SAINT BERNARD
de toutes les autres de cette époque. Enorgueilli de son triomphe, Milan attaque bientôt Crème, et toute la Lombardie était bouleversée par des factions intérieures. Le pape Innocent II, atin de rétablir la tranquillité, envoya le Bourguignon saint Bernard, fondateur de l'ordre de Citeaux et l'âme de la société chrétienne à cette époque. Il ne voulait pas que l'on cherchât dans le monastère un refuge contre le monde, mais bien de la force pour le combattre et le guider; l'activité, selon lui, était un principe de salut, et, pour ce motif, il enseignait aux moines les lettres et l'agriculture. Docte avec les théologiens, populaire avec les campagnards, il veillait sur toute la chrétienté, et jouait un rôle actif dans les affaires des nations; néanmoins il regrettait toujours sa pieuse solitude, dans laquelle il retournait aussitôt qu'il avait réconciUé les rois, fait reconnaître les papes, ou poussé l'Europe contre l'Asie. Au milieu de tant d'occupations, il composait des livres qui l'ont fait placer à côté des saints Pères, et parmi les auteurs ascétiques chers aux âmes contemplatives.
Lorsque saint Bernard descendit en Lombardie, les populations accouraient pour l'entendre , le recevaient à genoux , et déployaient l'or, l'argent, les tapisseries, tout ce qu'ils avaient de mieux : heureux celui qui pouvait obtenir un fil de sa tunique ! Il réussit à réchauffer le zèle : on voyait les hommes et les femmes avec les cheveux coupés, les vêtements négligés, et l'eau remplaçait sur les tables les vins généreux. Des prisonniers furent délivrés, les mœurs réformées, et, chose plus difficile, la paix rétablie partout. Les Milanais , séduits tout à la fois par son rare bon sens et sa grande bonté, voulaient l'avoir pour archevêque; mais lui, pour qui les honneurs et la représentation étaient un supplice, se hâta de retourner aux mâles voluptés de la solitude et de la pénitence. Avant de par- ^33, tir, il laissa près de Milan le monastère de Chiaravalle, dont les cisterciens, avec leurs confrères de Morimondo et de Cerreto, se firent remarquer par des travaux utiles; ils assainirent les plaines marécageuses, et le pays dut encore à leurs soins les prairies avec des irrigations régulières, la fabrication des fromages, la culture du riz.
Saint Bernard avait à peine quitté la Lombardie que les haines se rallumèrent; Crémone etPavie, où son éloquence avait peu retenti, s'armèrent contre Milan. L'évêque de Pavic commandait les milices ; mais il fut battu et fait prisonnier avec un
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grand nombre des siens, que les Milanais renvoyèrent, au hiilieU des liuées de la populace, les mains liées derrière le dos avec un brandon de paille allumé. Les citoyens de Pavie vinrent encore tenter le sort des armes; mais ils éprouvèrent une nouvelle défaite à Maconago. Les Milanais firent ensuite la guerre à Novare et à Crémone, qui leur opposa le château de Pizzighettone sur i'Adda : violences qui engendraient des violences, et devaient finir par des violences.
Ce qu'on appelait le royaume d'Italie était partagé entre plusieurs feudataires : le marquis de Montferrat, entre les Apennins , le Pô et le Tanaro ; le marquis du Vasto, plus tard de Saluées, entre le Pô et les Alpes Maritimes; entre les deux, le comté d'Asti, et tout près celui de Biandrate, qui dominait le Canavèse, entre les deux Doire, Ripariaet Baltea. Les empereurs, pour s'assurer le passage en Italie, avaient soumis aux ducs allemands le versant méridional des Alpes : la Bavière s'étendait donc jusqu'à Bolzano, c'est-à-dire en deçà des Alpes Rhétiques qui séparent les Italiens des Allemands; les Guelfes et le duché d'Allemagne jusqu'à Bellinzona, en deçà des Alpes Lépontines; celui de Souabe jusqu'à Chiavenna, en deçà des Alpes Rhétiques; les Alpes Juliennes appartenaient au duc de Carinthie, auquel furent donnés le comté de Trente et les marches de Vérone, d'Aquilée, d'Istrie, pour tenir en respect la Lombardie d'un côté, et les Hongrois de l'autre. Mais les monarques allemands, jaloux d'assuFer la prédominance à la race germanique sur la nation slave, voulurent affaiblir la Carinthie; ils prodiguèrent donc les concessions au Véronais, qui resta complètement séparé de cette province lorsque le patriarche d'Aquilée obtint la souveraineté du Frioul, puis de l'Istrie entière, en succédant aux familles des Eppenstein, Sponheim, Andechs. Vérone alors, redevenue italienne, couva aussi les germes républicains sous un évèque , auquel donnaient une certaine importance la garde des débouchés des Alpes et du passage du fleuve, qui protègent ritalie contre les Allemands.
Le marquis Obizzo Malaspina, outre la Lunigiana, avait beaucoup de possessions sur les confins de Crémone, et depuis Massa, près le Lucquois, jusqu'à Nazano près Pavie; ce territoire embrassait soixante milles (1). La maison savoyarde de Mauriennc sortait de ses vallées allobroges pour s'étendre en deçà des
(t) Ils lui sont confirmés dans un diplôme de Frédéric l""", 50 septembre 1164.
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Alpes, occupant les marquisats d'Ivrée et de Suse; UlricManfredi, au temps de Henri V, dominait des Alpes Cottiennes à la rivière de Gènes, et de Mondovi à Asti, ville qui était gouvernée par itn de ses frères, évêque. Mais, ti-op souvent affaiblie par des partages, la maison de Savoie ne révélait pas l'importance que sa position devait lui faire acquérir plus tard.
Dans l'Apennin toscan, ou trouvait encore des comtes , des marquis et des alleux de nobles en grand nombre, ou bien des monastères, des abbayes, des biens épiscopaux isolés, qui étaient restés en dehors du mouvement républicain. Les marquis d'abord, et la comtesse Mathilde ensuite, avaient contenu les factions dans l'Étrurie et assuré la prédominance papale; aussi n'y voyait-on jamais, ou du moins très-rarement, un évèché partagé entre deux concurrents. Les gouvernements libres tardaient donc à se développer dans cette province; mais, lorsque le pape et l'empereur s'en disputèrent la succession, les peuples, ne sachant à qui obéir, furent moins soumis aux deux compétiteurs, et, comme on négligeait leurs intérêts, ils songèrent eux-mêmes à leur propre administration.
Rome offrait toujours uii grand mélange d'institutions anciennes et nouvelles, avec les trois éléments de peuple, de fief, de sacerdoce. Le préfet, les consuls et le sénat constituaient un gouvernement républicain ; les feudataires et les châteaux représentaient le droit de l'épée, et le pape, la souveraineté : de là des luttes continuelles avec alternative de succès et de revers. Dans le dixième siècle, où la force brutale dominait, les feudataires prévalurent en établissant cette oligarchie turbulente qui absorba presque l'oligarchie ecclésiastique. Après la restauration des Othons, la noblesse fut réprimée et la papauté relevée, maisè la condition de s'appuyer sur l'étranger, qui se réserva la justice et le droit de battre monnaie.
Les pontifes, qui dominaient sur le monde entier, ne jouissaient que d'une très-faible autorité dans la ville de leur résidence. Grâce aux fréquentes donations impériales, ils exerçaient l'autorité souveraine sur l'ancien duché de Rome, sur l'Exarchat et la Pentapole ; mais ils étaient entourés de sèigncui's puissaiits : le duc de Spolète dans l'Ombrie méridionale, dans le Picénum et une partie duSamnium; au midi, le marquisat de Guarnerio entre les Apennins et l'Adriatique, de Pesaro àOsimo;delà jusqu'à la Pescara, le marquisat de Camerino et de Fermo ; celui de Téate, de la Pescara à Trivento. Tous ces princes, aussitôt