‹ Histoire des Italiens (volume 4)Chapitre 79 sur 365 · LE PAPE ETIENNE. PEPIN LE BREF · texte numérisé non relu

LE PAPE ETIENNE. PEPIN LE BREF

Constantin s'occupait d'entasser des syllogismes contre le culte des images , et de tuer les moines qui les défendaient.

Que pouvait faire de plus le pape? Sesouvenantde Grégoire III, il eut recours à Pépin le Bref, fils de Charles Martel et son successeur dans les fonctions de maire du palais. Pépin, plus accessible que son père aux supplications du pape, lui envoya le duc Authariset un évêque pour l'inviter à franchir les Alpes. Etienne, avec les envoyés francs et le silenciaire Jean, de retour, se rendit à la cour lombarde pour faire une dernière tentative ; mais Astolphe n'ayant pas voulu céder, Jean retourna à Constantinophe , et le pape prit la route de Fi ance.

Quelle dut être l'opinion des contemporains , et surtout des Italiens sur ce voyage?

D'un côté, les Italiens voyaient dans les empereurs de Constantinople, non les successeurs légitimes des anciens Césars, mais des maîtres qui possédaient et traitaient l'Italie comme une terre conquise, après l'avoir dépouillée de ses antiques privilèges; de l'autre, ils avaient sous les yeux des rois étangers, armés et superbes, qui juraient et se parjuraient, dévastaient les villes, exterminaient les populations, mettaient tout à feu et à sang. Comme contraste, de vieux prêtres , choisis par le peuple et parmi le peuple, prient, écrivent, font des processions , envoient des ambassades , vont en personne implorer la paix et la justice; tout au plus, ils arment une poignée d'hommes pour leur propre défense. Au milieu de ces trois puissances, attentives à conserver ou à soumettre la Péninsule , se trouvaient des millions d'Italiens dont le sort se décidait dans leurs débats; avec le pape, ils priaient et gémissaient, tandis que l'empereur et le roi les dépouillaient et les tuaient. Combien n'avaient-ils pas souffert sous cette domination grecque, lointaine, arrogante, opprimant les consciences , rendue plus intolérable encore par la cupidité et la tyrannie de ministres qui ne dédaignaient pas de se faire satellites et assassins pour obéir 1 Combien n'auraient-ils pas eu à souffrir en tombant sous le joug de ces Lombards qui enlevaient à leurs frères les lois, les terres, les magistrats et le nom si cher d'Italiens 1 Les Lombards, eu effet, comme il arrive de tout gouvernement militaire, n'avaient pu, malgré une longue domination, prendre racine dans le sol italien ; leur nom inspirait une telle frayeur que, dans les pays dont ils

adveniret. An\stas. Bibl., ib. ; Baronius, ad ann. 754, xxiii, xxv. Tant il était loin des idées de i évolte et <1e souveraineté !

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s'approchaient, les populations prenaient les armes, bien qu'elles en eussent perdu l'usage depuis longtemps , pour repousser le carnage et l'oppression réservés aux vaincus.

S'il restait aux Italiens quelque espoir de résurrection , ou du moins de soulagement , ils ne pouvaient le fonder que sur le pontife , qu'ils regardaient depuis longtemps comme leur représentant, le tuteur de leurs droits , le seul qui sût consoler les opprimés et commander la justice aux oppresseurs; le pontife, d'ailleurs, devait être, par son caractère même, plus doux et plus juste ; puis il rendait encore respectable à toutes les nations ce nom romain qui, par le tort des autres, était tombé dans un avilissement extrême.

Dans un temps d'ordre et de somnolence, où le savoir inerte attendait tout bien des rois, les écrivains réservèrent toute leur sympathie, accompagnée de tous leurs sophismes, pour la concentration des pouvoirs et l'omnipotence des couronnes ; dès lors, ils ne cessaient de maudire le pontife qui, en faisant appel aux Francs, empêcha toute l'Italie de tomber sous la domination des Lombards. Nous admettons, nous, un autre critérium, le vœu du peuple (i); l'historien impartial doit regarder quelle était la cause, dont le triomphe pouvait diminuer les larmes du peuple et les injustices dont il souffrait.

Lorsqu'à la distance de onze siècles , on raconte tranquillement les vicissitudes d'alors, on peut bravement faire un crime aux Italiens de ne pas avoir courbé la tête sous le joug des Lombards; leur entière soumission aurait procuré à l'Italie celte unité qui, obtenue au prix de grandes souffrances, a rendu la France et l'Angleterre, grâce à la domination des barbares, fortes et respectées. Et telle a été, peut-être, la manière de raisonner de ceux-là même qui n'ont pas assez de larmes pour déplorer la chute de l'empire romain, ou assez de colère contre l'étranger

(1) 11 est étrange de voir les contemporains, metfre en avant, à cette ocrasion, le vote universel, auquel, de nos jours, on attribue tant d'in)portance. Paul Diacre disait : 0?Jjn?.ï /?orf?wntr r.rerc(7?M ( nous avons déjà dit que exercitus équivaut à peuple) vel Venetinrum talibus jnssis nnntnmiter restUerunl . Anastase le Biliiiotluxaire, dans lepas^aue cité à la seconde note, parle de la résolulion de toute l'ilalie; le pape, ajoute-t-il, grattas voluntati pnpuli referenx pro mentis proposi/o. apaisait les insurgés. Grégoire, dans sa lettre à Peuipereur, dit : Plane parnfi sunt Occidenfnles ulcisci etiani Orientales... Totus Occid^ns sancto principi Apostolorum fidei friictus offert.

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qui ^oudl•ait aujourd'hui soumettre, non pas une nouvelle province, mais une seule forteresse de l'Italie. Admettons que ces écrivains, en vertu d'une certaine prescience, sachent comment les choses seraient arrivées ; mais, si les princes se croient autorisés à sacrifier la génération présente aux générations futures, si des entreprises meurtrières aboutissent à des résultats avantageux, qui osera prétendre qu'un peuple doit se soumettre volontairement à une cruelle oppression en vue d'un avenir qu'il ne connaît pas, et de la prospérité qui peut eu découler pour ses neveux ?

Mais cette prospérité était-elle certaine? Si les Lombards éteignaient en Italie les restes de la civilisation romaine, leur domination aurait-elle produit cette lumière qui plus tard rayonna sur toute l'Europe ? Si le pouvoir modérateur que l'Église s'arrogea alors , même dans les choses temporelles, n'avait pas dominé sur le droit inhabile et farouche de ces temps, l'Italie et les autres nations, écrasées par ce régime militaire sans frein, seraientelles parvenues à une nationalité bien constituée ?

L'historien ne doit pas fermer les yeux sur ce qui fut, pour s'égarer dans des prédictions sur ce qui aurait pu être. Les hommes qui déplorent les misères postérieures de la Péninsule , occasionnées par de cruels i-evers, par des infamies et des violences qui sont écrites dans le livre de la colère de Dieu comme expiation ou réparation, n'ont qu'à se transporter à ces époques; ils verront que, si l'Italie conserva les institutions antiques et les meilleures traditions de l'intelligence et de la vie, ce fut d'abord parce qu'on lempêcha de tomber tout entière sous le joug des barbares, et ensuite paice qu'on en fit le centre de l'empire renouvelé: or ces institutions et ces traditions, épurées, lui valurent plus tard un commerce prospère, le savoir,la civilisation, la liberté, et la gloire d'être l'institutrice et le modèle des autres nations. Cette splendide renaissance aurait-elle été possible sous la domination uniforme, farouche, avilissante des étrangers ?

Et si l'Italie n'est pas une, faut-il en attribuer la cause à cette époque et à cette domination anéantie? Ne fut-elle pas une sous le Goth Théodoric, dont l'origine et la tendance personnelle favorisaient la fusion avec les vaincus ? et pourtant cette puissance fut abattue, non par de nouveaux barbares, mais par les premiers efforts de la restauration romaine, par cette force que l'on célébra plus tard sous le nom de nationalité. La Péninsule aurait-elle échappé au morcellement général opéré par la féodalité? aurait-

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elle pu résister aux amours homicides des étrangers , lorsqu'au seizième siècle les Français, les Allemands, les Espagnols , les Hongrois , les Suisses, les Turcs , l'envahirent pour assouvir leur ambition et leur avidité, tandis qu'à Rome Jules II demandait vainement à grands cris qu'on expulsât les barbares ?

Les Lombards , d'ailleurs, n'entraient point dans la voie qui pouvait les conduire à la réunion de toute l'Italie. Dans le principe, comme nous l'avons vu, ils se mirent à persécuter le clergé ; Gumarite, leur duc, après avoir dévasté lamaremmede Volterra, força Cerbou, évêque de Populonie , à se réfugier avec son clergé dans l'ile d' Elbe, comme celui de Milan s'était retiré à Gènes. Plus tard, malgré leur conversion à la foi romaine, leur zèle religieux et le nombre de leurs monastères, ils tinrent le clergé dans une étroite tutelle, que les modernes souffriraient à peine (i). L'ambition d'étendre sur de nouveaux pays, par le seul droit de la conquête , le mauvais gouvernement qu'ils avaient organisé dans la Lombardie , les mit eu hostilité avec le pontife ; or, comme les Romains voyaient leur représentant dans le pape, leur aversion dut s'accroître contre un peuple qui répondait à ses prières et à ses conseils par des menaces et la force brutale. Dans cette lutte, le clergé, répandu parmi les Italiens pour adoucir les maux des vaincus, recevait comme personnels les outrages faits à son chef, et habituait les fidèles à s'en indigner, de même que les membres souffrent des coups portés à la tête.

En outre, si tous les libérateurs delà malheureuse Italie, depuis ces époques jusqu'à nos jours, n'ont jamais manqué de recourir aux étrangers, c'est là une de ces complications qu'il est facile, comme on le pratique d'ailleurs, de qualifier de fatalité.

Ainsi donc, sans rendre un peuple responsable des conséquences éloignées et incertaines de sa conduite, il nous semble qu'en vertu du droit imprescriptible de la conservation, l'État romain, menacé de tomber sous le joug des étrangers , pouvait défendre son indépendance, en s' appuyant sur les auxiliaires qui la lui assuraient.

En France, Pépin le Bref, dans la force de l'âge, vainqueur dans un grand nombre de guerres, redouté des vassaux, cher au peuple et aux soldats par ses manières affables , au clergé pour

(1) Le procès de 715, entre Sienne et Arezzo, nous montre que les clercs du comté de Sienne avaient besoin , pour se faire ordonner par le diocésain, d'une licence écrite de gastald lombard .

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l'avoir réintégré dans les biens dont son père l'avait dépouillé , exerçait le pouvoir souverain; il ne lui manquait que le nom de roi. Les Francs dataient les actes publics de l'année de son administration ; c'est à lui qu'on adressait les demandes et les réclamations. Tous les honneurs étaient pour lui; les grands, l'un après l'autre , avaient reconnu son autorité , et s'étaient liés à lui par le serment de fidélité, bien plus qu'au faible descendant de Clovis. La nation, qui, comme toutes les races germaniques , conservait le droit d'élire son chef, voulait désormais que la fiction fît place à la réalité, et que le titre de roi appartînt à celui qui exerçait l'autorité ; Pépin se fit donc sacrer par le prêtre le plus vénéré d'alors , saint Boniface , apôtre de la Germanie.

Ainsi la dynastie franque se trouvait rapprochée du pape, soit par le titre de très- chrétienne, soit à cause de sa récente consécration , soit encore parce qu'elle envoyait des missionnaires pour convertir les gentils. Lorsqu'Étienne II se mit en route, le roi envoya à sa rencontre, jusqu'à Saint-Maurice, son fils Charles, depuis Charlemague, qui précéda à pied le char du pèlerin apostolique, et le conduisit ainsi à sa maison de Pontion. Là Pépin, avec ses fils et les grands de sa suite , lui rendit hommage comme au chef de l'Eglise; puis il l'emmena dans l'abbaye de Saint- Denis, où il lui prodigua ses soins durant une maladie occasionnée par les inquiétudes de l'esprit et les fatigues du voyage. Le pape, avec tout son clergé couvert de cendres et revêtu du cilice, se prosterna devant Pépin, jusqu'à ce qu'il obtînt la promesse d'un secours ; alors , par reconnaissance , il l'oignit de nouveau roi des Francs, avec ses deux fils Charles et Cari oman, et les nomma patrices de Rome.

A ce titre , Pépin devenait le protecteur officiel du saint-siége, et se trouvait obligé de le secourir contre les Lombards. Mais, avant de repousser les armes par les armes, il voulut tenter la voie des conciliations ; il fit donc offrir au roi Astolphe douze mille sous 733 d'or, s'il voulait renoncer à la Pentapole et autres possessions (l) , et, sur son refus, il proclama la guerre. A son appel, les seigneurs francs accoururent en foule ; après avoir forcé le pas de Suse, qui, depuis cent cinquante ans , séparait les deux peuples réconciliés , ils enfermèrent Astolphe dans Pavie ; ce roi fut alors contraint de signer un traité , par lequel il s'obligea de remettre à Pépin l'Exarchat et la Pentapole. Pépin en fit don à la république ro-

(1) Chron. Moiss. ap. Bouquet, v, r>7.

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