‹ Histoire des Italiens (volume 4)Chapitre 317 sur 365 · CONRAD III · texte numérisé non relu

CONRAD III

pas divisé les confédérés. A la prise de Salerne , les Pisans se tinrent pour offensés que l'empereur signât la capitulation sans leur intervention ; de sou côté, le pape prétendait que cette ville lui appartenait, et, comme on voulait fractionner la puissance en nommant un nouveau duc de la Fouille, ou se disputait pour savoir qui lui donnerait l'investiture; enfin il fut convenu qu'elle serait conférée par le pape et l'empereur, qui tiendraient ensemble le gonfalon. D'autres conflits surgirent à l'occasion du mont Cassin, mais on finit par s'entendre; alors Innocent et Lothaire reprirent le chemin de Rome, dont les armes impériales ouvrirent les portes au pontife. Lothaire, après avoir ra- 5 décembre, vagé l'Italie à sa venue comme à son retour, se retirait avec peu de gloire et encore moins de profit, lorsqu'il mourut près de Trente : homme d'honneur et brave, ami du juste, mais qui n'était pas assez robuste pour l'époque.

Roger, qui avait attendu le moment où l'armée impériale devait se dissoudre, reparut bientôt et reprit les villes, sans écouter saint Rernard, qui était venu pour conseiller la paix. Bien plus, il prétendit s'ériger en arbitre entre Innocent et l'antipape, et, ^-^^ après la mort d'Anaclet, il nomma Victor IV; mais saint Bernard fit tant qu'il mena le nouvel antipape aux pieds d'Innocent, lequel reçut aussi la soumission des dissidents. Ce pape réunit alors dans le palais de Latran le onzième concile œcuménique, composé de 2,000 prélats, auxquels il dit : « Vous savez que « Rome est la capitale du monde ; que les dignités ecclésiastiques « se reçoivent avec la permission du souverain pontife, comme « un fief, et qu'on ne peut , sans cela, les posséder légitime- « ment. »

Le pape excommunia Roger dans ce concile, puis se mit en campagne avec de bonnes troupes, disposé à le combattre s'il repoussait les propositions de paix. Le roi de Sicile fut inflexible; le pontife alors l'attaqua, mais il eut le même sort que son prédécesseur Léon XI, et, comme lui, il tira profit de sa défaite. Fait prisonnier avec plusieurs cardinaux, il vit son vainqueur tomber à ses pieds et lui demander pardon de l'avoir vaincu ; il conclut donc la paix avec Roger, en lui renouvelant l'investiture qu'il avait déjà reçue de l'antipape, à la condition qu'il rendrait hommage à l'Église romaine et lui paierait six cent schifates d'or par an. (1) Salerne, sur la principauté de laquelle les papes eu-

(1) Concedimiis, donamus et auctorizamus (ib\,fiUo tuo Rogerio , et

494 CONRAD m.

rent toujours des prétentions, ne fut pas comprise dans le traité , mais bien Capoue , enlevée au persévérant Robert, et Naples avec ses dépendances ; cette ville même, ayant perdu son duc pendant la bataille, consentit à se soumettre au nouveau roi.

Ainsi fut confirmé sur le royaume le haut domaine que le saint-siége avait acquis un demi siècle auparavant. Roger chercha dans de nouvelles victoires, dans les proscriptions et les confiscations, une légitimation plus ambitionnée à notre époque que la bénédiction papale.

Le Guelfe Henri paraissait devoir succéder à Lothaire en Allemagne; maison lui préféra Conrad de Franconie, qui, ayant abdiqué la couronne d'Italie, se croisa avec soixante-dix mille cavaliers et un nombre infini de fantassins, dont très-peu, après d'horribles souffrances, l'accompagnèrent à son retour. Pendant sa longue absence, les communes prirent de l'accroissement ; la liberté, bien qu'avec des formes diverses, faisait partout son apparition, et se manifestait dans les luttes de Venise avec Ravenne, de Pise et de Florence avec Lucques, deVicence avec Trévise, de Fano avec Pesaro, Fossombrone et Sinigaglia ; de Vérone avec Padoue, parce que celle-ci avait détourné le lit de l'Adige ; de Modène avec Bologne, parce qu'on avait donné à celle-ci l'abbaye de Nouantola; de Crémone et de Pavie avec Milan, qui, non satisfait d'avoir conquis la liberté, voulait dominer sur les villes des environs.

Les barons, faiblement soutenus par le pouvoir impérial, succombaient sous les efforts des communes, qui étendaient l'égalité populaire même jusqu'en Toscane. Florence, Sienne, Pistoie, Arezzo, occupaient le premier rang parmi les communes et| les seigneuries limitrophes; selon une lettre de Pierre, abbé de Cluuy, au roi Roger, « l'aspect de la Toscane était misérable, car on confondait les choses humaines et divines. Les villes, les châteaux, les bourgs, les villages, les routes publiques et les églises mêmes étaient exposés aux meurtres, aux sacrilèges, aux rapines ; les pèlerins , les clecrs, les moines, les abbés, les prêtres , les évêques, les patriarches étaient pris, dépouillés, battus,

aliis filHs fuis secundum tuam ordinationem in regno substituendis , et hxredibus suis, corouam regnt SicUiêe et Calabnx et Apuliœ, etc. Tu autem et hœredes lui censiim, videlicei sexcenios schi/atos, annis singulis Romanx Ecclesise persolvere debes, etc.

ARNAULD DE BRESCIA. i95

égorgés (l). » Les princes normands réprimaient dans le midi le mouvement républicain; mais, loin défavoriser les empereurs, ils se déliaient des anciennes prétentions qu'ils pouvaient faire valoir sur leur récente domination.

Le pouvoir impérial était donc partout en décadence, mais sans bénéfice pour l'autorité pontificale, contre laquelle Arnauld de Brescia dirigea des attaques d'un genre nouveau. Elevé en France à l'école d'Abélard, ce libre penseur plus renommé par ses amours et ses malheurs que par l'audace de son éclectisme, Arnauld fut d'abord soldat, puis moine; il commença à propager en Italie les doutes et les idées négatives de son maître, et à censurer les mœurs dépravées du clergé. Beau discoureur, avidement écouté, comme l'est toujours quiconque se livre à la médisance, il se mit à battre en brèche la puissance ecclésiastique : il répugnait au bon droit, disait-il , que le clergé possédât des biens, et que les évèques jouissent des régales, tandis qu'ils devraient vivre, à la manière des apôtres , de la dime et des offrandes, en restituant les propriétés au prince à qui elles appartenaient (2). Dans ses prédications, il mettait plus d'enthousiasme et de conviction que les novateurs qui plus tard vinrent à son exemple ébranler par le raisonnement le régime chrétien de l'État et de l'Église, il comparait les gouvernements de l'époque aux anciennes républiques, rêve ou délire perpétuel des Italiens, alors surexcité par la renaissance des études classiques des jurisconsultes. 11 était écouté avec faveur par les laïques, qui désiraient se rendre indépendants des évèques dont ils avaient reçu aes privilèges féodaux; les politiques^ comme on appelait ses fauteurs, voyaient donc leur nombre

(1) Ep. 31, livre v.

(2) .... Arnoldus, quem Brixia protulit ortu Pestifero, teuui nulrivit Gallia suuUu... .... Assumpla sapienlis fronte, diserto Fallebat senuone rudes, cleruinque procaci Insectaus odio, mouachorum acerriraus hostis, Plebis adulator, gaudens popularibus auris, Ponlitices, ipsumque gravi corrodere liugua Audebat papam

Arliculos etiam lidei, certumque lenorem

Non salis.exacta slolidus pietate fovebat ,

Iiiipia mellifluis admisceus toxica verbis. Arnauld de Bre.'^cia est devenu un des liéros à la mode dans les tristes querelles jansénistes de la fin du siècle dernier. Sans consulter les œuvres de Tainburini et autres semblables pauvretés, voyez H. pRAiskE, Arnold von Brescia und seine Zeit; Zurich, 1825.

Page 1