‹ Histoire des Italiens (volume 5)Chapitre 126 sur 352 · LES ROSSI DE PARME · texte numérisé non relu

LES ROSSI DE PARME

châteaux qu'on lui avait enlevés dans les temps malheureux d'Ottobon Terzo; on l'appelait donc le père de la patrie. Bonne l'avait introduit parmi ses conseillers, avec lesquels il tomba en disgrâce ; n'ayant pas voulu se résigner à la tyrannie du More, il fit alliance avec Sanseverino, et recruta des troupes dans le Crémonais et le Parmesan, dont ses aïeux avaient été princes, et où lui-même possédait encore d'immenses domaines, les châteaux de Berceto, Roccabruna, Roccalenzone, Carona, Basilicanova, San Secondo et autres.

Le Parmesan, bien que soumis aux ducs de Milan, était divisé entre beaucoup de seigneurs, tels que les Sanseverino de Colorno , les Pallavicini de Cortemaggiore, les Sanvitali de Noceto et d'Oriano, parmi lesquels se perpétuaient les conflits et les querelles. Les trois quartiers dont se composait la ville formaient autant de partis; des bandes de malfaiteurs, qui s'étaient juré de se soutenir et de se venger les unes les autres, parcouraient masquées la ville et la campagne, pour commettre des méfaits quotidiens (i). Rossi employa ces bandes, et, secondé par les Vénitiens, il déploya la bannière contre les Sforza ; mais ceuxci, grâce à la valeur de Jean-Jacques Trivulce, prirent l'un après l'autre les châteaux de leur ennemi, lequel, à son tour, ravageait le pays sans pitié; Pierre-Marie résistait dans le château de San Secondo, où il mourut à soixante et dix ans.

Guido, son fils, continua à se défendre jusqu'à ce qu'il obtint la paix ; mais, voyant qu'on violait les conditions du pardon, il

(1) l^our nous borner à l'année 1480 et au mois d'octobre, les chroniques» parmesanes rappellent qu'iuiie femme, après avoir accouché, fut ensevelie pour morte, mais que, trois jours après, en ouvrant la tombe pour y déposer la fdle qu'elle avait mise au monde, on la trouva assise et avec les signes du désespoir, au milieu duquel elle était morte réellement. Le connétable de la porte Saint- Michel, étant sorti de la ville à cheval, fut égorgé par deux sicaires des Maffoni, l'un desquels avait été tué par le fds de ce connétable. Peu de temps après, un jeune homme de Reggio, qui, à la tombée de la nuit, se trouvait à la porte d'un lupanar, fut tué. Six jours plus tard , six hommes armés égorgèrent Ange Becchigni. Des bandes masquées parcouraient la ville en armes jour et nuit, surtout les jours de fêtes, volaient , enlevaient les habits, coupaient les chapeaux, jetaient dans les canaux les individus qu'elles rencontraient, ravissaient des jeunes lilles et des matrones. Thomas de Varèse fut tué par un sicaire de Sanseverino; le lendemain, quand le juge des méfaits se rendit sur le lieu de lassassinat, il rencontra près du cadavre le meurtrier avec une escorte d'hommes armés, qui lui dit en raillant : « Emportez ce corps saint. » (Pezzana, Hist. de Parme, IV, 196.)

s'enfuit auprès de son frère Jacques et recommença la guerre, au dehors avec les Sforza, au dedans avec lesTorelli, les SanseverinOj les Pallavicini. Il reçut dans ses juridictions un provéditeur vénitien ; mais Trivulce et le More le poursuivirent dans ses domaineS;, au point qu'il dut se réfugier à Venise, de laquelle il obtint le commandement de quatre cents chevaux, avec la solde de 32,000 écus d'or. Dès ce moment, la splendeur de la maison Rossi fut éclipsée pour toujours.

Alphonse, duc de Calabre, combattait pour la Lombardie ; bien qu'il fût brave, il faisait peu d'efforts pour vaincre, parce qu'il s'était aperçu que tous les avantages reviendraient non au duc, son gendre, mais au rusé Ludovic. En effet, dans le traité de paix de Bagnolo, le More stipula que les Vénitiens ne contrarieraient pas ses desseins, qu'il cherchait à réaliser par des moyens honteux, les conspirai ions et le mensonge, sans oublier de semer la discorde (I). Il emprunta de l'argent aux citoyens pour faire la guerre à Venise, et ne voulut pas les rembourser à réchéance ; pour occuper les possessions de Pierre du Verme, il l'empoisonna, et mit aux prises les Borromei afin de les abaisser. Dans la pensée de s'en défaire par le moyen alors trop commun, quelques conjurés l'attendirent à la porte de Saint-Ambroise, le jour de la fête de ce saint; mais un Vimercata se laissa pénétrer, et fit connaître ses compagnons au miheu des tourments ; de là des supplices, des fuites, et, conséquence ordinaire des conspirations qui échouent, le pouvoir menacé se fortifie. Plus tard, quand Gènes se soumit volontairement au duché, Ludovic devint plus audacieux et s'empara du château de Pavie et du trésor, « qui était le plus grand de la chrétienté ». Après avoir enfermé dans ce château son neveu Jean-Galéas avec son épouse, il prit les autres forteresses de la Lombardie, s'attribua toute l'autorité, méditant de faire périr son neveu et de régner à sa place. Mais comment les voisins, et surtout le duc de Calabre, beau-père de son neveu, auraient-ils vu cet attentat? Il fallait donc troubler l'eau afin d'y pécher en sécurité. Le roi de France avait hérité des anciennes prétentions de la maison d'Anjou sur le royaume de Naples ; aussi, dans la crainte que ce monarque ne s'en fit un prétexte pour quelque tentative,

(1) Estait homme trcs-saigc, mais fort craintif et bien souple quant il avait peur (j'en parle comme de celtuj que j'ay congneu et beaucoup de choses traicté avec /uj), et homme sansfoy s'il veoit son proujfit pour la rompre. (COUMINES, lib. VII, cap. 3.)

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les princes italiens avaient senti la nécessité de se confédéré).'. Ludovic, qui, dépourvu de courage, croyait exceller dans les manèges politiques, conseilla de manifester cette alliance à l'Europe par un acte public; dans ce but, les ambassadeurs de chaque État devaient se réunir à Rome, sous le prétexte de rendre hommage au nouveau pontife Alexandre VI, et celui du roi de Naples porterait la parole au nom des autres. Pierre de Médicis, ambassadeur des Florentins, non content d'étaler à tous les yeux les trésors de pierres précieuses rassemblés par sa famille (il les sema même sur les habits de ses pages, si bien que le collier de l'un d'eux fut estimé 200,000 sequins), voulait encore faire parade d'éloquence, don particulier des Florentins ; mais l'occasion lui fut enlevée par Ludovic, qui devint alors l'objet de son ressentiment. Le More, à son tour, s'aperçut bientôt qu'il avait renoncé à son ancienne aUiance avec les Sforza pour s'attacher à Ferdinand de Naples; or, comme il savait que ce roi le haïssait pour les indignes traitements dont il avait accablé son neveu, il chercha à se fortifier par des alliés.

Alexandre VI avait caressé FAragonais, dans Fespoir qu'il marierait à son fils Sanche, fdle naturelle du duc de Galabre; mais, frustré dans son attente, et voyant que ce roi fomentait l'insubordination de Virginio Orsini, qui, établi entre Viterbe et Civita-Vecchia, pouvait ouvrir Rome aux Napolitains, il fit avec le duc de Milan une alliance offensive et défensive, dans laquelle Ludovic sut entraîner Venise. Épousant alors sa nièce Blanche, fille de Galéas-Marie, le More demanda à l'empereur Maximilien, au prix de 400,000 ducats en argent et de 40,000 en joyaux, l'investiture secrète du duché de Milan ; sauf les possessions du marquis de Montferrat, le comté d'Asti, la marche Trévisane, les domaines des Scaligeri, il l'obtint, l'empereur alléguant que Jean-Galéas s'en était rendu indigne pour avoir reconnu, au grave préjudice de l'empire, qu'il tenait le duché du peuple (1). Ainsi Ludovic rendait vassale de l'empereur cette seigneurie, à laquelle François Sforza n'avait voulu reconnaître d'autre origine que sa propre épéo.

Habitué à ne compter sur les promesses des grands qu'autant qu'ils avaient intérêt à les tenir, Ludovic sentait que le diplôme

(1) Cette clause est un second diplôme; dans un troisième, de 1495, il met pour condition la confirmation des électeurs et la réversibilité expresse à la mort de Ludovic.

CHARLES VIII. 2'"2o

impérial ajoutait peu de chose à son autorité, et que les alliés l'abandonneraient aussitôt qu'ils y trouveraient leur avantage ; jouant alors double jeu, il chercha un autre appui auprès du roi de France. Les monarques de ce royaume, en s'appropriant les divers fiefs par voie de confiscation ou bien à mesure qu'ils vaquaient, avaient prévalu sur les petits seigneurs , qui jusqu'alors pouvaient être considérés comme autant de rois. L'œuvre fut accomplie par Louis XI, qui, en méditant sur les actes de François Sforza, avait compris que la politique est une science; que l'administration de l'État doit être soumise au calcul, non aliandonnée au caprice et au hasard; que, pour abaisser la noblesse, qui peut opposer des privilèges, il faut favoriser le peuple. En effet, il agit toujours d'après des vues arrêtées, qui introduisaient l'intelligence dans le gouvernement, et l'intérêt à la place de la morale. Roi populaire, non qu'il lut aimé, mais à cause du sentiment public favorable à la couronne, il réussit, par des moyens bons quelquefois et souvent détestables, à humilier les nobles et à consolider l'autorité royale, plus hem^eux dans cette voie avec ses petites ruses que des rois couverts de l'armure.

Désormais le territoire compris entre les Alpes, les Pyrénées, l'Océan et le Rhin, constituait un grand tout politique. 11 ne restait qu'un seul grand seigneur, le duc de Bourgogne, qui possédait cent vingt lieues de superficie, c'est-à-dire environ la neuvième partie de la France moderne; mais, lorsque Charles le Téméraire périt sous les murs de Nancy en combattant les Suisses, Louis XI réunit à la France une grande partie de ses domaines. Plus tard, Charles VIII y annexa la Bretagne comme dot de sa femme. Une fois le royaume porté à ses limites naturelles, et les six nations qui le composaient fondues ensemble, les gouvernants pouvaient fixer leur attention sur les réformes intérieures, et chercher à raffermir l'autorité royale en rendant les sujets égaux devant la loi. Malheureusement Pamour des conquêtes, désormais éteint chez les peuples de l'Europe, se réveilla alors parmi les princes, et les puissances se jalousèrent les unes les autres.

Louis XI, en mourant, transmit le pouvoir absolu à Charles VIII, son fils, à peine âgé de treize ans. Étranger à la connaissance des hommes, qu'il n'avait jamais fréquentés, à celle des affaires, dont on l'avait tenu écarté, honteux de ne pas même savoir l'alphabet, Charles se jette dans des études sans suite; ayant appris à lire, il s'enflamme pour les exploits de César et de Gharlemagne, et veut devenir un héros. En vérité, si le courage suffisait

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