RÉFORME DES MŒURS
mait que liberté et religion, bon gouvernement et morale, sont inséparables. Secondé par des partisans austères et désintéressés, il s'efforça de réaliser la sainteté évangélique dans les mœurs et les lois de Florence : « Peuple florentin (s'écriait-il), « tu sais le proverbe, que les adversités viennent à cause des pé- « chés. Va, lis. Lorsque le peuple hébreu faisait bien, et qu'il « était l'ami de Dieu, tout lui prospérait: au contraire, quand a il commettait des méfaits, Dieu lui envoyait un fléau. Florence, « qu'as-tu fait? De quelles fautes t'es-tu rendue coupable ? Dans « quel état es-tu par rapport à Dieu ? Veux-tu que je te le dise ? «Hélas! la mesure est pleine et la malice est arrivée au comble. «Florence, attends un grand fléau. Seigneur, tu m'es témoin « que je me suis efforcé, avec nos frères, de prévenir par mes « prières cette inondation, cette ruine; il n'y a plus rien à ten- « ter. Nous avons prié le Seigneur de convertir au moins ce 0 fléau en peste. »
Le peuple, exclu des affaires publiques , et sentant en luimême le besoin de quelque chose de supérieur, aimait l'homme qui dirigeait ses regards vers le ciel, et lui montrait là, avec l'espérance, le remède à ses maux. Aussi, des' bourgades de l'Apennin, accourait-il en foule pour l'entendre, lorsqu'à peine Florence ouvrait ses portes aux premières clartés du jour. La charité accueillait et nourrissait ces auditeurs, qui, à la voix de Jérôme, tremblaient, frémissaient et se convertissaient en grand nombre, «si bien qu'on aurait dit une ÉgHse primitive; c'était parmi eux une conversion pleine de charité, et, quand ils se rencontraient, ils se regardaient les uns les autres avec une joie inestimable, au point que, bien qu'ils fussent étrangers, il suftisait de leur regarder le visage pour les reconnaître comme les enfants de ce grand père. Afin de Fécouter, on ne tenait compte d'aucune incommodité... Là se trouvaient des jeunes gens et des vieillards, des femmes et des enfants de toutes conditions, ravis par une joie étonnante, et qui allaient au sermon comme on va à une noce. Le plus grand silence régnait dans l'église; chacun se tenait à sa place avec un petit cierge à la main , et quiconque savait lire disait son office et autres prières. Malgré ce nombre de personnes réunies, on n'entendait pas le moindre bruit jusqu'à l'arrivée des enfants, lesquels chantaient quelques laudes avec tant de douceur qu'il semblait que le paradis s'ouvrait. On attendait ainsi trois ou quatre heures, jusqu'au motmen où le père montait en chaire.
206 RÉFORME DES MCEUR.S.
(t Dans la campagne, on ne chantait plus de chansons ni de choses frivoles, mais des laudes et des chants spirituels; parfois, comme les moines le font dans les chœurs, on chantait alternativement des deux côtés de la route, tandis que chacun travaillait avec une joie extrême. Tout ce grand feu s'était répandu partout. Souvent on voyait les mères aller dans les rues, en disant, à la manière des religieux, ^l'office avec leurs enfants. A table, après la bénédiction , le silence régnait et on lisait la vie des saints Pères ou d'autres livres de piété, mais surtout les sermons de Savonarola et d'autres de ses ouvrages. Les fenmies s'habillaient avec une grande modestie, et, pour se réformer, elles envoyèrent quelques-unes d'entre elles à la Seigneurie avec un grand cortège et beaucoup de solennité. Des enfants même, s'étant présentés aux directeurs de la cité , leur demandèrent des lois qui protégeassent les bonnes mœurs (1). »
Outre les prières et les jeunes, la ferveur se manifestait par des œuvres de charité chrétienne. De riches citoyens, sans parler du logement, donnaient à boire et à manger chez eux à vingt, trente ou quarante étrangers à la fois. Une grande disette survint, et, comme une foule de campagnards, accourus à Florence pour mendier, tombaient de faim , des honmies de bien parcouraient les rues avec des comestibies et du malvoisie pour les réconforter, puis les conduisaient à l'hôpital ; les sages du monde les appelaient par dérision siroppicioni (cagots). D'autres envoyaient de grandes sommes en Sicile , pour en faire venii' du blé, qu'ils revendaient à bas prix.
Les Florentins, qui participaient à l'oligarchie des Médicis, abhorraient ceux qui la sapaient, et ils avaient pour eux les jeunes ' nobles, gagnés par l'espérance du pouvoir. Les amis du plaisir, qualitiés de tiepidi (tièdes) par les zélés, leur appliquaient, par dérision, le nom de piagnoni (pleurards), et bientôt ces sobriquets désignèrent deux partis en morale, et même dans les arts et la littérature,
Eneffet, une autre cause de grave dommage pour l'Italie n'avait point échappé à Savonarola : nous voulons parler de l'irruption des idées païennes, qui, en projetant sur la semence chrétienne Fombre des études classiques, nuisaient à son développement. Dans les académies, on changeait les noms de baptême contre
(1) Fie de Savonarola, écrite par frère Pacifique Burlamacchi; Lucques, 17(j4, p. 109,27,80 ctpassim.
RÉFORME DES MCEURS. i07
ceux de l'antique gentilité ; le Christ, dans les liistoires, était appelé fils de Jupiter; les religieuses, vestales; la vierge Marie, la déesse; les cardinaux, pères conscrits; la Providence, destin. Dans les écoles, on réservait toute l'attention pour les faits mythologiques, et l'admiration pour les héros païens; outre Tibulle et Catulle, on y expliquait VArs amancli, et même la Priapée. Quant à la philosophie, les subtiUtés d'Aristote jouissaient d'un plus grand crédit que la sainte Écriture , et la sublimité platonique dégénérait en folies théosophistes. Enfin on prétendait justifier par les exemples de Thèbes et d'Athènes les plaisirs contre nature, communs aux deux sexes. La peinture exposait sur les autels des nudités tentatrices ou des ressemblances impudentes, et les curieux venaient reconnaître au milieu du saint sacriûce les beautés célèbres de la ville.
Savonarola s'élevait contre cette préférence donnée aux voies de Bethsabée sur les voies de Bethléem , contre cette manie du passé qui veut faire revivre ce qui n'est plus et ne doit plus être; mais combien l'austérité du moine devait faire contraste dans cet âge de rhéteurs, au milieu d'une littérature d'esprit et de luxe, parmi les contemporains de l'Arétin ! Or, trouvant les vieillards tous durs comme pierres, le moine cherchait à enrôler la jeunesse sous la bannière du Christ, et il la vit répondre à son appel, douce espérance de temps meilleurs.
« Au jour de Noël, plus de treize cents jeunes gens de dix-huit ans et au-dessous se réunirent dans la cathédrale. Après avoir entendu la messe du point du jour, chantée solennellement par les prêtres, et lorsque les ecclésiastiques eurent communié, chacun selon son grade et sa dignité, les jeunes gens reçurent la sainte hostie des mains de deux chanoines; ils accompHrent cet acte avec tant de modestie et de dévotion que les spectateurs, et surtout les étrangers, versaient des larmes et s'étonnaient grandement de voir cet âge, d'ordinaire fragile et peu enclin aux divines contemplations, animé de si bonnes dispositions 'A... Les jeunes gens se réunissaient et avaient nommé parmi eux des chefs, des conseillers et autres officiers qui parcouraient la ville pour supprimer les jeux et autres habitudes vicieuses, enlevant les cartes et les dés, recueillant les livres d'amour et de nouvelles, pour tout jeter au feu. Dans les rues encore, quand ils ren-
(1) Nardi, Hlst. de Florence, livre II. Le morceau qui suit est de Burlainacchi.