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LES RÉPUBLIQUES

le pontife avait détruit dans Rome toute représentation municipale, comprimé les Golonna et les Orsini, les plus puissants barons du territoire, et réduit les autres à le seconder dans ses entreprises; comme haut seigneur, il exerçait toujours beaucoup d'influence dans le royaume de Naples, et sa traditionnelle habileté diplomatique lui assurait un grand poids dans la balance politique, dont Rome resta encore le pivot durant tout ce siècle.

Dès que la dynastie des Sforza se fut enracinée à Milan, et celle des Aragonais à Naples, une longue paix succéda , conservée non plus par la supériorité de quelque idée morale, mais au moyen d'un équilibre de forces établi par les cabinets ; les réconciliations de frère Simonetto et la ligue de Paul II prouvent qu'on sentait le besoin de réunir les forces pour la défense commune. Mais les ambitions et les jalousies empêchèrent tout accord durable, et, après la mort de Laurent le Magnifique, trèsattentif à maintenir l'équilibre, i'égoïsme et l'astuce se déchaînèrent.

Malgré l'exotique penchant vers les principautés, le gouvernement républicain se maintenait encore dans beaucoup de villes. Bologne, la seule de l'ancienne ligue lombarde, conservait au moins le nom de liberté, bien qu'elle obéît aux Bentivoglio; Saint-Marin se faisait oublier à cause de son exiguïté ; Sienne et Lucques se gouvernaient par une oligarchie restreinte. Gênes possédait les deux Rivières depuis Ventimiglia jusqu'au delà de Sarzane, et n'avait pas perdu toutes ses possessions du Levant; mais, ballottée entre les commerçants de la cité et les feudataires de la Rivière, elle ne semblait sentir de la liberté que l'inconvénient d'avoir toujours un nouveau maître. Venise et Florence étaient parvenues à l'apogée de la grandeur politique. Tune par le gouvernement populaire, l'autre par le gouvernement aristocratique ; mais Venise, le grand conseil une fois restreint, chercha son point d'appui dans l'oligarchie. Florence continua de s'agiter entre les bourgeois et les grandes familles; néanmoins, si les bourgeois sous les Cenci et les Ciompi furent vaincus sur la place, leur programme se réalisa par l'établissement de l'impôt unique et proportionnel, garanti moyennant le cadastre des Médicis, qui réussirent à consoUder et à embellir la servitude.

La vie de toute la Toscane s'était concentrée dans Florence, qui dominait sur San Miniato, Volterra, Saint-Géminien, Colle, Cortone, Saint-Sépulcre. Elle avait Montepulciano pour allié ser-

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vile ; Livourne, qui s'était donnée aux Génois durant la tyrannie de Boucicault, lui fut revendue par ceux-ci moyennant i 00,000 florins; elle eut pour 50,000 Arezzo, surpris par Enguerrand de Coucy, et acheta de Campofregoso Sarzane^, boulevard contre les Génois. Pérouse continuait à s'épuiser au milieu des luttes entre les Oddi et les Baglioni Jusqu'à ce que les Toscans etlespapalins s'en disputèrent la possession.

De la noblesse campagnarde il ne restait que les Farnèse dans la Maremme de Sienne, et les Malaspina dans la Lunigiane. Gérard d'Appiano, ayant vendu Pise à Jean-Galéas^ s'était réservé l'île d'Elbe, Piombino, les châteaux de Populonia, Savereto et Scarlino, origine de la principauté de Piombino, qui a duré jusqu'à nos jours, et dans laquelle était comprise l'île d'Elbe. Les villes soumises regrettaient leur indépendance passée, et le proverbe, Il faut tenir Pise par les forteresses, Pis taie à l'aide des partis, révèle avec quels moyens atroces une commune se croyait en droit d'en opprimer une autre.

Pise, notamment , secouait parfois ses chaînes, et, pour se soustraire à sa voisine, elle aurait préféré servir les étrangers; en effet, elle traita de se donner à la France, à la condition qu'elle y tiendrait un gouverneur, ne permettrait pas aux Florentins de l'habiter ou d'y jouir de privilèges, et recouvrerait, pour les lui rendre, Livourne, Port-Pisan et la banlieue. Repoussée, elle s'offrit à l'Espagne aux mêmes conditions, en y ajoutant qu'elle aurait une moitié des revenus, lui donnerait un vice-roi comme en Sicile, et que les Pisans seraient assimilés aux sujets espagnols pour tous les privilèges (1). Hélas! elle n'avait pas encore fait de la servitude cette expérience à laquelle seule les peuples veulent croire.

Sans renoncer aux formes démocratiques, Florence s'était habituée au patronage de la famille des Médicis, qui, depuis un siècle, l'assouplissait aune servitude brillante. Les capitaux, que les marchands utilisaient au dehors, contraignaient la politique à des égards et à des alliances désavantageuses. Les factions ne laissaient pas de troubler le pays, soit par ambition, soit par dévouement à la liberté, et, pour les contenir, il fallait recourir à la force ou à l'astuce, les opprimer ou les tromper. Mais Laurent le Magnitique, qui gouverna sans bruit, et voulut séduire

(1) Les traités se trouvent dans les archives des Rîformagioni, à Florence, Cl. u, dist. m, n° 9.

la liberté, non l'étouffer, avait eu pour successeur son fils aîné 1Û92 Pierre, qui, aussi robuste de corps que faible d'esprit, cherchait à se distinguer par sa dextérité dans le jeu de la balle et par son talent dans l'improvisation. Dépourvu d'habileté politique, il semblait oublier l'origine populaire de la puissance de sa maison en s'isolant des citoyens, et, par ses débauches, il excitait de ces inimitiés qui se couvent, mais dont le souvenir ne s'efface jamais (1).

Cette conduite inspira de l'audace aux mécontents, et Jérôme Savonarola se fit leur organe. Né àFerrare, en 1452, d'un père de Padoue et d'une mère de Mantoue, nobles l'un et l'autre, il recherchait, tout jeune encore, la solitude et la campagne, au milieu desquelles il exhalait ses sentiments affectueux, dont les larmes même accompagnaient lexpression; ses premiers vers furent des gémissements sur l'Église (2). Aimant le repos et la liberté, il les chercha dans un couvent de dominicains, où il entra avec le véritable esprit du monachisme, se condamnant aux emplois les plus humbles, et voulant rester convers pour que le soin des écoles ne vhit pas le distraire de la prédication, but primitif de l'institut. Cependant, appelé à professer dans Bologne, il se fit remarquer par ses pénitences et son humilité, étudia dans les sources la parole de Dieu, et parcourait « diverses cités.

(1) Il est dénigré par tous les historiens; néanmoins une de ses lettres, insé* rée dans le premier volume des ^irchives historiques , donne de lui une meilleure opinion. Le roi de Naples lui avait offert les possessions d'un Sanseveriuo, comte de (^oïasso ; il lui prodigue les remercîments, mais il ajoute : « Votre «■ Royale Majesté sait quelle a été l'existence de mes aïeux,, qui, civilement, ont « vécu du produit de leur commerce et de leurs domaines , sans jamais clier- « cher à sortir de la condition privée. Je ne veux pas faire autrement qu'eux... « Pardormez-moi si je n'accepte pas ce que vous m'offrez... néanmoins, si vous « voulez m' obliger, daignez le faire simplement, et comme vous le jugerez con- «t venable, en vous adressant aux agents de ma banque.

« Florence, 6 mai 1494. >

(2) lo vidi a Roma entrar quella superba

Che va tra' fiori e l'erba Sicuramentc ,• mi restrinsi alquanto Ove io conduco la nùa vita in pianto.

Poi — Mira (disse), figlio, crudellade; E qui scoperse da far planger sassi...

E lacerato in mille parti il petto Fuor dull' umil suo primo santo aspetto.

[De ruina Ecdesiœ, écrit en 1473.)

discourant pour le salut des âmes, prêchant, exhortant, confessant, hsant et conseillant (1). »

En Lombardie, à la vue de ces hautes montagnes couronnées de glace, établies par Dieu comme les gardiennes de son pays de prédilection, et des collines qui se baignaient dans les lacs limpides, il suspendait sa pédestre pérégrination, s'asseyait sous un arbre pour observer, et cherchait dans sa mémoire quelque verset de psaume qui exprimât le sentiment dont son cœur était rempli. Prêchant à Brescia sur l'Apocalypse, il commença à mêler à ses sermons des idées politiques , d'autant mieux accueillies qu'on souffrait davantage.

L'ordre de Saint -Dominique, malgré quelques moments de tiédeur, avait continué de produire de zélés prédicateurs; ceux de Fiesole, réformés par saint Antoine , s'étaient transportés à Florence, où Michelozzo, aux frais deCosme de Médicis, les installa dans le couvent de Saint-Marc, enrichi bientôt d'une magnifique bibliothèque et des peintures de frère Angélique. Eu 1488, frère Jérôme y fut appelé comme prieur. Inexorable contre les péchés, doux envers les pécheurs, il exprimait le calme intérieur de son âme par son naturel paisible et tranquille. S'étant condamné à la pauvreté la plus rigoureuse, il abandonna même ce qu'il aimait le plus, quelques livres et des images. Il portait habituellement à la main un petit crâne d'ivoire, pour se rappeler sans cesse le néant des honneurs terrestres. Croyant comme un moine, sagace comme un tribun et versé dans la science politique , il associait .une dévotion sincère à des idées libérales, voulant tout pour le peuple et par le peuple. Il prêchait sous un grand rosier de Damas; l'auditoire, très-limité d'abord, peutêtre à cause de sa prononciation lombarde (2), s'accrut tellement qu'il dut se transporter dans la cathédrale, et là, sous ces arcades vastes et nues, il fulminait contre l'abomination qui s'était introduite dans le sanctuaire, contre les manèges ténébreux de la politique et les profanations des artistes.

(1) Lettre du 25 janvier 1490 , parmi celles qui ont été publiées par le père Marchesi. Il existe beaucoup de livres sacrés annotés par lui, et il cite continuellement la Bible.

(2) '<■ L'expérience a prouvé combien j'étais par nature peu propre à la prédi- <i cation ; ayant rempli , par ordre de mes supérieurs , cette tâche pendant dix u ans, j'étais, non-seulement à mon avis, mais de l'opinion de tous les auditeurs, u réputé très-incapable ; car je n'avais point de voix , aucun charme dans la « prononciation, nulle façon de bien dire, de telle sorte qu'il m'était impossible " de plaire à mes auditeurs. i> ( De veritate prophelica, chap. V.)

Savonarola, comme effrayé de lui-même, avait résolu de se modérer: «Dieu m'est témoin, disait-il, que tout le jour de»sa- « medi et pendant la nuit entière, je veillai, et ne pus jamais « m'occuper d'autre chose. Et le matin j'entendis une voix me (( dire : Sot! ne vois-tu pas que la volonté de Dieu est que tu pré- « ches de cette inaniè7'e? DsLUs cette matinée, je fis donc un ser- « mon grandement épouvantable. )) Ce n'était pas sans motif ; car il voyait les fidèles ne plus écouter les prélats, les parents donner à leurs enfants l'éducation la plus détestable, les princes opprimer les peuples et attiser leurs discordes, les citoyens et les marchands ne songer qu'au lucre, les femmes aux futilités, les paysans au vol, les soldats aux blasphèmes et à toutes sortes de méfaits (1). Parmi les séculiers, beaucoup de personnes d'intelligence, de noblesse, de savoir humain, ignoraient les vérités de la foi, ou prenaient en dégoût la simplicité du catéchisme et l'opprobre du Calvaire; des artistes remarquables avaient perdu la foi, et raillaient quiconque la conservait encore; les écoles n'offraient qu'une nourriture empoisonnée; les professeurs, expliquant les auteurs les plus dangereux et réservant toute leur admiration pour les vertus païennes , habituaient à la lubricité, avant que les universités ne s'égarassent dans une logique audacieuse et les subtiUtés aristotéliques, substituées au bon sens et à l'Évangile.

Les prélats, loin de corriger leur troupeau, le pervertissaient par leur exemple ; les prêtres dissipaient les biens de l'Église, et les prédicateurs faisaient entendre d'étranges paroles. « Cette « brebis égarée, cette femme tombée dans le péché, vient ; le « Christ l'a perdue; le bon prêtre la trouve et doit la rendre « au Christ ; mais le pervers la caresse, l'excuse et lui dit : « Je sais bien qu'on ne peut pas vivre toujours chastement , et « se garder du péché. Peu à peu il l'attire à lui, et l'éloigné plus « que jamais du Christ. — Frère, ne touche pas cette corde. — « Je ne nomme personne, mais il faut dire la vérité. Le mauvais ' « prêtre la flatte, l'entraîne de telle sorte que la pauvre brebis « perd la tête; au lieu de la rendre au Christ, il la garde pour « lui. Si vous saviez tout ce que je sais ! choses dégoûtantes , « choses horribles, et vous en frémiriez ; je ne puis retenir mes « larmes, en songeant que les mauvais bergers se sont offerts « pour conduire la brebis dans la gueule du loup, 11 ne sert de

(1) Prédications sarV Arche de Noé, l'avent, 1492.

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« rien que des prêtres et des moines aillent se promener chaque « jour sur les places et faire des visites aux commères ; mais « qu'ils étudient la Bible. On a vu des femmes habillées en « clercs. Après avoir passé des nuits dans le vice, que voulez- « vous faire de la messe ? (1) »"

Le frère ému priait instamment le Seigneur « de lui faire connaître sa voie», et cette voie, croyait-il, c'était de réformer les mœurs du clergé et par elles le peuple. Il introduisit dans son couvent, avec exclusion de toute superfluité et défense de posséder, une règle plus sévère, de plus grands exercices de piété et d'études, confirmant toujours les préceptes par son exemple. Il eut la consolation de recevoir dans son ordre des personnes notables: six frères Strozzi, cinq Bettini et quelques Médicis; Pandolphe Ruccellaï, longtemps occupé des affaires publiques; un Vespucci et un Sacromoro, revêtus de dignités ecclésiastiques ; Zanobio Acciaïuoli , homme de lettres et bientôt bibliothécaire de Léon X; le professeur de médecine Pierre-Paul d'Urbin, l'Israélite Blémet , maître d'hébreu de Pic de la Mirandole, lequel aurait pris l'habit dominicain s'il n'eût pas été enlevé par une mort précoce. Tous les moines camaldules lui offrirent môme de renoncer à leur règle pour celle de Saint- Dominique ; mais il les engagea à persévérer dans leur constitution.

Il blâmait les prédicateurs frivoles qui, s' appuyant sur Aristote, Virgile ou pareilles autorités, font un gâchis des futilités des philosophes et des paroles de la sainte Écriture, lequel ils vendent du haut des chaires , en négligeant les choses de Dieu et de la foi (2). Il répétait qu'on ne devait pas employer les sciences pour démontrer la foi, mais prendre la foi en simplicité; perdre son temps en entretiens et bagatelles, mais étudier la Bible et les Pères. En effet, Savonarola choisit un texte, puis s'y abandonne comme d'inspiration, plus abondant que méthodique, sans souci pour la distribution de la phrase ou de la pensée, et ne brillant que par la connaissance des auteurs sacrés ; de préférence aux arides distinctions scolastiques, aux citations, aux arguments en forme, il s'appuie sur des preuves d'ordre surnaturel, et l'allégorie lui est très-familière. Étranger

(1 ) Sermon prononcé devant un grand nombre de prêtres à Saint-Marc , le 15 février 1498.

(2) Pour le quatrième dimanche du carême.

à l'art d'écrire, il ne sait qu'émouvoir et maîtriser son auditoire ; il disait : « Je ne songe à aucun artifice de rhétorique, à aucun « ornement, et je me sers de mots simples et vulgaires. Je ne « m'occupe, Dieu le sait, ni de la manière dont je parle , ni du « geste ou de l'action oratoire : il me suffit d'avoir l'œil sur les « pensées. Pour tout le reste, je me laisse conduire facilement « où m'entraînent l'inspiration et la chaleur de l'esprit (1). »

Et c'est toujours au nom de la Bible qu'il loue ou menace , exalte ou foudroie. De Fapologie personnelle, il passe aux élans d'amour divin; de la réforme des mœurs, à celle de l'Église. Il croit que, dans le sens mystique, les livres sacrés s'appliquent non-seulement aux faits généraux de l'histoire, mais encore aux faits particuliers de chaque temps, toutes les fois que la grâce aide à combiner les textes. Cette persuasion l'entraîne dans des subtilités et des interprétations forcées, dans des comparaisons et des allégories étranges, comme lorsqu'il met les sept jours de la création en parallèle avec la révolution de Florence.

Mais son éloquence jaillissait souvent du cœur, accompagnée de larmes et de ces élans des âmes fortes dans des complexions délicates. Une fois les spectateurs restaient insensibles et ne faisaient pas entendre les sanglots ordinaires ; il s'arrête et s'écrie en se tournant vers l'autel : « Je n'en puis plus, les forces me «manquent. Ne sommeille plus, ô Seigneur, sur cette croix; « exauce nos prières, et respice in jaciem Christi tui. 0 Vierge « glorieuse, ô saints... priez pour nous le Seigneur qu'il ne tarde « plus à nous exaucer. Ne vois-tu pas , ô Seigneur, que ces « hommes pervers nous raillent , nous bafouent et ne nous lais- « sent pas faire le bien de tes serviteurs? Chacun nous tourne en « dérision, et nous sommes devenu l'opprobre du monde. Nous « avons prié ; combien de larmes n'avons-nous pas répandues, « combien de fois notre bouche n'a -t-elle pas soupiré ! Où est ta « providence, ta bonté, ta fidéHté?... Hélas! ne tarde point, ô <( Seigneur, afin que ton peuple infidèle et triste, ne dise pas : (( Vbi est Deus eorum?... Tu vois que les méchants deviennent « pires chaque jour et semblent désormais incorrigibles ; étends « donc ta main et fais sentir ta puissance. Je n'en puis plus, je « ne sais plus que dire, il ne me reste qu'à pleurer. Je ne dis « pas, ô Seigneur, que tu nous exauces pour nos mérites, mais à « cause de ta bonté , par amour de ton Fils... Aie compassion de

(1) De veritate proplietica, cliap. V.

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