GUERRES EN LOMBARDTE
Les cites lombardes ne tardèrent pas à s'apercevoir combien il est dangereux de s'allier avec les forts (l) ; en effet, une fois délivré de la seule ville qui pût lui résister, Frédéric ne garda plus de méuagements envers les autres, les pressura sans pitié,
Nisi quod nunc utimur brevitatis via.
Post Papiam ponitur urbs Novariensis, Cujus in principio dimicavil ensis ; Frangens et reverberaiis viribus imnaensis. Impetum superbi Mediolanensis.
Carmioe, Novaria, srepe meo vives, Cujus sunt per omuia commeiulandi cives : Inler urbes alias eris laude dives, Donecdesint Alpibus frigora vel nives....
Mediolanensium dolor est immensus , Pro dolore nimium conturbatur sensus ; Civibus Ambrosii furor est accensus, Duni ab eis petitur ut a servis ceosus. Intérim praecipio tibi, Constantine, Jam deponedexleram, tuse cessent minœ; Mediolanensium tantœ sunt rulnae, Quod in urbe média modo régnant spinae ,
Tantus erat populus atque locus ille, Si venisset Grœcia tota cura Achille , In qua tôt sunt mania, tôt potentes villse, Non eam subjicere possent armis mille.
Jussu tamen Cœsaris obsidetur locus, Donec ila venditur esca sicul crocus In tanta penuria non est Ibi jocus, Ludum tandem Cœsaris terminavit rocus....
Erant in Ilalia grèges vespillonum, Semitas obsederat rabies prsdonum, Quorum cor ad scelera semper erat pronum, Quibus malum facere videliatur bonum.
Cœsaris est gloria, Caesaris est donum Quod jam patent omnibus vi<fi regionum, Dum ventis exposita corpora latronum Surda flautis, Boreae captant aurse sonum....
Jam ty ranno Siculo S i c u 1 i detrectant , Siculi te sitiunt, Cœsar, et exspeclant, Jam libenter A p u 1 i tibi genuflectant, Mirantur quid detinet, oculos humectant....
Imperalor nobilis, âge sicut agis, Sicut exallatus es, exaltare agis, Fove tuos subditos, hostes cœde plagis.
Super eos irruens ultione stragis.
Voy. Grimm, Geschichte des Mittelalters aus Kônig Friedrich der Staufen nnd aux seiner wic der nachslfntgenden Zeit; Deriin, 1845.
(1) Sicqne factiim esf, quod Lombardi, qui inter alias nationes liber tntis singularitate gaudebant, pro Mediolani invidia, cum Mediolano parifer corruerent, et.se Teutonicorum serviluti misère subdiderunf. (Cliron. Salein.)
GUERRES EN LOMBARDIE. Mty
prétendit leur imposer de nouvelles charges, et voulut même les démanteler. Crémone, Pavi et Lodi, ses villes dévouées, eurent le droit de choisir leurs consuls ; mais Ferrare, Bologne, Faenza, Imola, Parme, Gôme etWovare, bien qu'elles fussent de son parti, reçurent des podestats impériaux , choisis parmi les Allemands ou ces misérables qui, à force de maltraiter leurs compatriotes, veulent se faire pardonner le crime d'être Italiens.
Frédéric se proposait de réduire à la même condition le patrimoine de Saint-Pierre. Roland Bandinelli de Sienne, dont nous avons déjà parlé, prélat renommé pouj* son savoir, sa vertu et sou expérience du monde , avait succédé au pape sous le nom d'Alexandre lU ; mais le cardinal Octavien, de Rome , par- ns9. tisan de Barberousse , revêtit les insignes pontificaux , emprisonna le pape et les cardinaux, et prit le nom de Victor IV. Le peuple et les Frangipani délivrèrent Alexandre, qui sortit de Rome; l'antipape achetait des évéques et caressait l'empereur, qui, soutenant Victor, puis trois autres antipapes ( Pascal III, Calixte III, Innocent lll), brisait l'unité catholique dont il était le représentant séculier. Des excommunications furent lancées contre Victor, contre les évêques, les princes et les consuls de Crémone, de Lodi, de Pavie, de Novare et de Verceil, ses adhérents. Des évêques, des marquis, des capitaines et autres personnages, des citoyens grands et petits demandaient qu'on fit cesser ou qu'on modérât les excès et les abus des lieutenants ini|)ériaux ; mais Frédéric n'usant de justice ni de miséricorde" ( 1 ^ et, traversant les Alpes avec une nouvelle armée, il remettaîtjsous le joug les ne-», villes qui s insurgeaient. Les Véronais, les Vicentins, les Padouans et les Trévisans, aidés par les Vénitiens , avaient chassé ses podestats : lorsqu'il voulut les dompter, il comprit qu'il ne pouvait compter sur les troupes italiennes qui l'accompagnaient; il s'en retourna donc presque en fugitif, tandis que les Italiens ,,gg fortifiaient les passages afin de l'empêcher de revenir avec des armées.
Tous ces faits rendaient plus déchirantes les lamentations des Milanais, qui, sans patrie, erraient de ville eu ville, demandant secours et vengeance. Si la liberté commune avait succombé sous les coups de l'ennemi, c'est parce que les italiens s'étaient trouvés
(1) Episcopï, march'wnca , comités, capitanei, aliique etiam proceres, ac quamplures alii etUim Longobnrd'ui liomines, iam magni qitam porvi, aiii cum crucibus, ante unpenitorem venicMes, de imperatoris procuratoribus nimis vafde conquercbanltir... Ipse, querimonias Longobardorum quosi vilipendens et pro nihilo habens, nihil inde fecit. (Otto i^ioiucNA.)
516 CONGRÈS DE PONTIDA.
désunis et rivaux; pour être encore forts et se maintenir libres, que leur fallait-il donc? la concorde et l'union. Ils le comprirent,et les hommes qui, dans la prospérité, ne s'étaient rencontrés que l'injure à la bouche et le fer au poing, devinrent frères dans le malheur. Oubliant leurs haines et leurs jalousies, les divers peuples de la Lombardie, de la Marche et de la Romagne formèrent une ligue dans l'assemblée de Pontida, ville située sur la frontière du Bergamasque et du Milanais : ils jurèrent sur avril'. le saint Évangile de s'aider les uns les autres, de s'indemniser mutuellement des dommages éprouvés pour la défense de la liberté, de ne faire ni paix ni trêve avec l'empereur Frédéric ou les siens, si ce n'est d'un commun accord , de ne pas souffrir qu'une armée allemande descendît en Italie; dans le cas où elle franchirait les Alpes , ils s'engageaient à combattre l'empereur ou toute personne qui le favoriserait, jusqu'à ce que cette armée fût sortie de l'Italie, de manière à pouvoir recouvrer les droits que la Lombardie , la Marche et la Romagne possédaient au temps de Henri III (1). Outre les villes qui signèrent, on laissa (comme on dit aujourd'hui) le protocole ouvert pour celles qui voudraient adhérer à la ligue.
'; (1) Le serment fut renouvelé en 1170, dans les termes suivants : In nomine
; Domini, amen. Egojuro ad sancta Dei evangelia quod non faciam neqne
treguum, neque guerram recredutam , nec aliquam concordiam cuni
Frederico imperatore, neque cumfilm ejus, nec cum uocore ejus, neque
I cum alia quacumque persona ejus nomme , yiec per me, nec per aliam
i quamcumqtie personam, et ab al'iohominejactam, non habebo ratam. Et
bonafide pro meo operam dabo vlribus quibuscumque potero, ne aliquis
] exvrcitus modicus vel magnus de Alemannia, vel de alia terra impera-
\ torts quse sit ultra montes, iniret Italiam. Et si prxdictus intraverit,
; ego vivam guerram faciam imperatori et omnibus illïs personis qux
modo sunt ex parte impera loris , vel pro tempore fuerint, per quas
prxdictus exercltus debeatexire de Italia, donec prxdictus exercitus de
Italia exeat. Ego bona fide, per me et per omnes personas, totius meas
virtutis salvabo et guardabo personas et res omnium hominum societalis
{ Lombardiee , Marcfîïœ'éTRùtnanicC, et nominutim dominum marchionem
■ Mdlaspinam, et omnes personas quse modo sunt in socieinte vel extra. Et
s ego nullam concordiam feci vel faciam cum imperatore Constantinopo-
liiano... sine consilio credentiœ cujusque civitatis... Etfilios meos qui
sunt in œtate quatuordecim annorum, infra duos menses... faciam
jurai e omniapr.rdicta et attendere.
Ou discute pour savoir quel fut cet Henri ; peu importe, mais cela suffit
^ pour démentir l'assertion de Sigonius, et surtout l'extension que lui a donnée
/ / Sismondi, qu'Otlion, par une constitution générale, avait affranchi les muni-
/ / cipes. Les confédérés auraient invoqué celte constitution, et non des coutumes
incertaines. .TZ'ZIZZT"'
Les Italiens purent ainsi, une main sur l'épée et l'autre tendue à leurs frères, connaître la puissance de l'union. Le premier acte des confédérés lombards fut de reconstruire Milan, renversé par la haine commune avec le concours de tous les bras amis ; puis, après avoir vainement employé la persuasion, ils marchèrent contre les villes que la gratitude ou la peur attachait à Frédéric, afin de les soumettre et de les contraindre à entrer dans la ligue lombarde.
Le pape Alexandre III avait refusé de remettre à un concile, réuni à Pise par l'empereur, le soin de décider entre lui et l'antipape ; mais, voyant toutes les terres de l'Église occupées par des schismatiques et des Impériaux, il dut chercher un refuge en France, où il reçut de grands honneurs : le roi de ce pays et celui d'Angleterre marchèrent aux deux côtés de son cheval eu lui tenant les étriers. De là il encourageait ou bénissait la ligue lombarde, et lança contre Frédéricun anathème dans lequel, comme « vicaire de Saint-Pierre constitué par Dieu sur les na- « tions et les royaumes, il délie les Italiens du serment de fidélité n prêté à ce monarque, soitpour l'empire, soit pour le royaume ; il « proclame, avec l'autorité de Dieu, que l'empereur n'aura « plus désormais de force dans les combats, qu'il ne remportera « point de victoire sur les chrétiens , et ne jouira en aucun lieu « de paix et de l'epos , tant qu'il n'aura pas fait une pénitence « convenable (i).»
Les confédérés étaient favorisés par Guillaume II de Sicile, qui désirait que Frédéric eût assez d'embarrras en Lombardie pour se trouver dans l'impuissance de menacer la Pouille. Henri III d'Angleterre offrait aux Milanais de restaurer les murailles de leur ville, plus trois cents marcs, autant aux Crémonais, mille aux Parmesans et aux Bolonais, s'ils obtenaient que le pape dégradât l'archevêque de Cantorbéry, son adversaire. Manuel Comnène de Constantinople, qui songeait à revendiquer ses droits sur l'Italie, envoya lui-même des ambassadeurs au pontife afin d'aviser aux moyens de faire cesser le schisme et de réunir l'Église grecque à l'Église latine; il offrait tout l'argent nécessaire pour expulser les Allemands , à la condition qu'il porterait la double couronne de l'empire d'Occident et d'Orient; en même temps, il donna la main d'une de ses tilles à Othon Frangipani, le plus grand personnage de Rome, rechercha
(1) Jeandc Smisbery, Ep. 210, ap. L\bbi,, ConciL, tom. x, 1450.
l'amitié des Génois , et fournit aux confédérés lombards de l'argent pour acheter des mercenaires , qui furent alors introduits daus les guerres italiennes.
Néanmoins le pape , fidèle à l'idée de ses prédécesseurs , voulait que le siège de l'empire réintégré fût à Rome ; or, comme le monarque grec insistait pour Gonstantiuople, la négociation n'eut pas de suite.
Barberousse, désireux d'éteindre cet incendie, descend de nouveau par le val Camonica ; adoptant un langage plus doux en face des peuples associés, il promet de faire droit aux plaintes, ce qui ne l'empêche pas d'en susciter de nouvelles par une conduite hostile : il dévaste le Bolonais pour venger son ministre Boson, tué dans cette contrée , lève des contributions et se fait livrer des otages. A la nouvelle que les habitants de Tusculum et d'Albauo, ses partisans, avaient été assaillis par les citoyens de Rome, il accourt, livre aux Romains une bataille sanglante et marche ensuite sur leur ville. Alexandre, secondé par les Siciliens , la mit en état de défense ; mais l'antipape Pascal excitait Frédéric, qui, pour se rendre maître du Vatican , incendia l'église de Saint-Pierre, et se fit couronner de nouveau par son pape. Alors il envoie cette proposition aux Romains : « Décidez Alexandre à renoncer à la tiare, j'amènerai Pascal à l'imiter, et le scliisme finira par cette double abdication. >■ Les Romains, désireux de la paix, se montraient favorables à ce projet ; aussi le pape Alexandre , qui ne se croyait pas même en sûreté dans les maisons fortifiées des Frangipani , crut devoir se réfugier a Gaëte.
Les Pisans secondaient l'empereur; ils mirent en fuite leur archevêque, qui les dissuadait d'aller combattre le pontife, et aidèrent Frédéric à prendre Rome ; mais la malaria décima son armée et fit périr l'archevêque de Cologne, sept évêques, beaucoup de princes et de grands personnages. 11 se retira donc comme s'il eût éprouvé une défaite , et perdit sur les routes une grande partie de son équipage , avec deux raille barons , prélats et chevaliers, outre les soldats. A Pavie , qui lui était restée fidèle , il met au ban de l'empire les villes confédérées et jette en l'air son gant comme signe de défi ; mais il n'ose point les assaillir, dans la crainte que, chez les Italiens qui combattaient s-ous ses drapeaux, l'amour de leurs frères ne l'emporte sur la fidéUté féodale. Enfin il reprend, avec une poignée d'hommes , le chemin de la Savoie, laissant pendus çà et là les otages mi-
LIGOE LOMBARDE. 519
lanais. Les citoyeus de Suse lui enlevèrent les autres et cherchaient à le surprendre dans des embuscades ; mais, en promettant des monts d'or, toute espèce d'honneurs et de biens au comte de Maurienne , il obtint de passer sur ses terres , sans né- neg. gliger pourtant de se travestir.
Durant les six années que Frédéric resta hors de la Péninsule , les républiques italiennes acquirent plus de force et d'étendue, reprirent les cités impériales, et forcèrent l'antipape à se mettre à la dévotion d'Alexandre III; elles enlevèrent les forteresses aux partisans de l'empereur, et surtout au comte deBiandrate, dont elles ruinèrent la citadelle , tuant ia garnison et emmenant des otages. Barberousse envoya contre elles un corps de troupes commandé par Christian , archevêque et chancelier de Mayence, guerrier terrible , qiii abattit un jour trente ennemis avec une masse ferrée ; aussi voluptueux que brave , il traînait après lui une telle suite de femmes et de mulets qu'elle coûtait plus à défrayer que le cortège impérial. Après avoir foulé la Lombardie et ravagé ses environs, il mit le siège devant Ancône, ville dont l'empereur Comnèue faisait un grand cas, parce qu'elle favorisait tout débarquement eu Italie ; il fut aidé par les Vénitiens, qu'entraînait leur ressentiment contre l'empereur de Byzance ou bien la rivalité commerciale. Les habitants , bien que réduits à se nourrir de rats et de cuir desséché, résistèrent avec un courage digne des anciens héros. On raconte qu'un prêtre, nommé Jean, se mit à la nage avec une hache pour aller couper le câble d'un gros navire vénitien appelé TuW il mondo, et parvint à son but malgré les flèches des marins, qui se sauvèrent à grand'peine; d'autres, à son exemple, coupèrent les câbles de sept naAires, qui furent brisés parla tempête. La veuve Stamura, voyant ses concitoyens battre en retraite dans une sortie faite pour incendier les machines de l'ennemi, saisit un tison, s'en approcha et réussit, malgré les flèches qu'on lui tirait, à y mettre le feu. Une autre femme, apercevant un des combattants exténué par un jeûne de plusieurs jours, lui offrit, au détriment de son enfant , le peu de lait que contenaient ses mamelles (l). Cette persévérance fut récompensée; les Ferrarais et la comtesse de Bertinoro vinrent délivrer Ancône.
(I) Iiuoucoiii|>a{iiio, iiiaîlro lloienliii, a raconté ce siège ( Hcr. IL Script, m ). 11 s'écrie : JSon aedcan lUdiam po.sse fwri Iribuluikim alkui, iiisi Italicorum malitta procederet ac livore; in legiùus enim hubetur : ?ion est provincia, scd domina provinciarinn.