arrigo Contarinl, évêque d'Olivolo, firent voile vers le Levant, et, après avoir coulé la flotte égyptienne composée de soixante galères, outre les navires de nnolndre dimension, ils abordèrent en Syrie. Là, ils convinrent de secourir les croisés aux conditions suivantes : dans toute ville conquise, ils obtiendraient une rue franche, une église, un bain, un four, vm tribunal propre, l'exemption de toutes charges, outre un tiers de la ville contre laquelle ils auraient porté les armes , et trois cents besants sur ses revenus.

Tous les efforts se concentrèrent sur Tyr. Le doge Vitale Michiel II, voyant que l'armée de terre hésitait dans la crainte d'être abandonnée par la flotte, fit débarquer les cordages sur la plage, distribua 100,000 ducats aux combattants, et manifesta l'intention de monter à l'assaut avec ses marins, armés seulement des rames. Son exemple ranime le courage; la ville est prise, et l'on offre même au doge la couronne de Jérusalem . Mais il préfère le bonnet ducal, et ramène la flotte triomphante à Venise, qui, dans une seule campagne , acquit plus de puissance et de butin que Pise et Gênes dans un grand nombre d'années. Puis, en- 1130, elle obtint du roi Baudouin d'avoir dans chaque ville du royaume de Jérusalem un quartier indépendant où les douaniers ne pussent entraver la liberté de son commerce (1). Gênes, au siège dePtolémaïs, fit ausssi un traité en vertu duquel elle aurait le tiers du butin, et dans la ville une église, une banque, un tribunal de sa nation.

Mais les musulmans, sortis bientôt de leur premier abattement, menaçaient de chasser les chrétiens de leurs nouveaux établissements; il fallut donc renouveler les expéditions, dirigées par un enthousiasme toujours plus faible, mais avec plus de sagesse et de prévoyance. Saint Bernard excita Louis VU , roi de France , et Conrad ITI, empereur d'Allemagne , à entreprendre la seconde croisade; « car il ne convenait pas que le roi du ciel perdit une portion de son royaume sur la terre. » A l'exemple de la reine Eléonore de Guyenne, des personnes riches et des seigneurs prirent la croix, et l'on envoyait aux retardataires une quenouille

(1) Dandolo, Chron., livre ix.

-iOO SECONDE CROISADE.

avec un fuseau; les poètes enflammaient le courage, et les moines poussaient les hommes pervers à la croisade, qu'ils leur présentaient comme une voie de salut. L'appel fut entendu d'un grand nombre d'Italiens , parmi lesquels Amédée, due de Turin , Guillaume, marquis de Montferrat , Gui de Biandrate, le Milanais Martin délia Torre , qui fut pris et tué dans la Palestine, Ezzelin le Bègue, de Romano.

Roger de la Fouille fit offrir aux croisés, réunis à Étampes, des navires, des vivres et son propre fils , à la condition de prendre la voie de mer. Malheureusement ils ne l'écoutèrent point, et suivirent la route de terre, exposés aux mille trahisons des Grecs. L'entreprise échoua; deux cent mille chrétiens périrent, et l'on comprit trop tard que les Italiens avaient raison de conseiller de ne pas se borner à faire une pointe sur Jérusalem, mais d'établir des colonies sur toute la côte et dans l'Asie Mineure; cette précaution aurait exercé la plus grande influence sur l'avenir de l'Asie, et prévenu les dangers dont les Turcs, plus tard, menacèrent l'Italie.

A cette époque, Roger de Sicile occupait Corfou, et l'empereur Manuel Comnène demanda les secours des Vénitiens pour le combattre. Leur flotte, ayant rencontré Louis de France qui revenait de Jérusalem , le lit prisonnier ; mais les navires de Roger le délivrèrent bientôt. Les Vénitiens dévastèrent alors la Sicile moins pour être agréable à l'Auguste byzantin que pour satisfaire des sentiments de rivalité.

Tel est le spectacle que les passions et les intérêts italiens offraient en Asie. Le Normand Boémoud, après être resté longtemps prisonnier des Turcs, parcourut la France et l'Italie, excitant les chrétiens à envoyer des secours dans la Palestine; il tira de sa principauté de Tarente une armée considérable, et put s'embarquer à Brindes avec deux cent cinquante navires, quarante mille fantassins et cinq mille chevaux. Néanmoins, au lieu de se diriger vers la terre sainte, il prit la Vallona et assiégea Durazzo appartenant à l'empire grec; enfin Alexis Comnène acheta de lui la paix moyennant lapromesse de ne plus inquiéter les croisés, et Boémoud mourut quelque temps après.

Le comte Roger de Sicile était mort aussi , laissant un enfant qui portait son nom, et pour lequel gouvernait sa mère Adélaïde, Baudouin II de Jérusalem, désireux de posséder ses grandes richesses pour subvenir à ses pressants besoins, la fit demander en mariage ; elle y consentit sous la condition que, si elle n'avait pas

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