ARNAULD DE BRESCIA
s'accroître tous les jours, et, pleins de résolution, ils refusaient d'obéir au pape-
Le peuple lui-même était irrité contre le pontife ; les citoyens de Tivoli, révoltés, ayant fait subir aux Romains une déroute complète, Innocent, après un siège rigoureux, les contraignit à capituler, mais respecta la vie des coupables et les murailles de la ville. Indignés de cet acte de clémence, qu'ils appelèrent une h-ahison selon l'habitude, les Romains coururent en
ii/«i. tumulte au Gapitole, proclamèrent le rétablissement de la république, composèrent un sénat de cinquante-six membres, et, au nom de cette autorité nouvelle et du peuple romain, déclarèrent la guerre à leurs voisins. Innocent mourut avant d'avoir pu dompter cette faction; mais Célestinll, qui lui succéda, se mita persécuter
<U3. Arnauld, bien qu'il eût été son ami. Le novateur, mal soutenu par la mobile faveur du peuple, s'enfuit à Zurich, où il prêcha contre l'Église avant Zwingle^ puis en France, en Allemagne, toujours suivi par les regards et la voix de saint Rernard.
Les deux grandes familles des Pierleoni et des Frangipani , jusqu^alors ennemies, s'entendent pour abaisser la faction démocratique et détruire le gouvernement républicain ; mais les bourgeois, guidés par la noblesse inférieure, invoquent la souveraineté immédiate de l'empereur, comme on le faisait au temps de
ii34. l'ancienne Rome. Le pape Luce II, qui s'avançait vers le Capitule en procession armée pour en expulser les nouveaux magistrats, est repoussé à coups de pierres et frappé à mort. La faction contraire s'enhardit, et l'on eut de la peine à nommer ,,^„ Eugène III, disciple de saint Bernard, qui, pour n'être pas contraint de reconnaître le sénat, s'enfuit de Rome. Arnauld prit à sa solde deux mille Suisses, et vint avec cette force vénale pour raffermir la magistrature républicaine du Capitole. Il se proposait d'instituer un ordre équestre, intermédiaire entre le peuple et le sénat, et de rétablir les consuls et les tribuns; en un mot, avec cette restauration intempestive et pédantesque du passé, il agrandissait l'autorité impériale, tandis qu'il ne laissait au pape que les jugements ecclésiastiques.
Le vulgaire croit facilement que les anciennes grandeurs reviennent avec les anciens noms; entraiué tout à la fois par l'enthousiasme et la fureur, il abat les tours et les palais des cardinaux et des nobles de la faction contraire, non sans faire quelques victimes, abolit la dignité de préfet de Rome pour nommer patrice Giordano, frère de l'antipape Anaclet, et contraint tous
ARNAULD DE BRBSCIA. 497
les citoyens à lui prêter serment. Eugène, après avoir tenté vainement d'amener une réconciliation, excommunia Giordano ; puis, unissant ses forces à celles de Tivoli, il força les rebelles à rentrer dans l'obéissance, et se vit accueilli par les mêmes démonstrations de joie qui avaient accompagné 'son expulsion (1). Triomphe éphémère; bientôt, obligé de quitter Rome de nouveau, il passa en France pour organiser une croisade. Après son départ, les républicains appelèrent Conrad III, en se vantant de n'avoir agi que pour rendre à l'empire la grandeur qu'il avait sous Constantin et Justinien, et pour qu'il recouvrât tous les honneurs qui lui étaient dus et dont on l'avait dépouillé; c'était dans ce but, lui disaient-ils, qu'ils avaient démoli les forteresses des grands, mais ils le priaient de venir compléter leur ouvrage, d'établir sa résidence à Rome, et d'abattre les Normands, fauteurs du pape (2) .
L'empereur, loin de se fier à un peuple léger, fournit des troupes au pape , qui , fort de leur concours et de la présence d'auxiliaires français, vint se poster à Tusculum. Là, soutenu par les habitants de la ville et par les Normands, il entama des négociations avec le peuple de Rome ; elles eurent pour résultat le maintien du sénat , mais la nomination d'un préfet par le pape, selon l'ancienne coutume.
Le peuple, sans s'effrayer des idées classiques sur la puissance illimitée du prince , voulait réformer l'État d'après les plans d'Aruauld et les exemples de l'histoire; mais la haute noblesse désirait maintenir le régime féodal, en empêchant tout à la fois^ les papes de dominer et le peuple de s'affranchir. La république continua sous Anastase IV ; mais l'Anglais Adrien IV, lorsque le <i5ô-54. peuple eut assassiné le cardinal de Sainte-Pudenziana, donna
(1) Saint Bernard adressa ses livres De consideratïone à Eugène IV. Dans le quatrième, il dit : « Rien n'est plus connu des siècles que l'insolence et le faste des Romains, gens ennemis de la paix, habitués au tumulte, inhumains et intraitables jusqu'à présent; ils ne savent se soumettre que lorsqu'ils sont dans l'impuissance de résister. Là est la plaie ; c'est à toi de la guérir. Tu ris peut-être de moi, parce que tu la crois incurable; mais ne te décourage pas. »
(2) Otto Frising., De gestis Frid., livre i, c. 27, 28. — Les propositions des Romains à Conrad furent résumées dans ces vers :
Rex valeat : quidquid cupit oblineat ; super hosles Imperium teneat ; Romœ sedeat, regat orbem Princeps lerrarum, ceu fecil Justinianus; Cœsaris accipiat Cœsar, quœ suntsua pra-sul, Ut Christus jussit Petro solvente tributum.
HIST. DES ITAL. — T. iV. 32