CARACTÈRE DE LUDOVIC
teau de Porta Zobia d'admirables cdifices, outre qu'il agrandit la place qui se trouve devant. Il débarrassa les rues des obstacles qui les obstruaient, et fit peindre, orner et embellir les façades des maisons; la même chose eut lieu dans la cité de Pavie, de manière que ces villes, sales et laides d'abord, peuvent maintenant se dire très-belles. Vigevano , séjour où les seigneurs se plaisent beaucoup, fut agrandi et orné d'un grand nombre d'édifices superbes : il y fit faire une grande place, embellie d'ornements et pavée ; un parc, où il mit, pour le plaisir et la récréation, beaucoup de bêtes sauvages; enfin de magnifiques jardins. Mais, comme ce pays était aride et sec, il y amena, au moyen de quelques aqueducs construits avec beaucoup d'art, des eaux en si grande abondance, qu'il put convertir ces terrains stériles en belles et bonnes possessions très-productives (1).» Il étendit la culture du mûrier, et s'occupa de réformer les statuts.
Intelligence active et âme basse, incomplet dans les bonnes comme dans les mauvaises qualités, Ludovic, à la manière des modernes, croyait que l'habileté était tout, se confiait dans la finesse politique pour diriger les destinées de l'Italie, et tombait dans des méprises que n'évitent jamais ceux qui ont trop souvent recours à la ruse. Il s'était imaginé que Charles VIIT se tiendrait pour son obligé , que Pierre de Médicis et les Aragonais seraient abattus, mais non pas anéantis, les Vénitiens intimidés, et tous éblouis par sapuissance. Pendant la régence de la duchesse Blanche, il espérait enlever le Piémont au moyen d'intelligences avec le marquis de Saluées et le seigneur deValperga, et réunir ainsi toute la haute Italie. Mais l'avalanche prit une autre direction que celle qu'il avait prévue; car, tandis qu'il se vantait d'avoir, par son astuce, appelé et chassé Charles, puni et relevé les Aragonais, en ajoutant que le Christ dans le ciel, cl le More sur la terre, savaient le but de cette guerre (2), il se trouva écrasé
(1) Cagxola, chronique, llv, VIH, à la lin.
(2) Matarazzo, chioniqueiir couteinporain , dit ([u'il fit battre une monnaie avec cette épigraphe, mais le fait est faux; ce n'était qu'un dicton cité par Nardi dans V Histoire florentine, livre lU, dont nous trouvons un souvenir dans une ciianson populaire des Milanais, faite après ses malheurs :
Son quel duca de Milano Clio con pianto sto in dolorc ; Son sugelo ch'ero signore; Ora son fatto Alemanno.
par des prétentions dont il ne s'était point inquiété quand il avait réclamé l'intervention des Français. Dès lors il faisait jouer de nouveaux ressorts, multipliait les traités et les alliances, et, pour entreprendre la guerre à son avantage , il mêlait un nouveau potentat aux destinées de l'Italie , en appelant Maximilien à venir chercher la couronne.
La chute de la maison de Bourgogne, de même qu'elle agrandit la France, consolida la puissance de la maison d'Autriche ; en effet, l'archiduc Maximilien, par son mariage avec Marie, fille de Charles le Téméraire, hérita des Pays-Bas, qui furent ajoutés à ses domaines paternels de l'Autriche, Styrie, Carinthie, Carniole, Tyroi, Souabe, Alsace, outre qu'il eut encore la couronne impériale. Beau de sa personne, vif, de manières agréables, cultivant les arts et les lettres, brave, chevaleresque, il administrait avec la plus grande imprévoyance; dans une époque où l'argent acquérait une importance suprême, il en était toujours si dépourvu que les Italiens l'appelaient Maximilien court d'argent. Afin de se procurer 300,000 écus de dot, il épousa Blanche Sforza, nièce du More; il vendait les privilèges et les titres, le droit de légitimer les bâtards, et même celui de créer des poètes (1). Aussi, comme les moyens lui manquaient, il abandonnait tout à coup les expéditions qu'il avait commencées inconsidérément; il s'engageait dans des entreprises nouvelles pour avoir un prétexte d'abandonner les anciennes , et s'immisçait dans les affaires des autres, afin de pouvoir excuser
lo dicevà che un sol Dio Era in cielo, e un Moro in terra ; E sccontlo il niio desio lo faceva pace c gusrra. . .
Ce même Nardi mentionne une médaille de Ludovic où se trouvaient deux mains , l'une tenant du feu , l'autre de l'eau , voulant indiquer que sa prudence savait produire la guerre et la paix; il y ajoute qu'il avait fait représenter une Italie toute remplie de coqs , et un More qui , avec le balai, semblait les chasser. Ayant montré ce tableau à François Gualterotti, ambassadeur florentin, il lui demanda ce qu'il pensait de son invention, et celui-ci lui répondit : ■< C'est très-bien, mais il me semble que ce More, en voulant balayer l'Italie des coqs, se met sur le dos toutes les ordures. »
(1) A Urbain Terralunga d'AlI)e, conseiller du marquis de Montferrat, il concède ut facere, creare, inslittœic possit puetas laureatos , ac {juoscitmijae qui in liheralibus arlibus ac maxime in carminihus adeo profecerint, ut promoveri ad pocticam et laureatum mcrito possint. (Diplôme du 3 août 1501, ap. TlRABOS- CHI, t. VII, p. 1823.)
la négligence des siennes. Ses desseins étaient grandioses , mais il échouait dans tous ; il faisait un mystère de ses résolutions pour se dispenser de les discuter avec personne; puis, le moment venu de les exécuter, il se laissait décourager par le premier obstacle.
Lamaison d'Autriche, en tout temps, chercha avec une grande opiniâtreté à recouvrer ce qu'elle avait une fois possédé; Maximilien voulut donc soumettre les Suisses, qui lui envoyèrent dire : « Altesse, nous sommes des gens grossiers, et nous pourrions manquer aux égards dus à une couronne. » Il ne tint pas compte de l'avis, fut battu, et dut recourir à la médiation du duc de Milan. Les Suisses, que leur première guerre avait affranchis de la maison d'Autriche, et celle-ci de l'empire, s'allièrent avec la France; désormais ils lui fournirent des soldats qui devinrent funestes aux Allemands, et abhorraient le duc de Milan, parce qu'il empêchait d'exporter des comestibles de la Lombardie dans la Suisse.
Maximilien crut inutile son couronnement à Rome, et s'intitula empereur élu des Romains, paraissant ainsi vouloir rester étranger aux affaires d'Italie; mais il écouta le More, son oncle, qui vm lui promettait 200,000 florins s'il le nommait roi de Milan. Il descendit donc du Tyrol par la Valteline, mais avec si peu de forces que tous ceux qui refusèrent de lui obéir ne purent y être contraints; lui-même, saisi de honte, recherchait les chemins détournés, et fuyait les villes pour n'être pas humilié par la magnificence des réceptions.
Pise était toujours le but des tentatives armées et des intrigues : les Florentins la voulaient comme leur ancienne possession, et le More comme l'unique dédommagement qui pouvait compenser les sacrifices de la guerre, conseillée par lui si mal à propos; elle était surtout ambitionnée par Venise, qui, déjà maîtresse de postes nombreux dans la Fouille, aurait, par l'acquisition de cette ville, dominé seule sur la Méditerranée. Maximilien lui-même la convoitait comme ayant appartenu à l'empire. Après avoir reçu des ennemis de Florence quelque argent et une i'i98 flotte, il assiégea Livourne; mais, selon son habitude, il dut bientôt renoncer à cette entreprise et retourner en Allemagne, laissant de sa personne en Italie une idée toujours plus misérable.
Le More n'avait obtenu que des titres pour lui et ses fils, avec la promesse de milliers de soldats, en échange de la pro*
messe de millions d'argent. Il revint donc à ses manœuvres pour empêcher les Florentins de s'entendre avec Venise, comme ils négociaient pour le faire, et de lui abandonner Pise (1); mais les Vénitiens, qui professaient également une politique tout à fait italienne (2), n'hésitèrent pas, imitant ce qu^ils avaient hautement désapprouvé dans le More, à lui susciter un antagoniste. En effet, par le traité de Blois, ils reconnurent Louis XII comme ngg duc de Milan et roi de Naples, à la condition qu'il leur cède- i5 avril, rait Crémone et la Geradadda, avec les villes qu'il possédait dans la Fouille. Louis, désirant rompre son mariage avec Jeanne, fille de Louis XI, qui lui était odieuse, pour épouser Anne^ veuve de son prédécesseur, caressait dans ce but Alexandre VI, qui espérait, avec l'appui de ce roi, agrandir sa propre famille. Le More, voyant le nuage grossir, se prépara à le recevoir. La guerre ne se faisait que par les chefs de bandes; tels étaient alors Baglione de Pérouse, Marc Martinengo de Brescia, Galéas Sanseverino, Appiano de Piombino, Virginio Orsini, fameux temporiseur, et chef des meilleurs combattants; Camille Vitelli,
(1) Le More, en 1498, se plaignait à Foscari, ambassadeur vénitien , de la défiance que témoignait la Seigneurie , et ajoutait : « J'avoue que j'ai fait beau- « coup de mal à l'Italie , mais je l'ai fait pour me conserver dans le lieu où je « me trouve ; je l'ai fait avec peine, mais la faute en a été au roi Ferdinand, et « même , je veux le dire, en quelque partie à l'illustrissime seigneurie ( véni- « tienne) , parce qu'elle n'a jamais voulu se laisser comprendre. Mais , depuis , « n'a-t-elle pas vu que tous mes efforts ont eu pour objet la délivrance de l'I- « talie ? Il est certain que, si j'avais différé davantage de faire la paix de Novare, « actiim erat de lialia , parce que nos affaires se trouvaient dans le pire état. » (Malipieri , ^«na/e* , p. 842.) Dans une autre lettre que renferment les archives Trivulciennes de 1499, il se plaint qu'on ait répandu le bruit qu'il avait appelé les Turcs : « Et cependant , sur notre âme , nous disons qu'il n'est pas vrai que le Turc ait marché sur nos instances, et que nous ayons jamais rien fait pour le faire Venir. » Dans une autre, qui est le quinzième des Documents de l'histoire italienne publiés par Molini : « Je jure par Dieu que jamais je n'ai rien envoyé dire au Turc. » Or Corio , son panégyriste , affirme que cela « résulte de la minute de l'instruction que son Excellence donna à Auibroise Bugiardo et à Martin de Casale, laquelle porte, etc., etc., » et il cite la commission dormée par Ludovic à ses envoyés.
(2) Le doge répondit aux Florentins, qui envoyèrent des ambassadeurs pour se recommander à la Seigneurie : «Tant que vous serez bons et fidèles Italiens, « et que vous n'irez pas intriguer au delà des monts, nous autres, avec toute la « ligue, nous vous tiendrons pour nos amis. Sachez bien que, sans nous, toute •c l'Italie aurait été occupée par les Français ; si vous ne voulez pas être Italiens, « rtoùs ne pouvons en rien venir en aide à vos affaires. » (Maupiebi, p. 428.)