MORT D'ALEXANDRE VI
« dolphe, au prix d'une obligation de 400,000 ducats, elle se « serait empressée de la donner. La chose s'étant accomplie si « largement, sans qu'il ne lui en ait rien coûté, ni argent, ni face ligue, ni charges , je pense , bien que l'obligation ne soit pas a in scriptis, qu'elle est tacite; il sera donc bien de commencer « par la payer, afin qu'il ne paraisse ni à moi ni à d'autres que Flo- « rence soit ingrate, contrairement à ses habitudes et à son ca- « ractère . »
Les Savelli, les Orsini et lesColonna une fois écrasés, les seigneurs de moindre importance tremblaient d'autant plus que les revers de Louis XII laissaient Borgia plus indépendant et lui donnaient plus de hardiesse pour trafiquer de son alliance; en effet, il traita avec Gonsalve de Cordoue. Le pape aurait obtenu pour lui de son consistoire complaisant le titre de roi de Romagne, Marche et Ombrie ; César lui-même avait tout disposé pour être en mesure, son père venant à mourir, de rester l'arbitre du concave, et de porter au trône pontifical une de ses créatures. Mais l'heure des Borgia avait aussi sonné. On dit, mais sans fournir aucune preuve à l'appui, qu'Alexandre, voulant empoisonner le cardinal de Corneto, lui offrit une collation, et que, par erreur, lui etsonfils burent du vin qui lui était destiné(d). Lefaitest que le pape mourut inopinémentà Page de soixante-douze ans; le duc de Valentinoisfut lui-même très-malade, tandis que les Orsini, 1503 les Golonna, les Appiani, les Vitelli, les Baglioni, profitaient de l'occasion pour s'affranchir de cette puissance et recouvrer leurs domaines. Les haines éclatent, des maisons sont brûlées, des boutiques pillées, les campagnes ravagées. Fabio Orsini se lave les mains et le visage dans le sang d'un Borgia; les Français et les Espagnols, venus sous le prétexte d'assurer la liberté du conclave , se battent dans Rome, Le duc de Valentinois se relève avec l'aide du cardinal d'Amboise, qui espérait obtenir la tiare par son influence; il s'empare du trésor pontifical, montant à 100,000 ducats, place douze mille hommes dans le Vatican, et se fortifie dans le château Saint-Ange. Mais les longues espé-
(1) Voir dans Muratori les arguments contraires à l'opinion vulgaire. Voltaire r Dissert, sur la mort de Henri IF) trouve étrange que, tandis que Guicciardini donne de grands détails sur la tentative d'empoisonnement , Burcardo , collecteur empressé de tous les scandales de son temps, n'en fasse aucune mention; cependant le prudent Nardi dit cette « opinion constante des hommes». i^Hisl. de Florence, liv. IV.)
1" août
rances du cardinal français furent déçues, et le conclave donna la tiare à Pie III (François Todeschini Piccolomini, de Sienne), et vingt-sept jours après, au Savonais Julien de la Rovère, sous le nom de Jules II.
Ennemi acharné des Borgia, parce qu'ils lui avaient arraché une première fois la papauté, Julien était resté jusqu'alors sous les armes ou dans l'exil, répondant à leurs caresses et à leurs invitations : Julien ne se fie pus au Marano. L'alliance avec l'Espagne et la France se renouvelle aussitôt , et beaucoup de seigneurs recouvrent leurs domaines perdus : Forli est rendu aux Ordelaffi, Rimini aux Mala testa, Faenza et d'autres possession * aux Vénitiens. Chaque ville s'arme; le duc de Valentinois, réduit aux abois, arrêté même, cède les châteaux occupés en son nom; puis, relâché, selon la parole que lui en avait donnée le pape, afin d'obtenir la voix des cardinaux de son parti, il se réfugie à Naples, en promettant aux Espagnols son bras et ses talents pour leur faire acquérir Pise et d'autres villes. Don Gonsalve le reçut avec courtoisie, et favorisa ses desseins jusqu'au moment où le roi Ferdinand donna l'ordre de l'envoyer en Espagne. Comptant sur la parole d'honneur qu'il avait reçue, Borgia partit; mais, trompé, lui trompeur sans scrupule, il fut jeté en prison (1); ayant réussi à s'enfuir auprès du roi de Navarre, son beau-père, il fut tué au siège de Viana et enseveli humblement.
Tel est le héros de Machiavel, lequel trouve qu'il « fit toutes les choses que l'homme prudent et vertueux doit faire pour consolider les États que les armes et la fortune des autres lui avaient procurés » . Il raconte ses trahisons avec une indifférence qui ressemble à de la complicité, au point de dire : « Je ne saurais donner de meilleurs préceptes à un prince nouveau que l'exemple des actions du duc. » Et encore : « Si j'étais prince nouveau, j'imiterais toujours les œuvres du duc de Valentinois... » Il termine ainsi : « Après avoir recueiUi toutes les actions du duc, je ne saurais le blâmer; il me semble, au contraire, qu'il doit être
(1) Lorsque le duc de Valentinois fut arrêté, le Siennois Baldlssera Scipion fit afficher dans toute la chrétienté uu cartel pour défier tout Espagnol qui voudrait soutenir que « le duc de Valentinois n'avait pas été retenu à Naples ■<ur un sauf-conduit du roi Ferdinand et de la reine Isabelle , avec manque de
i insigne et grande infamie de leurs couronnes. "(LouiSDA Porto, Lettre 30.)
proposé pour modèle à tous ceux qui, par fortune et avec les armes des autres, sont arrivés au pouvoir (1). »
Dante plaçait dans l'enfer celui qui avait donné de mauvais conseils au roi Jean, Buoso de Bovara, qui favorisa la descente des Français, et Montefeltro, qui suggérait de promettre beaucoup et de tenir peu. Vieilleries du moyen âge! Aujourd'hui l'on proscrit toute idéalité : c'est le fait qu'on adore ; on ne voit pas ce qui devrait être, mais ce qui est. Les uniques vertus d'un prince sont la prudence des conseils, la fermeté de résolution et la fortune ; réussir, voilà tout le mérite. Mais , dans ces conditions, quelles règles imposer, lorsque prévaut l'omnipotence individuelle, c'est-à-dire le pouvoir arbitraire sans contrôle, la fluctuation, l'instabilité ?
Machiavel avait vu Ferdinand le Catholique, de petit roi, devenir un des plus grands potentats de l'Europe ; par quels moyens? par l'absolutisme. Il proclama donc qu'il fallait arracher les broussailles du moyen âge à l'aide d'un pouvoir unique, arbitraire (2), et l'établir sans souci des moyens. Ces moyens et le but même seront détestables, qu'importe ; leur durée est passagère, et ils produiront l'autorité suprême de la loi, l'égalité et la hberté de tous ; les citoyens ne formeront qu'un même corps, où tous reconnaîtront un seul souverain (3). Machiavel cherche donc des espérances au milieu d'un état de choses désespéré ; voyant périr les anciennes gloires d'Italie, il veut tuer le droit même et la justice, faire sortir la force de la faiblesse, arriver à un but élevé par des moyens bas : « Son intention étant d'écrire des choses utiles pour qui les comprend, il lui a semblé phis convenable de s'en tenir à la vérité réelle des choses qu'à leur image. » Aujourd'hui nous dirions le fait, de préférence à l'idée. « Beaucoup d'hommes se sont imaginé des républiques ou des principautés, qu'on n'a jamais vues ni reconnues exister en réalité; il y a très-loin de notre manière de vivre à celle dont chacun devrait vivre, et l'homme qui veut toujours se conduire honnêtement succombe de toute nécessité au milieu de tant de pervers. Il faut donc qu'un prince qui veut se maintenir apprenne à pou-
(1) Voir le Legazioni, la XL Eoistola fami^Uare, et le Principe, vil.
(2) Il dit à Léon X : «Aucun État ne peut être organisé d'une manière stable, si ce n'est point une véritable principauté ou une véritable république, parce que tous les gouvernements, placés entre ces deu\, sont défectueux.»
(3) Lettre à Vettori.
voir ne pas être bon, et à tout faire selon la nécessité. Qu'on sache bien qu'un prince, et surtout un prince nouveau, ïH' peut observer toutes les choses dont la pratique vaut à l'homme la réputation d'honnête; car il est souvent obligé, pour maintenir l'I'.tat, d'agir contre la bonne foi, contre la charité, contre l'humanité, contre la religion (1). »
Les applications sont conformes à cette théorie : le tyran doit avoip sans cesse à la bouche les mots de justice, de loyauté, de clémence et de religion, mais ne pas s'inquiéter de leur donner un démenti toutes les fois que son intérêt l'exige; se faire craindre plutôt qu'aimer, quand il ne peut inspirer en môme temps l'amour et la crainte. Le but des gouvernements est de durer, ce qui ne peut s'obtenir que par les rigueurs, «■ parce que les hommes sont généralement ingrats, dissimulés, querelleurs, de manière qu'il faut les contenir par la crainte du châtiment » . Il expose ^put cela avec la froideur d'un anatomiste, ou d'un général qui calcule combien de milliers d'hommes sont nécessaires pour emporter une position. Les coups hardis sont admirables pour lui, et le meilleur instrument est la force, qu'il s'agisse de celle de Sparte pour conserver, ou de celle de Rome pour conquérir. Il renie le droit; il renie le Christ, auquel il substitue nous ne savons quelle religion astrologique ; il renie le progrès, parce que, « si l'on veut qu'un parti ou une république vive longtemps, il faut la ramener souvent vers son principe (2). » L'humanité, soumise à des influences d'astres, parcourt un cercle infranchissable dans lequel elle va du bien au mal, et réciproquement (3) ; dans l'ordre politique, elle passe de la monarchie à l'aristocratie, de celle-ci à la démocratie, jusqu'à ce que l'anarchie ramène la nécessité d'un monarque.
Tel est l'esprit du Prmce, livre d'une sagesse entièrement païenne.
(1) Le Prince, :^V et XXVIU.
(2) Décades, III.
(3) « Les provinces ont coutume , dans les cliangenients qu'elles opèrent , de passer de l'ordre au désordre , et de revenir ensuite du d'ésordre à l'ordre ; en effet, comme la nature ne permet pas aux choses mondaines de s'arrêter, aussi tôt qu'elles arrivent à leur dernière perfection, elles descendent, puisqu'elles ne peuvent plus monter; également, lorsqu'elles sont descendues et parvenues au plus bas degré par les désordres, il faut de toute nécessité, comme elles ne peuvent plus descendre, qu'elles remontent ; c'est ainsi que toujours on descend du bien au mal, et que du mal on monte au bien. » {Slorie fiorentine, liv. V.)
(l'une logique inexorable et pleine d'égoïsme^ fondée sur le droit rigide et sur le succès : livre en rapport avec ces temps, où, à défaut de moralité, la réussite était l'unique sanction ; où chaque État avait pour but exclusif de se conserver et de s'agrandir, au moyen de tous les expédients possibles, et par cette individualité qui devint le caractère de ce siècle.
Dans le siècle précédent, on avait commencé à répandre la doctrine que les choses de l'Élat ne doivent pas se régler selon la morale ordinaire et le droit particulier; à mesure que l'autorité spirituelle s'affaiblissait, l'assoupissement de la conscience publique préparait ce despotisme qui n'insinue pas la vertu, mais réprime par la force. Machiavel formula ces théorèmes; supposer dans le Prince une intention contraire à l'intention apparente serait aussi raisonnable que de voir une ironie dans Aristote, quand il soutient le droit de l'esclavage. En effet, de même que la servitude semblait en Grèce chose naturelle, ainsi jugeait-on alors la trahison pratiquée avec intelligence. La politique n'était pas théorie, mais action et expérience ; science des droits des princes, mais art de dominer et de se conserver à tout prix : attirer son ennemi dans le piège, mûrir de longues vengeances et voiler par de douces paroles datroces desseins, tout cela était considéré comme de l'habileté. Machiavel parle si sérieusement qu'il dissuade de recourir aux moyens qui irritent inutilement, de passer de l'humilité à l'orgueil, de la pitié à la rigueur, quand on le fait sans les moyens convenables ; il suffit de demander à quelqu'un ses armes, sans lui dire : « Je veux m'en servir pour te tuer ; car tu peux, lorsque tu as ces armes en ton pouvoir, satisfaire ton désir. »
Du reste, Machiavel se montre partout ce qu'il est dans ce livre. Dans les Discours, il enseigne que l'idée de la justice a pour origine cette expérience des hommes, que le bien tourne à l'avantage de celui qui le fait, et le mal à son détriment (1). « Les homjnes, dit-il encore, ne sont entraînés au bien que par
(1) "De là naquit la connaissance des choses honnêtes et bonnes, différentes de celles qui sont pernicieuses et criminelles, parce qu'on vit que, si quelqu'un nuisait à son bienfaiteur, il en résultait de la haine et de la compassion parmi les hommes, qui blàmaieut les ingrats et honoraient les personnes reconnaissantes ; puis , en songeant qu'ils se trouvaient exposés aux mêmes injures , ils résolurent, pour éviter ce mal, de faire des lois, d'ordonner des punitions pour les contrevenants, et de là sortit la connaissance de la justice. « {^Décades, l, 2.)
nécessité. » Il ne trouve pas Romulus blâmable pour avoir tué Tatius et son frère Rémus; il regarde comme un signe de grandeur de la république romaine « la puissance de ses exécutions et la qualité des peines qu'elle imposait aux coupables ». Il a pour Rome la même admiration que Polybe, parce qu'elle conquit tant de peuples, auxquels elle ravit, par la fraude ou la guerre, richesses, lois, liberté, indépendance. En effet, il ne cherche point la vérité dans l'histoire, mais des allusions, toujours dans le but de rendre fort un petit État. Tel est le sens de la Vie de Castriiccio, roman historique, arrangé non d'après les temps du héros, mais de l'auteur. Dans cet ouvrage, il montre que ce chef réussit avec un petit territoire et de petits moyens, « car il ne chercha jamais à vaincre par la force celui qu'il pouvait vaincre par la ruse, parce que, disait-il, c'est le succès et non le moyen qui procure la gloire. » Il croit que les actions vertueuses et les grandes qualités de Gastruccio peuvent être d'un exemple très-utile ; il lui fait dire que Dieu est toujours avec les forts, qu'il donne encore à celui qui a, et dépouille le pauvre du peu qui lui reste.
' De là, par conséquent, indifférence pour les victimes et sympathie pour les heureux : la trahison qui n'atteint pas son but est un mal; les conjurations ne sont un mal que parce qu'elles aboutissent le plus souvent à des résultats désastreux; il vaut mieux se repentir d'avoir fait, que de se repentir de n'avoir pas fait. Il reproche aux Florentins de ne pas avoir, en 1502, exterminé les habitants d'Arezzo révoltés, et ceux de la vallée de Chiana, parce que, « lorsqu'une ville entière se rend coupable envers un État, le prince n'a d'autre remède que de l'anéantir, pour l'exemple des autres et sa propre sécurité ; » autrement il est traité d'ignorant ou de lâche (1). Qu'importe qu'un particuher soit victime d'une injustice? il suffit que la république soit mise à l'abri de la force étrangère et des factions intérieures. « Lorsqu'il s'agit
(I) Décades, II, 23; m, 41.
Voir, à ce sujet, le conseil sur la manière de traiter les populations soulevées du 'val de Chiana. Après avoir cité des exemples de rigueur empruntés à l'histoire romaine, et qu'il conseille d'imiter, il ajoute: « J'ai entendu dire que l'histoire est la règle de nos actions , et surtout de celles des princes ; le monde a toujours été habité par des hommes animés toujours des mêmes passions ; il y a toujours eu des serviteurs et des maîtres, des hommes qui servent avec répugnance et d'autres de bon gré, des sujets qui se révoltent et sont punis. -