TRAHISONS
Fami intime de Gabrino Fondulo, passant auprès de Castiglione, envoie chercher un maréchal sous le prétexte que ses chevaux sont déferrés. Gabrino, informé de la chose, le fait prier d'entrer dans la ville pour se reposer; mais l'autre , trop pressé, ditil, refuse et témoigne son regret de ne pouvoir embrasser son cher Gabrino, qui, ne voulant pas se laisser vaincre en courtoisie, vient le saluer. Tout à coup il se voit entouré par les hommes d'Oldrado, qui pénètre dans le château, enlève sa famille et ses trésors ; puis le traître le livre à Philippe Yisconti qui l'envoie au supplice. Cet Oldrado , à ses derniers moments , avoua que l'unique chose dont il se repentait, c'était de ne pas avoir précipité du haut de la tour de Crémone l'empereur Sigismond et le pape quand ils y montèrent avec lui (4).
Albert, marquis d'Esté, au moment de mourir, en 1393, avait désigné pour lui succéder Nicolas, son fils naturel; mais Azzo, alléguant un droit plus légitime, se maintint avec le secours de Jean de Barbiano, qu'il avait soudoyé. Les tuteurs du jeune Nicolas cherchèrent à séduire l'aventurier pour qu'il assassinat Azzo ; il promit de le faire , à la condition qu'on lui donnerait deux châteaux situés dans le voisinage de Barbiano. Les messagers arrivèrent, Azzo fut égorgé devant eux, et l'on remit les châteaux au meurtier ; mais la victime n'était qu'un esclave, et Azzo tomba sur les troupes de Ferrare, dont il fit un massacre. Quelque temps après, Jean forme le complot de s'emparer de Bologne; il est trahi et envoyé au supplice. L'histoire de ces condottieri nous offrirait mille exemples semblables.
Les peuples souffrent de ces perfidies et savent apprécier les avantages de la liberté , au point de regarder les plus grands sacrifices comme légers, afin d'obtenir qu'on substitue à l'égalité devant un maître l'égalité devant la loi. Les malheurs de cette époque, il est vrai, semblent plus grands, parce que l'histoire les enregistre tous; en outre, on ne connaissait pas encore cet affaissement des âmes qui fait regarder la souffrance comme une inévitable nécessité, la résignation muette comme une vertu, et comme le règne de la paix une tyrannie qui dégrade sans tourmenter. Les répubhques surtout, bien que les passions
(1) Lorsque GharlesQuint, en 1536, voulut monter k l'ouverture de la coupole (lu Panthéon à Rome, un certain Crescenzi, qui l'accompagna, dit à son père que la pensée lui était venue de le précipiter en bas par vengeance du sac de Rome. Le père lui répondit ; AJon fils, ces choses se font et ne se disent pas. {^Relation dti sac de Rome, manuscrit du Vatican.)
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s'y manifestassent avec une fougue impétueuse, parce qu'elles jaillissaient de masses nombreuses et moins contenues , nous offrent des caractères élevés, la puissance des sacrifices faits au bien général, une plus grande fidélité à la parole. Les peuples souffrent sans doute de l'infâme politique des princes; mais ni cette politique ni la corruption ne les avaient encore avilis.
Au milieu de ce mouvement, l'homme trouvait des occasions fréquentes d'exercer les forces de son intelligence et de sa volonté, ce qui constitue une grande partie de la félicité. Les événements servaient à faire l'éducation, et les rumeurs de la cité devenaient pour ainsi dire une école où chacun puisait des leçons. Les querelles entre citoyens faisaient quelques victimes sans doute ; mais nous connaissons des temps moins grossiers où l'on tue avec la parole , où l'on insinue le mépris dans les âmes, pour former ces ulcères purulents et fétides qui empoisonnent la société.
Les Italiens créèrent la science des richesses et de leur distribution , mesurèrent la puissance de leur pays et surent cal-i culer les moyens de le faire prévaloir sur les contrées rivales; considérant toute l'Europe comme un système unique, ils équilibrèrent les forces de ses différents Etats. Plusieurs comptes rendus de leurs doges ou podestats ( dit Blanqui ) pourraient aller de pair avec les messages les plus remarquables des présidents américains (1). Les Florentins exigeaient de leurs agents un rapport sur les pays où ils allaient. Les Vénitiens recevaient de leurs ambassadeurs des informations continuelles, d'après lesquelles nous pouvons apprécier la puissance et la civilisation des diyers États.
Les guerres même, combien n'indiquent-elles pas de richesses dans le pays ! Sans parler de Venise et de Gènes, dont parfois quelque citoyen devenait prince, et chez lesquels on voyait les Lercari ou les Giustiniani tenir tète aux Ottomans, Frédéric !•' de Sicile eut cinquante-huit galères armées, fut attaqué par Robert de Naples, qui en commandait cent treize, et, sa flotte détruite, il la renouvela comme par enchantement. Les nobles milanais proposèrent à Philippe-Marie de lui entretenir dix mille cavaliers et pareil nombre de lantassins, à la condition qu'ils administreraient les revenus publics, à l'exclusion des courtisans et des favoris. Depuis 1377 jusqu'en 1406, Florence dépensa,
(1) Hist. de l'e'cofwmie poUiujue, iiitrod. Voir l'appendice IX.
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pour la guerre seulement, Il millions et demi de florins d'or, à 100 la livre (1), tribut de simples citoyens. Soixante-dix-sept familles, de 1430 à 1453, payèrent, outre les contributions ordinaires, 4,875,000 florins, et l'État populaire, de 1527 à 1530, préleva extraordinaireraent 1.419,500 florins. Les tyrans et les oligarques eux-mêmes ne négligeaient rien pour faire prospérer le pays, soit à cause de leur avantage personnel, soit afin de rivaliser avec les voisins ou de pallier la servitude. François Sforza creusait le canal de la Martesana et construisait le grand hôpital à Milan; Jean-Galéas osait commencer le Dôme de cette ville et la Chartreuse de Pavie ; les Médicis, les Pitti , les Strozzi, s'immortalisèrent par des constructions élégantes.
Mais, en fait de mœurs et d'opinions, pas plus que dans le reste, on ne peut considérer lltalie comme une seule nation; or si, même encore aujourd'hui, malgré tant de communications, le Turinois, par exemple, diffère beaucoup du Sicilien , combien plus grande devait être alors la dissemblance ! Dans lu Romagne, on s'adonne peu à l'agriculture, à l'industrie, et ce n'est pas la terre qui fournit les richesses; ses fleuves ne sont pas navigables, et, quand la chaleur les laisse à sec, ils répandent des exhalaisons pestilentielles. L'homme s'éloigne donc de ces pays, et leur état empire dès qu'a cessé la végétation artificielle ; le désordre et l'abandon envahissent les vallées devenues sauvages et les plaines désertes, dont l'immense étendue, parsemée de rares habitations, est très-propre à nourrir de nombreux troupeaux. Le plébéien^ sentant qu'il est nécessaire à son patron auquel il apporte le profit de ses engagements militaires, devient orgueilleux et fier, comme s'il croyait attester qu'il descend des conquérants du monde. Le Vénitien, au contraire, est assoupli par le sentiment de sa dépendance, qu'on ne saurait confondre avec cette politesse qui cherche à séduire, mais sans bassesse; il vénère l'argent, recherche les jouissances et les attend de quiconque est en mesure de les lui procurer, à lui
(1) Landixo, apologie des Florentins; Varchi, livre IX.
Selou Dati, Chroiiii/ue, p. 128, les Florentins, dans la guerre avec le pape,
de 13G5 à 1368, dépensèrent florins d'or 2,500,000
dans la seconde contre le comte de Vertu, de 1395 à 1398 » 1,800,000
dans la troisième, de 1401 à 1404 » 2,500,000
dans la guerre de Pise de 1405 » 1,500,000
En dix ans de guerre, ils auraient donc dépensé 138 millions de notre monnaie.
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qui ne peut rien attendre des travaux honorables de l'agriculture. Le Génois, tout différent, revêt, à force d'art, les lianes des Alpes et de l'Apennin d'oliviers, d'orangers, de vignes; puis, son territoire étroit ne suffisant pas, il s'aventure sur les mers et dit : J'arrive de Caffa, comme s'il revenait du port.
A Naples, le gouvernement affaibli laisse croître le penchant à s'isoler, qui prédomine dans la contrée ; les seigneurs, d'un côté, et les bourgeois, de l'autre, élèvent des barrières autour d'eux, sans se communiquer les avantages de la vie sociale. L'indolence, le manque d'industrie, l'insouciance du lendemain, sont la conséquence du climat, du peu de besoins et de la facilité de les satisfaire; l'homme, dépourvu de constance, vacillant dans sa conduite, passe rapidement, comme les volcans de son pays, de l'exaltation à l'inertie ; l'imagination entraine vers la superstition , et l'inobservance des lois fait recourir aux vengeances privées. La Toscane, divisée en petits territoires, semble faite pour la vie individuelle des cités, dont chacune en effet eut son histoire particulière. Les petits seigneurs se réfugièrent dans la partie montagneuse, où ils trouvèrent de bons soldats; le reste est cultivé avec des efforts infatigables, mais sans pouvoir suffire aux besoins de la population, qui dès lors se livre à l'industrie : c'est ainsi que se développent cette vigueur intellectuelle des Toscans, cette conscience d'eux-mêmes, qui nous les présentent comme arrivés à une virilité mûre et pleine d'énergie.
Partout, en outre, les mœurs des principautés se distinguaient de celles des répubhques; les seigneurs dominent dans celleslà , les citoyens dans celles-ci. Nous entendons accuser ces bourgeois d'avoir fait leur idole de l'argent. Le reproche est-il fondé et raisonnable ? Dans l'âge barbare et la féodalité, la richesse était mal distribuée en Italie; mais le clergé, par l'aumône, la féodalité, par son fractionnement, prévinrent cette plaie, qui devient gangreneuse aujourd'hui sous le nom de paupérisme. La richesse s'accrut et se répandit ensuite. Sans doute elle est funeste alors que (comme il arriva dans l'âge romain), produite par des moyens immoraux et répartie inégalement, elle ouvre un abîme entre les diverses classes, et, par suite, excite les passions subversives; mais, quand elle a pour origine un travail honnête, de libres contrats, et qu'elle se répand sur toutes les classes , elle rend les plus grands services à l'individu et à la société.
Dans nos temps de bavardages et de révolutions, il est naturel qu'on bafoue les marchands et qu'on répète les injures que Bo-
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naparte adressait à l'Angleterre. Il est bon de rappeler que la seigneurie de Florence, quand Marsiglio Carrare vivait exilé dans ses murs, le déclarait exempt de toutes poursuites pour dettes, à moins qu'il ne s'agit de créanciers florentins. Mais le marchand, pour se mettre en mesure d'accumuler le capital, acquiert de la prudence, de l'activité, de l'énergie; la création du capital mène à l'aisance, qui permet de cultiver l'intelligence, de raffiner les mœurs, et, par l'élévation des salaires, fait avancer vers l'égalité. Kappelons-nous que Marco Polo, le premier qui décrivit l'Asie centrale et le Japon, était marchand, ainsi que Fibonacci, qui introduisit les chiffres arabes, et Jean Villani, le meilleur chroniqueur de l'Italie et peut-être des autres pays ; ce Villani , s'il n'a pas le style naïf et pittoresque de Joinville et de Froissard, montre la science positive et la touche ferme de l'homme qui a manié les affaires avant de les raconter. Les marchands florentins voulurent combattre les aventuriers, alors que les princes ne savaient recourir qu'à des négociations mercantiles.
Ce commerce actif révèle assez une existence toute différente de la convulsive inaction des modernes, qui recherchent tout, excepté le moyen d'être contents de leur état. Les oisifs n'encombraient pas les Celles; on ne travestissait pas en amour de la patrie la peur de changer de ciel, et l'homme n'usait point sa santé et son esprit à faire ou à lire des journaux et des romans. Les citoyens les plus importants s'adonnaient personnellement au commerce, loin de le regarder comme déshonorant. Archinti, d'Adda, Gastiglioni, Crivelli , Lampugnani, Meizi, Visconti, Vimercato, figuraient dans les registres des marchands de Milan: « Le père d'Antoine Giacomini (dit Machiavel) fut envoyé à Venise pour faire des opérations mercantiles, dont s'occupe toute la noblesse de Florence, comme de la chose la plus utile et la plus estimée dans leur patrie. » Gosme, bien que chef de la république florentine, continua ses affaires de banque, auxquelles se livraient les Strozzi, les Pazzi, les Guicciardini, les Borromei, les Salviati et les Rinuccini. Les citoyens contractaient dans le commerce ces habitudes, tout à la fois casanières et polies, qui contrastaient avec les coutumes fastueuses et grossières de l'aristocratie étrangère. Cette aisance personnelle, cette énergique résolution, cette franche manière d'agir et cette grâce native donnaient aux Italiens une grande supériorité sur les étrangers; aussi, non-seulement ils étaient plus admirés qu'aimés, mais on
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