CARACTÈRE DE SAVONAROLA
élans des âmes poétiques l'accusera-t-il d'imposture, surtout dans une époque où ces communications entre le ciel et la terre étaient regardées comme habituelles? Dès le commencement, une femme de Brescia lui écrivit pour lui dévoiler son avenir ; frère Ange de Brescia avait vu sa tête entourée d'une auréole. Quand les malheurs annoncés par lui fondirent sur l'Italie, il put croire qu'une lumière supérieure les lui avait fait connaître; alors, l'inspiration se joignant à la prudence humaine. Dieu interposé entre sa pensée et sa personne, il prit confiance en lui-même, et devint plus hardi dans ses œuvres. D'ailleurs il ne montra jamais d'ambition personnelle» et ne chercha point à propager ses idées par la force, mais bien par l'exemple, c'est-à-dire qu'il croyait à la puissance de la vérité. En philosophie comme en politique, il était le disciple de saint Thomas, et se proposait avant tout la réforme des mœurs; mais il avait voulu diriger l'État au moyen des passions et de la multitude, et, résultat inévitable, il échoua dans cette tentative.
Savonarola périt victime de la politique plutôt que de la religion, et Luther eut tort de s'en faire un précurseur (1), puisque ses actes le montrent homme du moyen âge plutôt que de la réforme, élégie du passé plutôt que voix de l'avenir. Il est bien vrai que, comme il ne réussit point à ressusciter ce passé, il put servir de prétexte à ceux qui s'élevèrent pour l'abattre ; ainsi le corps est tué par le remède qui n'a pu le guérir. Il fut hérétique alors qu'il désobéit, et soutint qu'un prêtre excommunié a le droit de prêcher et d'officier; mais l'Église approuva l'impression de ses livres, et ce ne fut que plus tard qu'on en mit ([uelques-uns à l'index. Peu de temps après son supplice, Raphaël le peignait dans le Vatican parmi les docteurs de l'Église; à Sainte-Marie nouvelle , son portrait figurait dans l'une des lunettes qui représentent le Christ prêchant et la naissance de saint Dominique. Lorsqu'il fut question de béatifier Catherine
Urie. Prends garde que cela ne soit pas dit par humilité, mais plutôt par ail'ogance.
Savonarola. Je ne m'attribue pas faussement un don, m;ds je ne rougis point de contesser que je l'ai re(ju pour la gloire de Dieu et le salut du prochain.
(1) En commentant une de ses méditations , Luther dit : «Le Christ l'a canonisé, parce qu'il s'est appuyé sur la méditation de l'Evangile de paix, et non sur les vreux ou le capuchon , sur les messes ou la règle ; revêtu de la cuirasse de la justice, armé du bouclier de la foi et du casque du salut, il s'enrôla, non dans l'ordre des prêcheurs, mais dans la milice de l'Église chrétienne. »
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■ des Ricci, qui l'invoquait dans ses prières (i), on se remit à discuter sur les mériles de frère Jérôme, et Philippe Neri, qui conservait son portrait dans sa chambre, priait Dieu que sa mémoire ne fût point réprouvée. Elle ne le fut pas; au contraire, des images et des médailles, où le titre de docteur et de martyr lui était décerné, se répandirent et se gardèrent dans les maisons; enfin, pendant plus de deux siècles, au jour anniversaire de son supplice, les jeunes gens jonchaient de fleurs le lieu souillé par cet acte d'iniquité (2),
(1) Atteinte d'une maladie mortelle, elle se recommanda à frère Savonarola , qui lui apparut en songe avec les deux autres martyrs , et Catherine guérit- A cette occasion, elle écrivit une laude, dont voici un morceau :
Quel vivo anior che ti conimosse il petto A render alla ancilja sanitade, Quelle ti mova, padre mio dilelto, A crescer nella figlia la bontade. A te ricorro, perché la pietade Cognosco viva denlro alla tu' aima ; E spero per te, padre, aver la palma Contro l'astuzia del gran seduttore. . . Sempre t'arô nel raexzo del mio core-
(2) Une épigramme , qui peut faire pendant à celle de Flaminio , circulait à cette époque :
Quem Ferrara tulit, fttrca exlulit, abslulil ignis, Cuique uriia est Arnus, ego ille Hieronymus.
Gismondo Naldi , dans ime lettre citée dans les Diar/ manuscrits de Mann Sanuto, se montre très-hostile à Savonarola ; Sanuto lui-même le traite de coquin.
Dans les Documents inédits sur l'histoire de France, t. I, p. 774, M. ChampoUion-Figeac a publié une lettre de Louis XII à la Seigneurie de Florence, pouiobtenir un sursis à tout arrêt contre Savonarola avant que le roi eût fail connaître son opinion. Lorsque, sous Paul IV, on entreprit l'examen de la doctrhie de Savonarola, le père Paulin IJernardini de Lucques, fondateur de la congrégation de Sainte-Catherine de Sienne , composa Narrazione e discorso chca la contraddizione grande fat la contre l'opère del R. P. frà Girolamo , cherchant à prouver que cette doctrine » ne pouvait être déclarée ni hérétique, ni scliismatique, ni même erronée ou scandaleuse». Burlamachi, en 17G4, publiait Lucques la vie de Savonarola avec une longue apologie; contredit par un Florentin, il réfuta ses arguments et annota le procès du moine. (Baldze, Miscell., t. IV, 521.) Il manque de critique, de même que François Pico, qui établit un parallèle entre le Christ et Savonarola, dont il multiplie les miracles. Naudé en faiseiit un Arius , un Mahomet , tandis que le père Touron voyait en lui un
27 nini.
LOUIS Xll DE FRANCE. 2o7
Le jour que Florence devait assister au jugement de Dieu par le feu, Charles VIII mourait subitement, à l'âge de vingt-huit ans. Comme il ne laissait pas d'enfants, il eut pour successeur Louis XII, duc d'Orléans, dont la jeunesse s'était passée au milieu des aventures galantes et de la bonne chère. Ayant toujours besoin d'un favori, incapable d'une longue application , il fut longtemps enfermé dans une cage de fer pour avoir provoqué des révoltes. Mais, en montant sur le trône, il devint meilleur, et protégea les droits du plus grand nombre, de manière qu'il fut appelé le Père du peuple. En sa qualité de seigneur d'Asti , il avait déjà un pied en Italie. A son couronnement, il se fit proclamer par le héraut duc de Milan et roi des Deux-Siciles et de ^^os Jérusalem , comme descendant de Valentine Visconti et héritier des Angevins.
Nous aimons à répéter que Valentine , fille de Jean-Galéas et d'Isabelle de France, avait, en 1389, épousé Louis d'Orléans, frère du roi Charles VL Les Français, qui reprochent sans cesse à l'Italie de leur donner dés reines misérables , oublient cette Valentine ; et pourtant elle introduisit la culture italienne dans la cour encore grossière de leur pays, soulagea par des soins attentifs la triste folie de son beau-frère Charles, et fut une épouse fidèle. Après la mort de son mari, elle adopta pour devise: Rien ne m'est plus, jÀus ne m'est rien. Au milieu des
homme envoyé de Dieu. François Mayer d'iéna (183G) en fait un précurseur et un émule de Luther, et produit beaucoup de lettres d'Alexandre VI. Rudebach l'étudia au point de vue théologique. P. J. Carie (1842), copiant Barsanti sans le citer, le montre comme un saint aux prises avec les mauvaises passions du temps; martyr de la vérité et de la vertu, il est pour lui orthodoxe en théologie, modéré en politique. Rio le considère comme le régénérateur de l'art dans l'idée. Le dernier historien du moine dit : <• 11 règne sur la vie entière de Savon narola une incertitude extrême ; la chronologie en est embarrassée , et les « événements les plus notables ont été dénaturés par les auteurs ; il y a de nomn breuses lacunes qui ne peuvent être expliquées que par l'ignorance des bio- « gi-aphes ou la négligence des historiens. Les différentes parties du récit n'of- 0 fient aucun rapport , et l'histoire disparaît sous tant de légendes incroyables « que nous regardons comme impossible d'élever une étude quelconque sur des n bases aussi peu solides. Sauf quelques pages d'histoire sincères, mais éparpil- « lées et incomplètes , nous ne trouvons qu'apologies ou déUactions dans les «livres que nous avons consultés. » (T. Perrens , Jérôme Savonarola, sa vie, ses prédications , ses écrits, d'après les documents originaux ; Paris, 1853. ) Savonarola a été encore mis en scène par Rubieri, dans François Valori , dans un poème par l'Allemand Lenau, dans un roman par le Piémontais Corelli.