SAINT MARIN
pettes et des musiciens, tous habillés de neuf, et déployant un luxe tel que l'on compta soixante et dix chaînes d'or, dont la moindre valait 500 ducats, plusieurs même 1,200. Le vêtement du duc et le harnais de son cheval étaient estimés 6,000 ducats; les docteurs portaient le dais sous lequel la duchesse s'avançait au milieu du son des instruments et des décharges de l'artillerie. L'or et les diamants brillaient sur sa personne et sur tous ceux qui l'entouraient; son trousseau était porté par cinquante-six mulets couverts de drap jaune et noir; et par douze au caparaçon de satin (1).
Cette alliance et son mariage avec Charlotte , fille de Jeanne d^Albret, roi de Navarre, offraient au duc deValentinois de nouveaux avantages, qui lui permettaient de mûrir ses vastes desseins avec le calme de Pesprit, pour les exécuter avec une atroce résolution. Astorre IManfred, jeune homme doué d'une rare beauté, pour l'amour duquel les Faentins s'étaient défendus avec opiniâtreté, se livre sur parole; il Penvoie à Rome, et, après l'avoir rendu victime d'autres brutalités, il le fait étrangler avec un de ses frères, et jeter dans le Tibre. Il convoitait le duché d'Urbin; mais comment l'enlever, puisque Guidubaldo était dévoué au saint-siége ? César déclare la guerre à Camerino, et demande des soldats et des canons à Guidubaldo, qui s'empresse de les lui envoyer; alors il occupe ses quatre villes avec ses trois cents châteaux, et le duc d'Urbin s'échappe à grand'peine (2) ; puis il attaque Camerino, où il entre par trahison, et fait massacrer le duc Jules de Varano avec ses enfants.
Marin, tailleur de pierres dalmate du quatrième siècle, s'était établi sur le mont Titan près d'Urbin , pour vivre dans une pieuse solitude ; ses compagnons y fondèrent une petite république de gens industrieux , pacifiques, honnêtes, qui se maintient encore depuis treize siècles. En 4100, elle acheta du comte de Montefeltro le château de Pennarossa, et celui de Casolo en 1170; elle se soutint au milieu des papes, des évêques de Montefeltro, des Malatesta de Rimini, des Carpegna. Pie II, pour l'assistance qu'il en avait reçue contre les Malatesta, lui donna, en 1460, les quatre châteaux de Serravalle, Factano, Mongiardino, Fiorentino ; mais elle ne tarda point à retomber dans son
(1) Marin Sanuto, Diarj mss.
(2) La luite du duc est pittoresquemenl décrite par Bernardin Baldi dans la Fie de Guidubaldo^ liv. VI.
état primitif. Alors, envahie par Borgia, elle parvint à s'affranchir, et, jusqu'à nos jours, elle a conservé sa liberté. Les Florentins lui écrivaient le 2 juin 1469 : « Nous connaissons votre « fidélité, la grandeur et la générosité de vos âmes... Ayez bon « courage, soyez fermes et constants, et perdez la vie avec la « liberté, car il vaut mieux, pour l'homme habitué à être libre, (( qu'il meure que d'être esclave. » Jules II, quelque temps après, lui écrivait encore : « Nous vous exhortons à conserver l^âme « forte et grande, en considérant qu'il n'y a rien de plus doux et « de plus utile que la liberté (1). »
Le duc de Valentinois justifiait ses conquêtes par le besoin de réprimer les factions et les tyrannies partielles; il se faisait applaudir par le peuple en détruisant les brigands, dont les bandes infinies étaient alimentées par les révolutions. Ramiro d'Orco, d'après ses ordres, les poursuivait et les livrait à des supplices aussi prompts que terribles; puis, dès que cet exécuteur de sa volonté se fut rendu odieux par son impitoyable justice, Borgia le fit écarteler et l'exposa sur le gibet, et le peuple le proclamait un grand justicier.
Venise, occupée sérieusement à sauvegarder la civilisation chrétienne contre les Turcs, ne pouvait s'opposer ni à l'ambition de Borgia , ni à l'invasion des Espagnols et des Français. A Florence, la mobilité continuelle du gouvernement ne permettait pas de suivre une politique à longues prévisions et de conserver le secret. Entourée par des amis avides et faibles, elle était odieuse aux chefs de bandes pour le supplice de Paul. Vitellozzo parvint à soulever Arezzo contre elle; puis, n'ayant pu décider le duc de Valentinois à l'occuper avec le titre de général de l'Église, il continua de lui faire la guerre, dévasta les champs ensemencés et s'empara de tout le val de la Ghiana, qu'il finit par livrer à la France. Petrucci de Sienne disait aux ambassadeurs florentins : Il faut que je vous envoie les Médicis, car sans eux vous ne guérirez jamais , et beaucoup de citoyens proposaient de les rappeler. Néanmoins on eut recours à l'expédient fl'élire un gonfalonier, non plus pour deux mois, mais à vie, à lo'août. la manière du doge de Venise, et passible de la peine de mort
(I) Delfico, Hiit. de Saint- Mm-in, docum. , p. 61,88. Dans l'aiiliquité , Pindinissus, petit château des Éleuthéro-Cilicieiis, sur sa hauteur inexpugnable, avait été respecté par tous les conquérants, et même par Alexandre, comme Saint-Marin l'a été par Napoléon.
22septemb. s'il était Condamné par les huit de la balia. Le choix, par le vote universel , tomba sur Pierre Soderini, honnête homme, mais trop faible pour la gravité des circonstances, du moins au dire des grands, qui perdaient l'espérance de devenir gonfaloniers.
Le nouveau chef, afin de mettre Florence à l'abri des attaques de Borgia, lui expédia Nicolas Machiavel, politique habile, qui put étudier de près l'astucieux fils d'Alexandre, dont il devait faire le modèle du tyran parfait. Le duc de Valentinois et Machiavel étaient préoccupés de la même pensée : la nécessité de réunir Tltalie sous une même domination, mais avec la conviction que, pour réussir, il fallait tout à la fois déployer la force du lion et la ruse du renard. Voilà ce que Machiavel enseignait dans ses livres, et ce que voulait exécuter le duc de Valentinois, prompt à tout oser, prodigue d'argent et doué d'une activité qui doublait ses forces. « Il envoie (nous dit Machiavel) don Michel CoreUa, son condottiere, avec de l'argent pour recruter environ cinq mille fantassins; il donne de l'argent à huit cents fantassins du val de Lamona, et se trouve alors à la tête d'environ deux mille cinq cents fantassins payés, de cent lances de ses gentilshommes et de trois compagnies de cinquante lances chacune, sous trois chefs espagnols, Raphaël des Pazzi a été envoyé à Milan pour enrôler cinq cents Gascons, et. un homme expert en Suisse afin de faire une levée de quinze cents soldats. Il y a cinq jours qu'il a passé en revue six mille fantassins choisis sur ses domaines, et qu'il peut réunir en deux jours. Quant aux gens d'armes et à la cavalerie légère, il a publié un ban qui ordonne à tous ceux de ses États de venir le rejoindre, et il donne à tous satisfaction. Son artillerie, toujours en bon état, est aussi nombreuse que celle du reste de l'Itahe. Les messages et les ordres envoyés à Rome, en France et à Ferrare se multiplient, et il espère obtenir de tous ce qu'il désire. »
Après avoir occupé la Romagne, le Latium et une portion de laToscane, il convoitait la couronne de Naples, et ce désir, il croyait pouvoir le réaliser avec Tappui paternel, sa propre force et la perfidie; mais il gardait pour lui seul le secret de ses moyens, et Machiavel restait confondu devant cette cour mystérieuse, où « l'on ne parle jamais des choses qu'on doit taire, et où les affaires sont conduites avec un secret admirable ». Il écrivait aux Florentins : « Quiconque a observé César Borgia 0 voit que, pour maintenir les États, il n'a jamais compté sur les « alliances italiennes, ayant toujours estimé peu les Vénitiens,
o et VOUS autres moins encore; il faut donc qu'il songe à se créer « en Italie un grand État, rendu fort par lui-même, et que les « autres potentats recherchent son amitié. Qu'il aspire à la doit mination de la Toscane, comme étant le plus capable d'en « faire un royaume avec les autres États qu'il possède , c'est ce « qui ressort soit des choses dites plus haut, soit de son ambi- « tion, soit encore de sa conduite indécise quand il s'est agi de <( régler l'accord ; du reste, et c'est là une nouvelle preuve, il « n'a jamais rien voulu conclure avec vous. Je me rappelle avoir « ouï dire au cardinal des Soderini que, parmi les autres quali- « tés qui peuvent mériter le nom de grand homme au pape et au « duc, était celle-ci : ils connaissent l'occasion et savent très- « bien en profiter. Si l'on agitait la question de savoir si le mo- « ment est opportun pour faire une alliance avec lui, je dirai « non ; mais, comme le duc ne peut attendre le parti vaincu, « parce qu'il lui reste peu de temps, vu l'âge avancé du pontife, « il est nécessaire qu'il profite de la première occasion qui s'of- « frira, et qu'il abandonne à la fortune une grande partie de ses « desseins. »
Personne ne se croyait à l'abri de l'ambition du duc de Valentinois, et les voisins menacés sollicitaient le roi Louis XII, qui, en effet, descendit en Italie mal disposé envers les Borgia ; mais le cardinal d'Amboise, l'âme de ses conseils, qui aspirait à la tiare et dirigeait la France comme un autre pape, caressait Alexandre pour qu'il multipliât ses amis dans le sacré collège. Le duc de Valentinois accourut lui-même à Milan au devant du roi, et se justifia par de si bonnes raisons que Louis renouvela son alliance avec lui, en lui donnant des soldais français. Il rendit aux Florentins les châteaux que Vitellozzo leur avait enlevés; mais la faiblesse montrée par Florence lui inspira le désir d'en profiter. Lorsque les condottieri et les seigneurs se réunirent à la Magione, maison de campagne des Baglioni sur le territoire de Pérouse, pour aviser aux moyens de refréner l'ambition de Borgia, les Florentins n'osèrent pas se joindre à eux ; bien plus, ils firent « offrir par Machiavel au duc de Valentinois un asile et des secours contre ces nouveaux ennemis de sa personne ». Enfin, d'après les conventions arrêtées, les habitants d'L'rbin et de Camerino se soulèvent, et Ugo de Cardona, lieutenant de Borgia, tombe prisonnier. Le duc de Valentinois, surpris par une insurrection inattendue, se retire et reste prudemment tranquille pour laisser s'éteindre ce premier enthousiasme qui fait
préférer le bien général à l'intérêt privé ; puis, lorsque les jalousies, l'avarice et la fatigue se furent manifestées, il rompit cette ligue en temporisant^, et sacrifia ses adversaires divisés.
Les principaux étaient les Montefeltro, les Varano, les Bentivoglio et les fameux capitaines Paul et Virginio Orsini, Yitellozzo Vitelli et Oliverotto Freducci de Fermo. Lorsqu'ils virent le roi de France se réconcilier avec Borgia, ils demandèrent à traiter avec celui-ci, se laissant duper par des promesses, eux toujours parjures, et ils l'aidèrent contre d'autres petits tyrans. Les Orsini, Vitellozzo et Oliverotto se rendirent avec leurs mercenaires sous les murs de Sinigaglia, ville de François de la Rovére. Là le duc de Valentinois les accueille avec des manières d'ami et les conduit dans son palais ; mais aussitôt il les arrête et les fait étrangler. Vitellozzo pleurait, en rejetant tous les torts sur ses compagnons; Oliverotto suppliait son bourreau de sauver du moins son âme par l'absolution papale. Ses bandes furent cernées à Fimproviste et dépouillées ; celles de Vitellozzo parvinrent à s'échapper de vive force.
Le pape raillait les victimes en disant : Dieu les a châtiés, parce qu'ils se sont fiés au duc de Valentinois après avoir juré qu'ils ne le feraient jamais. A Rome, il arrêta le cardinal Orsini et ses parents, avec lesquels il s'était réconcilié naguère, et les tint en prison jusqu'à ce qu'ils lui eussent cédé toutes leurs forteresses. Il exigea même du cardinal la cession de tous ses biens; en lisant sur ses livres de compte le prêt de 2,000 ducats fait à une personne non désignée, et l'achat pour la même somme d'une perle qui ne se retrouvait pas, il déclara qu'il le priverait d'aliments jusqu'à ce qu'il le mît en possession de la somme prêtée et de la perle. La mère du cardinal paya la dette, une amie apporta la perle, et le cardinal reçut la nourriture, mais avec elle la mort.
Machiavel raconte ce qui était advenu à la seigneurie de Florence sans un mot de blâme ; bien plus, il lui écrivait : « Ici « chacun commence à s'étonner que vos seigneuries n'aient pas « écrit ou fait dire quelque chose à ce prince pour le féliciter de « ce qu'il a fait dernièrement ; car il pense que vous lui avez « quelque obligation, en disant qu'il vous en aurait coûté « 200,000 ducats pour vous débarrasser de Vitellozzo et détruire « les Orsini, et que d'ailleurs vous n'auriez pas réussi comme « lui. »
L'épouvante saisit les grands de toutes parts ; le peuple, qui détestait les aventuriers, ses assassms, se réjouit de leur chute,