‹ Histoire des Italiens (volume 5)Chapitre 125 sur 352 · LES SUISSES · texte numérisé non relu

LES SUISSES

épaules; puis, avec leurs piques longues de trois mètres, ils opposaient aux cavaliers une haie infranchissable, tandis que d'autres se ghssaient dans les rangs des ennemis, dont ils coupaient les lances avec leurs hallebardes ou les clouaient à terre. La vie des montagnes les rendait adroits et robustes ; par la chasse et les exercices, ils s'habituaient aux armes dès l'enfance , si bien qu'au premier cri de guerre tous étaient combattants ; suspendant alors leurs querelles municipales, ils se mettaient en marche sous un chef auquel ils juraient obéissance entière.

Les princes, comprenant qu'ils ne pouvaient tyranniser qu'avec des armées dont ils disposeraient seuls, tirèrent bientôt parti de ces troupes; au besoin même, ils envoyaient un capitaine qui fixait avec le canton , en vertu d'une capitulation , le nombre des hommes, la solde et le temps de service ; des commissaires suisses suivaient les enrôlés, appliquaient la justice parmi eux , et rendaient compte de leurs actions. Alors disparut la simplicité helvétique ; avides des caresses des princes, de l'or et du luxe des étrangers, les Suisses, dès qu'ils vendirent leur courage, laissèrent la corruption envahir leurs conseils, et la soif des gains militaires entraîna tout le monde; parfois les magistrats enrôlèrent les coupables qu'ils étaient chargés de juger, et les emmenèrent avec eux au service de l'étranger.

Redoutables comme hommes, non comme nation, aussitôt qu'ils eurent franchi les Alpes italiennes, ils contractèrent la fièvre des conquêtes, et s'imaginèrent que leur liberté devait embrasser une partie de la Souabe, l'Alsace, le Tyrol, le Milanais, ce qui les aurait portés jusqu'à la Méditerranée, et rendus, sinon heureux, au moins très-puissants. Néanmoins ils manquaient d'unité, même avant que les dissensions religieuses les eussent complètement énervés, et fissent prévaloir la monarchie dans tous les pays voisins, œuvre qui s'accomplit dans le siècle que nous décrivons.

Les Milanais ayant coupé un bois dont les Suisses prétendaient être les propriétaires, une bande de citoyens d'Uri traversèrent le Saint-Gothard, et, refusant de remettre la décision aux magistrats, se jetèrent sur Bellinzona; puis, apaisés par Simonetta à force d'argent, ils jurèrent de ne plus molester le duché. Sixte IV cependant les délie de leur serment, et leur envoie l'étendard des saintes clefs pour qu'ils viennent défendre le père commun et rendre la liberté à l'Italie. Ils repassèrent donc le Saint-Gothard au milieu de l'hiver, et, à Giornico, combattant

sur la glace à laquelle ils étaient habitués, ils mirent en déroute les troupes ducales commandées par le comte Torello ; au prix de 100,000 ducats et de 24,000 florins, ils accordèrent la paix , sauf à retenir, comme seigneurie du canton d'Uri, la Levantine, c'est-à-dire la vallée au milieu de laquelle coule le Tessin : toutes ces concessions, argent et territoire, étaient un appât et uneressource pour de nouvelles tentatives.

Favorisés par les secousses extérieures, les oncles du duc reprirent le dessus. Ludovic le More, devenu duc deBari, plus rusé que les autres et résolu à s'élever sur les ruines de tous, rentra dans les bonnes grâces de la duchesse, à laquelle Simonetta dit : « Vous y perdrez l'État, moi la tête. » En effet, Ludovic, ayant obtenu le pardon des révoltés, s'entoura d'amis avec lesquels il nso manœuvra si bien que Bonne fit arrêter et décapiter ce fidèle ^'^ octobre. ministre; puis elle annonça aux cours d'Italie qu'elle s'était débarrassée de cet auteur de tous les maux, grâce à ses beauxfrères, soutiens de l'État et ramenant un siècle d'or (1). Malheur au prince qui se laisse entraîner à d'immorales condescendances ! Les Sforza, enhardis par le succès, enlevèrent à la duchesse les personnes qu'elle affectionnait , ses trésors , ses joyaux, et lui permirent à grand'peine de passer en France, dont le roi était son beau-frère.

Ludovic le More, s'étant fait régent au nom de son neveu, faible et maladif, avait été secondé par les Gibelins, sous le commandement de Robert Sanseverino ; mais, quand il fut au pouvoir, il les prit en haine et défiance, leur préféra les Pallavicini et les Guelfes, et Sanseverino irrité se révolta contre Milan. Repoussé d'abord, il implora les secours de la république vénitienne, et, nommé capitaine général, il continua la guerre contre la Lombardie.

L'illustre général Pierre-Marie Rossi, de Parme, avait contribué puissamment à recouvrer cette ville, les bourgades et les

(1) Tout le monde le tint pour innocent, et tel le montre son procès, que nous conservons. Le duc lui-même, dans une lettre qui se trouve dans les archives de Milan , déclare que la mort de Cicco fut causée uniquement par les intrigues perverses de Robert Sanseverino.

Son frère Jean, auteur de la Sforziade, obtint la vie par faveur spéciale. Hosmini termine ainsi : « Telle fut la récompense de l'homme qui nous a laissé le « plus beau monument des gestes sforzesijues ; éternel et salutaire (?) avertisse- « ment, qui sans doute ouvrira les yeux de tous ceux qui consument leur vie à « rendre illustre avec leur plume la mémoire des princes. »

Page 1