BARBEROUSSE A ROME
La république proclamée par Arnauld de Brescia durait encore dans cette ville. Les novateurs, après avoir réduit le pape à la cité Léonine, le sommèrent de renoncer à tout pouvoir temporel et de se contenter du royaume qui n'est pas de ce monde; mais le pape, Adrien IV, refusa d'obéir. Tous les esprits attendaient donc avec anxiété l'arrivée de l'empereur. Aiderait-il les républicains à humilier le pape , l'ancien adversaire de l'empire? ou bien voudrait-il réprimer cet élan de la grande cité vers la forme toujours préférée des Italiens, et qui anéantissait la prérogative impériale? Frédéric ne tarda point à se déclarer; il réclama au comte de Campanie , près duquel il s'était réfugié, Arnauld de Brescia, le livra au préfet impérial de la cité, et les Romains, des trois longues rues qui aboutissent sur la place Popolo, purent voir le bûcher dont les flammes dévorèrent le rebelle hérétique (l).
Les citoyens, que le supplice d' Arnauld n'avait point effrayés, voulurent imposer des conditions à Frédéric avant de l'admettre dans la ville. Les sénateurs , descendus du Capitole pour lui prêter le serment, lui débitèrent un discours sur les antiques gloires de Rome et sur l'honneur qu'on lui faisait eu le recevant comme citoyen , lui étranger, et en allant le chercher au delà des Alpes pour le nommer empereur : ils l'invitaient à jurer qu'il observerait les lois, maintiendrait la constitution de la ville et la défendrait contre les barbares; il devait payer cinq mille livres pour les dépenses.
Les Italiens ont toujours aimé les phrases de rhétorique ; mais le positif Allemand interrompit ces vanteries posthumes en leur opposant leur humiliation présente : « Il était leur roi, leur dit-il, parce que Charlemagne et Othon les avait subjugués par les armes , et que les sujets ne devaient pas imposer de lois
qu'on appelait Romea ou Francesca; du territoire de Parme et de Plaisaiice, elle traversait l'Apennin du mont Bardone pour descendre à Pontreinoli, de là à Villefranclie, Sarzaue, Luni , le Frigido, le Salto de la Cervia, Lucqiies, Altopascio, le Galleno. Après avoir franclii l'Arno sous Fuceccliio, on entrait dans le chemin de traverse de Castel Fiorentino, d'où l'on allait à Certaido, Poggibonsi, Staggia, Sienne, Buonconvento, Sanqnirico, Spedaletto de Bricole, Radicofani, Acquapendenle, Bolsena, Monteliascone, Viterbe, Siilri, Poitacaslello de Rome. Cette roule est indiquée dans l'itinéraire de Philippe-Auguste, roi de France, lorsqu'il revenait delà croisade en 1191. -''■="^~~— — ~
(1) '< Il fut pendu et brrtlé, et ses cendres répandues dans le Tibre, pour que K la plèbe stupide ne vénérât point le corps de cet infâme, » dit le bon Muratori.
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aux souverains , mais^les recevoir de lui (l). » Un millier de cavaliers, qu'il envoya derrière eux , occupèrent le château 18 juin. Saint- Ange et la cité Léonine, où il fut couronné par le pape, dont il tint l'étrier, bien qu'il répugnât à son orgueil de se plier à cette humiliante coutume. Les Romains, qu'on avait exclus de cette cérémonie et forcés de rester sur l'autre rive du Tibre , s'agitent en tumulte , passent des cris aux voies de fait , et commencent une lutte qui coûta la vie à beaucoup de citoyens et à un certain nombre d'Allemands ; les autres, faute de vivres, durent abandonner la ville le lendemain.
Tel était désormais le cortège ordinaire du couronnement tudesque. Les fièvres romaines, comme il arriva souvent (2), firent justice des bandes armées que l'Allemagne versait sur l'Italie; en outre, comme le temps fixé pour le service militaire allait expirer, Barberousse dut se résoudre au retour. Il n'avait donc pas aboli la république romaine , ni réalisé ses prétentions sur la Fouille. Robert de Capoue fut livré au roi de Sicile, qui, après lui avoir fait crever les yeux, l'ensevelit dans une prison ; ce même roi prit ou battit les autres barons qui avaient levé la tête dans l'espoir d'être secourus par Frédéric, lequel revint sur ses pas détruisant et saccageant les cités. Les Lombards, reprenant courage, harcelèrent Barberousse pendant sa retraite , et les Véronais lancèrent dans l'Adige des troncs d'arbres qui , abandonnés au courant , allaient frapper le pont de bateaux sur lequel passait l'armée; puis, dans l'étroite vallée de ce fleuve, Albéric de Vérone incommoda ses troupes par les grosses pierres qu'il faisait rouler des montagnes. Néanmoins il promit à Frédéric de ne plus entraver sa marche, s'il lui donnait 800 livres d'argent, plus une cuirasse et un cheval pour chaque cavalier allemand; mais Othon de Wittelsbach l'expulsa des hauteurs. Barberousse, de retour en Allemagne, rendit compte de cette expédition à son historien dans une lettre qui nous est restée 5 pour se disculper,
(1) Hospes eras , civemfeci : advena fuisti ex transalpinis partibus, principem constitui. (Otto Frisinc, 721.) Et il lui fait répondre : Legitimus possessor sitm.... Principem populo, non populum principi leges prasscribere oportet. Après avoir raconté les massacres, il ajoute avec une atroce ironie : Usée est pecunia , quant tibi princeps tuus pro tua offert corona.
(2) Roma ferax febrjum/necis et uberrima frugam ;
Romanae febres stabill sunt jure fidèles.
(PierDamiam.)
LIÈTE DE BESANÇON. 505
il attribue sa défaite aux obstacles ordinaires, ou la dissimule sous l'expression d'une confiance menaçante.
Les Milanais , comme un ressort qui n'est plus comprimé , relèvent la tête après son départ ; les nombreux Italiens qu'il avait laissés sans patrie redoublent leurs plaintes, et, par ressentiment, on veut détruire tout ce qu'il avait fait. Deux cents cavaliers et deux cents fantassins de deux quartiers de Milan vont reconstruire Tortone, qui s'était sacrifiée par dévouement aux Milanais, et lui donnent, en signe d'union , la trompette pour convoquer le peuple, la bannière et un sceau avec les armes des deux villes. Les Milanais tombent ensuite sur tous ceux qui obéissaient à l'empereur, battent les Pavesans, assaillent leur ville, où ils entrent avec deux bannières, et soumettent les habitants à des conditions humiliantes; puis ils triomphent de Novare, rasent Vigevano, prennent vingt châteaux du Luganals avec les forteresses de Chiasso et de Stabbio, détruisent de nouveau Côme , punissent Crémone et les marquis de Montferrat. Les Brescians firent aussi la guerre auxBergamasques, et, dans la funeste journée de Palusco, ils leur enlevèrent, avec un grand nombre de prisonniers, le gonfalon , qu'ils déployaient ensuite chaque année dans l'église des Saints-Faustiii-et-Giovita. Ainsi des dévastations fraternelles punissaient les dévastations étrangères.
Les cris des victimes arrivèrent au delà des Alpes, et Frédéric brûlait de réparer la honte et le dommage de ses partisans. Il était encore très-offensé que le pape , sans sa participation , eût conféré le titre de roi de la Fouille à Guillaume, fils de Roger ; il multiplia donc ses plaintes, et défendit aux ecclésiastiques de ses États de s'adresser à Rome pour la collation des bénéfices ou tout autre motif.
Frédéric ne se fondait plus exclusivement sur le] droit brutal de l'épée ; il était entouré de légistes, qui, fiers d'une science nouvelle, se proposaient d'imiter les anciens jurisconsultes, nonseulement en défendant avec zèle les prérogatives impériales, mais encore par des chicanes de mots et des subtilités sur leur interprétation. Les Allemands ayant arrêté un évêque , le pape adressa à l'empereur une réclamation, dans laquelle il disait entre autres choses : « Nous t'avons accordé la couronne impériale , et nous n'aurions pas hésité à t'accorder de plus grands bienfaits (bénéficia), s'il pouvait y en avoir de plus grands. » Les légistes de Frédéric, par une subtilité qui révélait le besoin de susciter des querelles , prétendirent que le pape indiquait par