ALEXANDRE VI
« tes brebis. Ne les vois-tu pas ici affligées, persécutées? Ne les « aimes-tu pas, ô mon Seigneur? N'es-tu pas venu t'incamer « pour elles? N'as-tu pas été crucifié et mis k mort pour elles ? « Si je ne puis rien en cela... frappe-moi, ô Seigneur, et ôte-moi (( la vie. Qu'ont fait tes brebis? elles n'ont rien fait; je suis le i( pécheur. Mais, Seigneur, n'aie pas égard à mes péchés, et ne « considère que ta douceur, ton cœur, tes entrailles, et fais- « nous éprouver toute ta miséricorde. »
Le gouvernement des Médicis , matériel , égoïste , étranger aux conceptions généreuses, donnait grandement prise aux attaques de Jérôme. Le vulgaire, regardant Laurent comme l'usurpateur des biens les plus précieux de Florence, racontait que Savonarola , appelé à son lit de mort , lui avait demandé d'abord s'il se confiait en la miséricorde de Dieu, puis s'il était disposé à restituer les biens acquis illégitimement (ce à quoi , après quelque hésitation, le moribond avait consenti); enfin, s'il rétabhrait la liberté et le gouvernement populaire, mais que, sur le refus de Laurent , le moine s'était retiré sans le bénir (1).
La dépravation de la cour romaine fournissait encore plus ample matière aux censures de Jérôme. Après la mort d'Innocent m, qui s'était trop immiscé dans les intrigues politiques et avait suscité des rivalités et des guerres, Ascagne Sforza, de la famille des ducs de Milan, comptait beaucoup de voix dans le conclave; mais, comme il ne pouvait l'emporter sur son concurrent Julien de la Rovère, il les vendit toutes à Rodrigue Lençol, de Valence en Espagne, lequel avait pris, de Galixte III, son oncle maternel , le surnom de Borgia, et qui alors se fit appeler Alexandre VI. Temps malheureux, puisque ses mœurs i^t^s dépravées ne l'empêchèrent pas de monter sur le trône pontifical! Très-habile et d'une rare sagacité, toujours prêt à réaliser avec hardiesse tout ce que l'ambition lui suggérait, il refréna d'une main puissante les barons et les assassins. Mais, au lieu de songer au bien public , il ne visait qu'à procurer des positions élevées aux cinq enfants qu'il avait eus de Rose Vanozza, et parmi lesquels était Lucrèce, diffamée pour ses passions lubri-
(1) C'est ce qu'on lit dans la Vie de Savonarola, publiée par Manso (Baluze, Miscell., t. I, édit. de Lucques). Le Politien, dans VÉp. ii du livre IV, décrit en détail les derniers moments de Laurent sans dire un mot de cela; bien plus, il le fait mourir chrétiennement. Il n'en est pas question non plus dans les Souvenirs historiqxces de Philippe Rinuccini, très-hostile aux Médicis.
11 août.
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ques et pour un double adultère. Alexandre , quand il alla faire le siège de Sermoneta, lui confia le gouvernement de Rome, et Lucrèce habitait les appartements du pontife, ouvrait ses lettres et dirigeait l'administration avec le conseil des cardinaux: tant la turpitude était triomphante, et le crime érigé en science!
Le journal écrit par Burcardo à cette époque atterre moins par les crimes que par la froideur qu'il met à les raconter, et d'après laquelle on les croirait habituels, si l'on pouvait accorder pleine confiance à ce document, altéré peut-être, et certainement exagéré. « A Rome (dit-il vers l'an 1489) il ne se faisait rien de bon, et l'on voyait dans la ville beaucoup de vols et de sacrilèges. On enleva de la sacristie de Sainte-Marie du Transtévère des calices, des patènes, des encensoirs, une croix d'argent où était un morceau de la sainte croix, lequel fut ensuite trouvé dans une vigne; il en fut de même dans d'autres égUses. Il faut y ajouter beaucoup de meurtres : Louis Mattei et ses fils, contre la foi et la sûreté données, tuèrent André Mattucci au moment où il se faisait raser dans la boutique d'un barbier; cependant ils n'eurent pas besoin de quitter la ville, où le pape, dit-on, leur permit de rester pour de l'argent. On assure même, bien que je n'aie pas vu la bulle, que le très-saint père a donné à Etienne et à Paul Margano, en transformant leur maison en asile, rémission des crimes et meurtres commis par eux et dix de leurs sicaires, bien qu'ils ne se fussent pas réconciliés avec les héritiers des victimes ; même rémission à Marin de Stefano pour les assassinats dont lui et ses compagnons s'étaient rendus coupables ; même rémission aux fils de François Biifalo , qui avaient tué leur belle-mère enceinte , outre qu'ils ont reçu du pontife huit condamnés à mort, afin de pouvoir aller et venir en toute sécurité.
a La même chose se raconte de beaucoup d'autres, et la ville est remplie de scélérats qui, après avoir égorgé quelqu'un, se réfugient dans les maisons des cardinaux. Au Capitole, on ne voit presque jamais le supplice de personne; seulement la cour du vice-chancelier fait pendre quelques criminels près de Torde Nona, où ils se trouvent le matin sans nom ni motifs. On dit encore qu'un certain Laurent Stati, aubergiste à la Rotonde, tua deux de ses filles à des époques différentes, et un de ses domestiques , accusé d'avoir eu des relations avec elles : il fut donc enfermé avec un de ses frères au château Saint-Ange, où le bourreau alla pour les décapiter ; mais, au contraire, il§ furent