‹ Histoire des Italiens (volume 4)Chapitre 273 sur 365 · LES VILLES. LES AHRIMANS · texte numérisé non relu

LES VILLES. LES AHRIMANS

ration, et avaient des biens et des droits communs. En 1014, Henri II confirn)ait aux ahrimans de Mantoue et d'autres lieux leurs possessions avec tous leurs liéritages paternels ou maternels, les biens communaux, la télonie et le droit riverain {ripatico) à Garda, Lazise et Riva, en défendant à tout magistrat de les inquiéter. Les citoyens de Mantoue, c'est-à-dire les ahrimans qui habitaient cette ville, s'adressèrent à Henri III pour réclamer contre les exactions excessives et les violences insupportables [superstitiosas exactiones et importunas violentias) ; ce roi, par un décret, ordonna qu'elles cessassent et fussent abolies radicalement , avec défense à toute autorité , grande ou petite , de s'immiscer dans leurs affaires , biens communaux , bénéfices , précaires ou cens, serfs, serves, possessions de toute nature, mobilières et immobilières. En 1091, cette confirmation était renouvelée par Henri IV, voulant qu'ils eussent « la bonne et juste coutume qu'obtient toute cité de notre empire ». Il semblerait donc que les ahrimans eussent une espèce de seigneurie sur Mantoue (1).

Gennari , dans les Annales de la cité de Padoue , cite , à la date de 1077, un plaid tenu dans cette ville devant deux commissaires royaux, le comte de la ville Ogerio, avocat, et divers juges et bons hommes. Jean, abbé de Sainte-Justine, leur exposa que les citoyens de la ville et du dehors lui avaient intenté un procès ( cives vel intra civitatem vel extra nobis intentionem mittunt) au sujet de la possession du val de Mercato, du pré de Zairo, de l'eau de la rivière Rodolone et des autres biens du monastère. On donna tort aux citoyens, qui furent condamnés à une entière cession ; pour la faire ils prirent une longue verge, et la donnèrent à l'évêque, qui la remit à l'abbé.

Les ahrimans , même aux époques les plus déplorables de la domination militaire, formaient entre eux des guildes , dans les-

(1) En effet, Lothaire II, en 1133, attribuait à cette ville arimanniam cum rébus communibus ad Mantuanam civitatem pertinentibus. On a l'investiture de 1066 : Elïsei rpiscopi Maniuœ facta conimuni et universitati et hominibus Mantux de tota aqua Padi. Aussi deux sindaci et procuratores communis payèrent à ces évêques 40 livres impériales alin (l'être investis de ce droit. Ailleurs les nobles étaient appelés Lombards ; par exemple, dans les statuts de Pise, livre i, rubr. 109 ; Non patiemur aliqiiem vel filimn mititis vel nobilem vel Lombavdum, etc. ; dans le registre des cens de l'église romaine : Quidam milites , qui dicuntur Lombardi ; et dans Tarciom Tozzetti ( Viagrji, i, 89), où l'on trouve : Cattani Lombardi de la Quercinola, de Aquaviva, etc.

quelles je vois, au lieu de confréries religieuses, de ces associations dont le besoin se fait d'autant plus sentir que les liens sociaux sont relâchés davantage. En effet, elles Grent peur aux puissants; Charlemagne décrétait : « Que personne ne prête ser- « ment pour être membre d'une gnildonie ; si l'on veut disposer « des aumônes destinées aux incendies ou aux naufrages , qu'on « le fasse autrement qu'en jurant. » Lothaire P''fut encore plus rigoureux : « Nous ne voulons pas que l'on fasse association par « serment ni par toute autre chose qui engage; si quelqu'un l'ose, « que le premier qui en aura donné' le conseil soit relégué en « Corse par le comte, et que les autres payent une amende (i). »

Nous répétons que le peuple avait toujours joui de quelque représentation auprès de l'Église ; sans parler des lettres de Charlemagne, déjà mentionnées, le Diurnal romain offre la formule par laquelle le clergé et le peuple demandent au pape et au métropolitain de confirmer l'élection de l'évêque choisi par eux. Dans l'élection de Guido, évêque de Plaisance, en 904, on voit les signatures de prêtres, de diacres, de sous-diacres, d'acolytes , et enfin de vingt-six individus e populo (2); Jean, évêque de Modène, en 998, faisait au monastère de Saint-Pierre une donation avec l'avis et le consentement des chanoines , des nobles et du peuple. La même année, un plaid fut tenu à Ravenne, assistenlibus in judicio poUentibus et bonœ opinionis et laudabilis formas viris de civitate Ravennx (3) ; en 1004, Turbino, juge de Cagliari, avec le consentement de ses parents et de tout son peuple, donnait quelques redevances aux Pisans, ses amis, afin que ce peuple devint son ami (4).

Voilà donc une représentation et des droits exercés par tous , qui mènent à l'affranchissement. La formation, dans les villes , de compagnies commerciales fut encore un moyen plus efficace pour atteindre ce but; ces associations, en effet, offraient la base sur laquelle il leur était possible d'édifier la commune, pour peu qu'elles prissent de l'extension.

Une inscription lapidaire, sous le portiquede l'intéressante cathédrale de Lucques, rapporte qu'en tlU les changeurs et les marchands, dont les boutiques se trouvaient alors dans la cour

^J (1) Loi xxxi de celles qui sont ajoutées à la loi lonibanle, et la quatrième

/ des Lois lombardes.

(2) Campi, Hist. eccL, i, 480.

(3) Antiq. M. yE., i, 1020 et 493.

(4) Monum. Hist. patr'uc, Chart. ii, 191.

de Saint-Martin , où l'on voyait aussi les auberges des étrangers, juraient de ne commettre aucune fraude (l); c'était une ancienne organisation du commerce en compagnies, avec des consuls pour juger les contestations.

) Déjà, en 1046, Henri III con/îrm«ï7 aux habitants du val ber- ' garaasque de Scalve le droit de faire le commerce de fer dans tout l'empire, à la charge de lui donner mille livres de fer secundumsuorum parentum morem : que nul due, marquis, évéque, ;Comte ou autre personne quelconque hominibusinprxdicto monte Sccdvi habitantibus audeat uliquam moles/iam auf aliquam superposiiam inferre; une amende de cent livres d'or, dont la ] moitié devait i*evenir à la chambre impériale, e^ medietatem praedictis hominibus, était imposée à quiconque aurait violéses ordres. I En 1091, le comte Conrad, commissaire royal ad justitian sin- I gulonim hominum faciendas ac deliberandas, tenait un plaid dans la ville de Bergame avec plusieurs juges , des comtes et l'évèque ; quelques vicini et comportes de loco Burno ( ce lieu se trouve dans le val Camonica) se présentèrent devant lui, en le S priant de rendre une sentence super nos et siiper nostros vicinos ' vel co7isortes , à l'occasion du mont INegrino, que les habitants du val de Scalve avaient usurpé sur eux, et le comte Conrad fit droit à leur demande (2). Dans ces formes et ces possessions en I commun nous trouvons un caractère évident d'institution com- I munale. Les plaignants, dans leur réclamation , citent une ancienne décision : « Dans ce procès , ajoutaient-ils, centuni quinquagenta librarvm denariarum mediolanensium veteris monetx inter judices et advocatos dispendio in Bergamo perpessi sicmus damnuni, et les habitants de Scahe ont exercé une influence tyrannique sur les juges et les avocats ; nous réclamons donc justice, quia deciis est omnium nostrum. » j Nous trouvons des exemples de semblables associations en ■\ Toscane, où, dans l'année 1004, Philippe de Fidante et Benoit • de Martino furent nommés consuls de la commune et université

(1) ut omnes homines possint cnm fiducia cambiare et vendere et emere, juraverunt omnes cambiarii et speciarii, gui ad cambhtm tel species stare voluerini, qtiod ab illa hora in antea non Jurhnn faciant nec treccamentum mit falsiia/nn, in/ra czir/em Sanc/i Martini, nec in domibus illis in quibus fwmines hospitantur... Sunt etiam insvper qui curtem istum cusiodiunt, et quicquid maie factinnfuer't, emendare/aciutit.

(2) Lcpi, Cad. dipl. Berg., tome 11, 621 et 773.

de Monte Castelli (l). Chiavenna, bourg du diocèse comasque, situé au débouché de deux vallées qui s'ouvrent sur les pays transalpins du Rhin et de l'Inn, formait une association, citée comme ancienne en 1153, entre ses habitants et ceux de Pluro voisin: quatre hommes choisis dans chacun de ces villages juraient d'administrer les deux communes, les affaires des personnes et leurs biens avec bonne foi et sans fraude, en paix comme en guerre; de ne rien s'approprier, mais de faire quatre parts de toutes les choses acquises, dont trois pour les Chiavennasques , une pour les Pluriens, et de répartir les dépenses dans cette proportion '(2). t\ Ces associations profitaient à l'industrie; or, comme l'indus- I i trie mène vite à la liberté, on commença à faire entendre des I j plaintes contre les violences qui troublaient le commerce. Les

I I plaintes se convertissaient en menaces, et les menaces, si elles

I I n'étaient pas écoutées , éclataient en révolte ouverte : on chassait I î les exacteurs et les pillards du baron, dont on assaillait même le ^'^ château, et l'on se défendait derrière des barricades et des murailles; réunis sur la place de l'église ou du marché, les intéressés juraient de se soutenir contre quiconque prétendrait les opprimer. Nous croyons que les sociétés mercantiles et d'artisans furent un des moteurs qui servirent le mieux pour conduire à la constitution des communes ; en effet , comme elles étaient déjà organisées, pourvues d'une hiérarchie, de règlements, de statuts (3), d'une caisse, elles n'avaient qu'un pas à faire pojur demander de participer avec les nobles au gouvernement. (

(1) Targinoi Tozzetti, Viaggi, i, 143.

(2) Brève recordationis de concordia hominum Clavennatum et Pluriensium. Jurare debent quatuor homines de Clavenna et de Pluri de guidare commune de Clavenna et de Pluri et eorum bona et personas bonafide, sine fraude in pace et in guerra; et de illis rébus qux ventent eis inter manus p e r istam consulariam non facient furtum, nec consenlientfacienti ; et illud quod remanebit in fine suse cotisularix de quœstu quod ipsi fecerint , partientur inter Clavennates et Plurienses, ita scilïcet ut Clavennates habeant très partes, et Plurienses quartam sine fraude: et si dispendhwtfueritfactumprocommuni de Clavenna, sine fraude illi de Pluri solvere debeant quartampartem et Clavennates très partes, etc.

Il est cité dans la décision qu'Anselme de l'Oito, consul de Milan en 1155, prit sur un conflit survenu entre les consuls de ces deux villages , décision rapportée par le père Allegranza, Dell' antico fonte baitesimale di Chiavenna ;\en\se, 1705.

(3) Le plus ancien statut que l'on connaisse, émané d'ime corporation en Lombardie, est de 835. A la cour impériale de Castelvetere , donnée à Sainle-Marie de Crémone, les chanoines de cette église rédigèrent les statuts

Les rois eux-mêmes , dans les moments de pénurie , offraient parfois de vendre les régales, c'est-à-dire les douanes, le droit de battre monnaie, les marchés, les péages , et les communes s'empressaient de les acheter, ou les obtenaient en récompense de leur fidélité ou de services rendus. Parfois encore les grands vassaux s'insurgeaient contre lesévêques; les uns et les autres armaient alors les citoyens, qui apprenaient ainsi à connaître leurs propres forces, et réclamaient des droits comme récompense des secours qu'ils avaient fournis. Au milieu de la lutte, les capitaines et les évéques s'apercevaient que l'abondance des hommes formait la principale richesse ; dès lors, pour en augmenter le nombre, ils morcelaient leurs domaines, et se contentaient d'une prestation modique, pourvu qu'elle fût accompagnée de l'obligation du service militaire.

Nous sommes donc loin de partager l'opinion de ceux qui croient que les communes furent le produit de la générosité des rois ou de leur calcul politique. Elles étaient la conséquence de la résurrection du peuple; mais les droits que les hommes libres réclamaient n'étaient point des abstractions constitutionnelles ou des théories républicaines d'académiciens : au nom des principes éternels de l'humanité , ils aspiraient à cette liberté des actes les plus inoffensifs, dont chacun sent le besoin comme de l'air. L'association ne tendait pas à des réformes administratives , mais voulait acquérir de la force pour diminuer sa propre servitude : c'était une espèce d'assurance mutuelle desmultitude&faibles contre les hommes armés, mais non une révolution contre le gouvernement royal ; et la preuve , c'est que les individus qui secouaient le joug féodal s'appuyaient sur le trône. Or, comme le feudataire, le roi et l'évêque se trouvaient souvent aux prises et partageaient entre eux les biens et les villes, quiconque était mécontent de l'un recourait à l'autre, certain de le trouver favorable, non par générosité, mais par intérêt personnel.

Ce ne fut pas même une seule révolution qui changea la forme

suivants : « Qu'aucun homme de cette église ne vende, et ne tienne cabaret ou taverne sans noire licence , sous peine de 30 sous d'amende ; défense de tenir dos jeux ou des prostituées, de voler, d'accueillir un voleur ou un bandit; une peine est établie contre celui qui fera une blessure, tirera les cheveux , commettra un adultère, violera une jeune fille. Ces statuts ont été lus en présence d'un grand nombre d'hommes de Casteivetere , reçus et jurés par eux. » — Il a été publié par Odorici, dans VArchivo storico, nouvelle série, tome II, page 39.

politique, car il ne s'agissait point de renverser un pouvoir unique ; mais, comnoe chaque commune était sous la main d'un seigneur particulier, il fallut que chacune fit sa révolution. Les mobiles furent donc très-divers, très-divers aussi les moyens et les résultats. Le hasard même y jouait un grand rôle, et les efforts n'étaient pas toujours couronnés de succès; mais la liberté peut échouer cent fois saus jamais désespérer.

Néaumoins il eût été difficile d'arracher aux feudataires même ces faibles concessions, alors que la force résidait seule dans leurs personnes et leurs châteaux , et que tout le reste était désarmé; car la force brutale peut longtemps conserver les institutions qui répugnent le plus à la raison. Mais lorsque les Hongrois eurent franchi les Alpes, on ne put combattre en rase campagne et avec des armées régulières leurs bandes disséminées ; il fallut munir chaque village et chaque maison , armer chaque individu. Les villes réparèrent leurs murailles détruites par les barbares ou dégradées par le temps (l) ; chaque monastère, chaque bourg creusa un fossé, dressa des palissades, et les armes, dont les hommes seuls du feudataire, et sur ses ordres, avaient fait usage , s'aiguisèrent pour la sûreté individuelle. Rien n'inspire autant de courage que la certitude de pouvoir suffire à sa propre défense; or les Italiens, qui s'étaient mesurés avec les Hongrois, ne craignaient plus d'affronter la bande de l'évêque ou du châtelain.

D'autre part, l'arist')cratie n'avait pas jeté en Italie des racines aussi profondes qu'au delà des Alpes ; dans la vaste Lombardie on ne voyait que le marquis de Montferrat et le comte de Biandrate dont les possessions fussent assez considérables pour embrasser des villes et des bourgs entiers. La suprématie à laquelle prétendaient les rois d'Allemagne était plus nominale que réelle. La distance ou des guerres personnelles les empêchaient de se rendre eux-mêmes dans la Péninsule, unique moyen de faire valoir leur autorité ; s'ils venaient, comme ils n'avaient ni troupes

(() Vers l'an 896, le seigneur Landolphe rapporte que les Romains avaient fait à cliacune des six portes de Milan de ces travaux de défense, qu'ils appelaient procès <re ou clavicule, et nous, rivellini (demi-lunes); il les dit trèshauls et à base triangulaire. Sans croire qu'ils appartenaient aux Romains, on en conclut, d'abord, l'antiquité decesfortilicalions, dont l'invention est attribuée au quinzième siècle par quelques auteurs; ensuite, que la ville n'avait pas été entièrement rasée par Ouraïas, comme on a voidu le faire croire, puisque, trois cents ans après, il y avait des murailles si anciennes que le souvenir de l'époque de leur construction s'était perdu.

ni revenus, ils pouvaient à peine s'y maintenir, et se plaignaient que leurs vassaux ne leur procurassent pas le nécessaire ou les réduisissent à mourir de faim. Les interrègnes se prolongeaient davaûtage en deçà des Alpes; car il ne suffisait pas qu'un roi fût nommé en Allemagne, mais il fallait qu'il vînt se faire couronner à Milan et à Rome. Il arrivait même assez fréquemment que les seigneurs italiens refusaient l'hommage à l'élu des Allemands; toutes ces causes rendirent la lutte moins dure et l'effet plus immédiat.

La transformation des charges seigneuriales en fonctions municipales et électives commença vers l'an mille ; ce mouvement de réforme s'accrut pendant qu'Othou 11 combattait ses rivaux en Allemagne et les Grecs en Calabre, et plus encore dans le cours des treize années pendant lesquelles Othon III différa sa venue en Italie. Les communes contraignirent alors les barons à s'établir dans les villes, qui se trouvèrent peuplées, non-seulement d'artisans et d'ahrimans, mais encore de personnages puissants; elles brillèrent alors d'un plus vif éclat, et jouirent d'une plus grande considération. Quelques-unes, par défiance, obtinrent que les empereurs n'entreraient plus dans leur enceinte; d'autres démolirent le palais impérial pour le reconstruire dans les faubourgs. La juridiction des rois restait donc faible et limitée; dès lors ils cédaient facilement pour de l'argent ou par faveur ce qu'ils ne pouvaient refuser ni conserver avec profit. En 1024, Pavie détruisit le palais de l'empereur, et , lorsque Henri III voulut la contraindre à le rebâtir, elle lui opposa une bonne armée, qui comptait dans ses rangs plusieurs seigneurs.

Les querelles entre le sacerdoce et l'empire furent très-favorables à ce changement social. En effet, dans une lutte où l'opinion pouvait plus que les armes, les prétentions exagérées des deux autorités furent mises en balance ; on remit en discussion tout ce que la conquête germanique avait greffé sur le tronc romain : la légitimité du pouvoir né de la force, la domination du glaive sur les esprits , l'introduction des coutumes guerrières dans l'ordre civil et jusque dans la hiérarchie ecclésiastique. Chacun des deux partis se crut obligé de montrer ses titres aux peuples, dont l'appui lui était nécessaire. Les peuples apprirent donc qu'ils avaient des droits, et qu'ils pouvaient justifier par des arguments le choix du parti auquel ils prêteraient le secours de leur or, de leurs armes, de leurs convictions; après avoir mesuré la puissance de ces divers instruments, ils voulurent s'en servir

pour assurer et aecroitre ces droits , qu'ils avaient appris à connaître et à estimer. Puis, s'agissait-il de combattre, il fallait que le comte ou l'évêque eût recours au bras des plébéiens; et malheur aux tyrans le jour où ils ont besoin des opprimés 1

Des inimitiés aussi vitales ne se bornaient pas à des luttes sur les champs de bataille : elles pénétraient dans les villes et les maisons. Souvent une église se trouvait disputée par deux évoques, l'un reconnu par le pape et l'autre intrus, qui se faisaient la guerre. Les vacances étaient longues ; car, ou le pape refusait l'investiture, ou les citoyens ne voulaient pas obéir au prélat nommé par l'empereur. Les évêques ne pouvaient donc jamais prendre une assiette solide, soit qu'ils ne fussent pas investis par le roi , soit qu'ils ne fussent pas reconnus par le pape ; alors, pour se faire des partisans et les conserver, ils cédaient aux communes quelques parcelles de leurs droits. Les villes du même parti se liguaient pour résister à celles qui servaient la cause ennemie. Lorsque la faction ecclésiastique avait triomphé , elle s'efforçait de restreindre les prérogatives royajes : nouveau moyen d'affaiblir la puissance temporelle des évêques, fondée sur des concessions royales.

Le carroccio avait accoutumé les plébéiens à se considérer, non plus comme les guerriers obligés d'un seigneur, ^nais comme les défenseurs d'une bannière citoyenne, du Christ qui étendait les bras sur ce char, de Saint-Ambroise, de Saint-Zénon, de Saint- Alexandre qui les bénissait par le gonfalon. L'habitude de combattre pour l'empereur ou le pape avait mêlé les diverses classes d'individus, de manière qu'on ne regardait plus si l'on était noble ou plébéien, mais du parti impérial ou pontifical. La fraternité d'armes, la vie commune dans les camps et la nécessité d'employer avec concert les bras ou l'intelligence dans les mêlées ou les parlements, diminuaient les distances entre les hommes du même parti ; puis la faction victorieuse obtenait sur l'autre des avantages ou des privilèges , et les ordres, jusqu'alors entièrement distincts, finissaient par s'unir dans la commune citoyenne. Les juges de la ville , qui, durant la vacance de l'évèché, avaient prononcé sans égard pour le vicomte, exerçaient avec plus d'étendue, sur un plus grand nombre de citoyens , toute nouvelle portion d'autorité qu'ils arrachaient à l'évêque ou au comte.

Habitués à discuter les droits, les citoyens s'irritaient de certaines charges qu'ils avaient jusqu'alors supportées tranquillement, A la première taille trop pesante, ils se mutinaient, et l'un

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