BATAILLE DE FORNOUE
de Mantoue, s'élevait à quarante mille hommes. Les chroniques s'étendent avec complaisance sur ce Gonzague, dont elles vantent l'adresse chevaleresque, soit pour courir, chevaucher, frapper dans les joutes et les tournois, ou chasser le sanglier; passionné pour les chiens et les chevaux , qu'il faisait venir à grands frais de pays lointains, il avait la réputation d'un des meilleurs capitaines, bien qu'il n'eût alors que vingt-cinq ans. Les Français, inférieurs en nombre, épuisés par la marche, demandèrent le passage en offrant de payer les vivres; les Italiens refusèrent, et la rencontre devint inévitable.
Le danger parut si grave que neiif guerriers s'habillèrent comme le roi pour détourner les coups destinés à sa personne, ^ * et lui-même fit un vœu à saint Denis et à saint Martin. La bataille engagée avec plus de fureur que de tactique, les lances furent brisées , et l'on en vint aux estocs et aux masses de fer. Les chevaux eux-mêmes se battaient par des heurts, des morsures, des ruades; mais les Italiens, avec des montures plus faibles que celles des Français, et des armes plus pesantes, tombaient à terre sous le choc, et, une fois renversés, ils étaient égorgés par les valets. L'infanterie ne pouvait résister aux hallebardes suisses et à la furie française; puis, lorsque Trivulce abandonna les riches bagages à l'avidité des Stradiots, ils se jetèrent sur cette proie, les fantassins à leur suite, et le désordre fut bientôt général , si bien que les Français prirent le dessus. Cette bataille, qui dura, selon quelques-uns, depuis cinq heures du matin jusqu'à la nuit, ou , selon d'autres , deux heures seulement, beaucoup moins même (I), et dont les détails comme le nombre des combattants restent dans l'incertitude, fut trèssanglante; en effet, dans l'impossibilité d'emmener les prisonniers , les Français ne faisaient aucun quartier, et se hâtaient même de les éventrer dans la pensée qu'ils avaient avalé leur or pour le soustraire à leur rapacité.
Charles portait toujours avec lui un précieux reliquaire contenant des morceaux de la vraie croix, du voile de la Vierge, du vêtement du Sauveur, de l'éponge et delà lance. Pour le sauvegarder, il l'avait confié à son valet de chambre ; mais ce reliquaire tomba dans les mains des Vénitiens, de même qu'un petit livre d'offices sur lequel il avait écrit Une prière.
(1) Lettre du provéditeur à la seigneurie de Venise, 7 juillet. Ricotti l'ait durer la mêlée un queirt d'heure, et la retraite trois quarts.
CHARLES SOKÏ DE LITALIE. 243
Le duc de Milan fit ériger une chapelle sur le champ de bataille ; le marquis de Mantoue construisit dans sa ville l'église de Sainte-Marie de la Victoire, avec un tableau de Mantegna. « A Bologne, on a allumé des feux, sonné les cloches et poussé des cris de joie en l'hoimeur de saint Marc pour le succès du Taro. Venise, Milan et Florence ont fait des processions pour remercier Dieu d'une si grande faveur... Dans le conseil des Dix, il a été question de bâtir à Fornoue un monastère de moines observants, et d'appeler l'église Sainte-Marie de la Victoire , avec un revenu de 500 ducats... Les Français ont eu quatre mille morts. La tête du roi a été mise à prix ; 30,000 ducats seront comptés pour son cadavre, mais on donnera cette somme avec deux châteaux à ceux qui le remettront vivant entre les mains des provéditeurs et du duc de Milan (1). »
Les ItaHens chantaient donc victoire , mais les Français en firent autant; ce qui est incontestable, c'est que les Italiens, bien que deux fois plus nombreux que leurs adversaires, ne purent, comme ils le désiraient, faire obstacle à leur retraite. D'ailleurs ils ne montrèrent ni cette tactique pour laquelle ils étaient renonmiés, ni cet accord qui seul peut assurer la victoire ; ils ne surent pas attaquer alors que l'avant-garde se trouvait isolée, ni poursuivre l'ennemi quand le désordre était à son comble. L'Italie n'avait jamais fait pour sa défense un effort plus puissant, et ce fut la dernière fois qu'on la vit confédérée pour repousser l'étranger; mais si, à Legnano^ l'indépendance était consolidée par la victoire, elle fut perdue à Fornoue.
Charles s'estima heureux de pouvoir continuer sa marche au plus vite, sans tambours ni trompettes, à travers un pays ennemi, et par les plus grandes chaleurs; les Français souffrirent toutes sortes de privations , mais sans cesser toutefois de rire et de s'amuser. Une autre portion de l'armée, qui, sous la conduite du duc d'Orléans, s'était avancée dans la Lombardie pour renforcer le roi, fut assiégée vigoureusement dans Novare par les Milanais (2); comme elle avait gaspillé les vivres avec son insouciance habituelle, elle endura toutes les souffrances de la faim ,
(1) Malipieri. Cependant il rapporte lui-même une lettre de Daniel Vendramin , payeur de l'armée , qui commence ainsi : >■ Aujourd'hui nous en sommes venus aux mains avec l'enuemi , qui n'a point essuyé cette déroute qui était notre désir et que nous espérions , parce que son artillerie l'a grandement aidé. »
(2) Le duc d'Orléans y lit battre eu cuir la première monnaie obsidionale.