‹ Histoire des Italiens (volume 5)Chapitre 131 sur 352 · ENTRÉE EN TOSCANE · texte numérisé non relu

ENTRÉE EN TOSCANE

qu'on vit les meurtres et les incendies que l'armée d'invasion semait sur son passage, Pierre n'osa point résister : imitant mal à propos tout ce qu avait fait son père Laurent, il vint trouver Charles, dont il obtint la paix moyennant 200,000 ducats et par la cession de Pise, Livourne, Pietrasanta, Sarzane et d'autres pinces importantes ; peu lui importait de démembrer la principauté, pourvu qu'il pût dominer tranquillement sur la moitié qui lui restait. Les Florentins, indignés de ces lâches concessions qui rendaient inutile l'opposition des Napolitains, chassèrent à coups de pierres ce vil marchand. Pierre Capponi, François Valori et frère Savonarola, réveillant l'enthousiasme patriotique, firent déclarer les Médicis déchus pour la seconde fois, et rétablirent les formes républicaines.

Les ennemis de Florence (comme il arrive trop souvent) profitèrent de la révolution, Pise surtout, qui, dans le cours de quatre-vingts ans de domination tyrannique, n'avait déposé ni la haine ni l'espérance des vaincus. Heureuse de se voir inondée de combattants hostiles à Florence, et sans réfléchir combien il est dangereux de fonder sa propre liberté sur des étrangers qui se retirent ensuite, elle courut aux armes, abattit les bannières florentines, et remplaça le marzocco (lion de Florence) par la statue du roi libérateur (1). Le roi, honoré de fêtes splendides, assista à un bal où il s'assit entre les deux plus belles; les autres femmes et les jeunes filles se jetèrent ensemble à ses genoux, afin d'obtenir par leurs supplications que Pise ne retournât plus sous les Florentins, préférant, disaient-elles, être obligées de se prostituer pour vivre (2).

Après avoir fait son entrée dans Florence, arm.é, lui et son i7nov(>miin cheval, avec la lance sur la cuisse en signe « de victoire» (Guicciabdint), Charles prétendit la traiter en place conquise; ses

(1) Le sentiment populaire est exprimé dans les 3Iémoires d'un certain Jean Portovenere : « Cliarles de France est un homme de petite stature , avec une l)arlje peu épaisse et presque rouge , avec une face grande , maigre et le nez nquilin. Prince spirituel et courageux, point avare, sans faste, il monte des chevaux petits et laids, entouré d'un petit nombre d'hommes à pied ; il parle peu, si bien que les siens le considèrent comme un saint. Dans toute la Toscane, on crie vive la France, dont chacun porte les insignes, c'est-à-rdire la croix blanclie , ce que font paysans , soldats et citoyens , car il semble que tous la redoutent. »

(2) Ululantes se malle, pass'tm ublqtie valantes, sui corpor'is qiiœstum ttirpîter facere, quam honeste in Florenlinoritm vivere. (Sfrenati, lib. II.)

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compagnons ne savaient pas dissimuler leur désir de saccager la plus riche cité de l'Italie, et, logés dans les palais des Médicis, ils enlevèrent tontes les choses précieuses, tableaux, pierreries, livres, que les maîtres y avaient accumulées.

A la chute de Pierre, Savonarola était resté le personnage le plus important de Florence, où, pour plaire à Dieu, il continuait avec les siens les prières et les jeûnes; puis, à la nouvelle que Charles essayait de bouleverser le gouvernement, il se rendit au palais. Le roi , selon la coutume de ses aïeux, s'étant levé de son siège pour le saluer, Jérôme tira de dessous son vêtement un crucifix, et, le lui présentant à la face, il dit: « Ce- « lui-ci a fait le ciel et la terre; ne m'honore pas, moi, mais « celui-ci, qui est le roi des rois, qui punit les impies, et te per- « dra, toi et toute ton armée, si tu ne renonces pas à tant de « cruauté. C'est la volonté de Dieu que tu partes de cette ville « sans y faire de changements (Burlamachi). »

La Seigneurie , recourant à des mesures de prévoyance plus certaines, s'était entourée de chefs débandes, et chaque seigneur avait appelé des hommes de la campagne. Une capitulation, en vertu de laquelle Florence devait être traitée comme ville conquise, et payer une grande somme d'argent, fut présentée par le roi à Pierre Capponi, qui jeta cette pièce. Charles lui ayant dit : Nous ferons sonner nos trompettes, il lui répondit par ces paroles fameuses: Et nous, nous sonnerons nos cloches. Le roi tourna la chose en plaisanterie , en répliquant : «Ah! Capponi, Capponi, vous êtes un irhle coppone (chapon).»

Les Français, à qui l'audace impose, se persuadèrent que tant de hardiesse provenait de grandes forces; d'autre part, ils comprenaient que, dans une ville très-populeuse et défendue par de solides palais, il y aurait folie à vouloir tenir tête à un peuple soulevé. Dès lors, se prêtant à des conditions raisonnables, ils laissèrent à Florence sa liberté avec les privilèges dont elle jouissait en France, les forteresses occupées, la donjination sur Pise, et reçurent un subside pour la guerre de Naples ; il fut donc possible, sans la politique tortueuse des Médicis, d'obtenir des conditions très-honorables, quoique déguisées sous des termes de soumission.

2Snoveinbre. Charles poursuivit sa marche vers la Romagne. Alexandre VF n'avait rien négligé pour l'arrêter, sans même épargner les menaces d'excommunication; mais Charles lui répondit qu'il avait fait un vœu à saint Pierre, dont il devait s'acquitter au risque

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de perdre la vie. Le pape, adoptant une politique plus sage, se réconcilia avec le roi de Naples, dont il reçut des garnisons, et autorisa Ferdinand d'Espagne à se servir contre la France des dîmes ecclésiastiques accordées pour combattre contre les musulmans. Il révéla à Bajazet 11 les desseins de Charles contre la Turquie, et sollicita son amitié, en le priant de lui envoyer sans retard 40,000 sequins, et de peser sur les Vénitiens, alin qu'ils n'aidassent pas les Français.

Mais les seigneurs turbulents de la Romagne, après avoir corrompu l'Italie pour satisfaire leur avidité, la ruinaient maintenant en se vendant à l'ambition des autres ; toujours en armes et dans les factions, ils occupaient des places fortes jusqu'en vue de Rome. Les Malatesta, les Riario, les Manfredi, les Bentivoglio , les Baglioni et les Sforza traitèrent chacun pour soi ; les Colonna et les Orsinise déclarèrent pour la France, à laquelle ils donnèrent tout le Patrimoine de saint Pierre. Les Napolitains s'enfuirent, et la populace, dans Rome, demandait la paix. Parmi les adversaires du pape figurait surtout le cardinal Julien de la Rovêre, qui ne lui pardonna jamais de l'avoir emporté sur lui en achetant la tiare. Après s'être fortifié dans Oslie, il le poursuivait de son inimitié , exhortait Charles à convoquer un concile et à déposer Tindigne pontife ; mais Alexandre VI parvint à gagner les bonnes grâces du roi, en lui promettant de séparer sa cause de celle du roi de Naples, en donnant des chapeaux rouges à ses favoris , en lui ouvrant le château Saint- Ange, en lui laissant pour otage son fils César, en accordant indulgence plénière à Farmée d'invasion.

Des deux fils laissés par Mahomet II, Bajazet réussit à ceindre la double épée du Prophète, en triomphant de son frère Zizim ouDjem, qui s'enfuit de contrée en contrée jusqu'à ce qu'il parvint à Rhodes. Beaucoup potentats le demandèrent au grand maître, comme un instruh \t utile pour une guerre contre les Turcs ; le pape finit par Toi- iiir, et Bajazet lui envoya de magnifiques présents, entre autres la lance de Longin (1), avec

(1) Antoine et Pierre Pollaïuolo représentèrent dans le Vatican Innocent VIII avec cette lance. Dans la biljliothèqiie de l'Universilé de Turin se trouve la géogiaphie de Ptolémée , traduite en vers toscans par François Berlinghieri , qui la dédia à Djem, avec beaucoup de louanges sur sou savoir et celui de son père. Salabery, dans ï Histoire de l'empire romain , rapporte en latin les instructions d'Alexandre VI à George Bozzardo, dont voici le résumé : « Lorsque « vous aurez salué le sultan Bajazet, sans oublier de lui inspirer la crainte de

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