LA PRATIQUE DE CETTE DOCTRINE ÉTAIT GÉNÉRALE
foi, trouve que, « en toute police^ il y a des offices nécessaires, « non-seulement abjects, mais encore vicieux ; les vices y trou- « vent leur rang et s'emploient à la cousture de notre liaison, « comme les venins à la conservation de notre santé... Il y a des « citoyens vigoureux qui sacrifient leur vie pour le salut du 0 pays ; mais, si le bien public requiert qu'on mente, qu'on trace hisse et qu'on massacre, laissons cette commission à gents plus « obéissants et plus souples. »
Léon X donnait un sauf-conduit à Jean-Paul Baglione; puis, quand il fut arrivé, il le fit arrêter et tuer. La seigneurie de Florence, croyant dangereux de congédier le condottiere Boldaccio d'Anghiari, et plus dangereux de le garder, résolut de le faire périr; le gonfalonier l'appela du haut du balcon, et, lorsqu'il fut monté, il le fit jeter sur la place, « à la grande satisfaction du peuple qui louait le fait, et l'on connut enfin qu'on avait accompli une œuvre parfaite » (1). Le duc de Valentinois surprenait au milieu de la confiante sécurité de la paix les petits tyrans de la Romagne; le grand Gonsalve, le héros espagnol, le loyal, l'hidalgo, jurait sur l'hostie au duc de Calabre qu'il lui laisserait la hberté d'aller où il voudrait, puis le jetait en prison ; il attirait à Naples le duc de Valentinois et l'envoyait ensuite captif en Espagne. Ferdinand le Catholique appela ce Gonsalve à Madrid sous prétexte de lui conférer des honneurs et le fit arrêter; informé que Louis XII se plaignait d'avoir été trompé deux fois par lui, il s'écriait : liment, Le coquin! je l'ai trompé ji lus de dix fois. Nous verrons les bons montagnards suisses déserter souvent au moment décisif; le cardinal de Sion abandonner au pillage Brescia qu'il avait soulevée contre la France; la France et l'Espagne trahir leurs alliés dans les traités de paix.
une tromperie ou kabileté, ainsi qu'on voulJra nommer, car elle fut saigement^ conduicte. Pag. 278 : Il pourra sembler, au temps advenir, à ceulx qui verront cecy, que en ces deux princes (Louis XI et le duc de Bourgogne) n'y eut pas grant foy... mais quant on pensera aux autres princes , on trouvera ceulx cy grans, nobles et notables, et le notre très-saige... je cuyde estre certain que ces deux princes y estoicnt tous deux en intention de tromper chascun son campai' gnon. Toin. II, pag. 311 : Ludovic Sforce estait homme très-saige... et homme sans foy s'il véoit son prouffil pour la rompre.
Comines , cependant , admet la Providence comme réglant le sort des royaumes ; il dit, eu outre, qu'il faut dévoiler la perversité du monde , non pour l'employer, mais s'en garantir (tome I, pag. 2.37).
(1) Paroles d'un des prieurs d'alors, qui avait participé à l'assassinat.
302 MACHIAVEL INFAMÉ.
Lorsque, dans l'accord de Grenade, le roi Très-Chrétien et le roi Catholique foulaient aux pieds toute obligation morale, toute loi d'honneur pour se partager le royaume de Naplcs, et qu'on recourait aux perfidies les plus éhontées pour consommer cette usurpation, quel droit avaient les nations étrangères de faire des reproches aux Italiens ? Aux politiques de cette école, on ne pouvait enseigner que le moyen d'échapper à la trouiperie par la tromperie, et de prévenir un assassinat par l'assassinat. Machiavel expose qes pratiques comme des choses naturelles, sans passioh, sous forme d'axiomes, avec un froid calcul des moyens et du but; non pas comme Satan dit au mal : Tu es mon bien, mais: Tu m'es utile. L'utile doit-il être préféré au bien? Question de moines, répondait-il. Ainsi le chimiste enseigne comment on prépare les poisons et les substances propres aux avortements; mais ce n'est pas lui qui décide s'il convient ou non de les employer.
Mais de la ruse enseignée aux forts, de la honte qu'on leur épargne, les effets retombent sur les faibles, c'est-à-dire sur le peuple. Combien de fois avons-nous déjà vu, et combien de fois verrons-nous encore la perfidie (flétrie sur tous les tons) des Italiens succomber sous la bonne foi tudesque, la grossière franchise suisse, l'honneur français, la loyauté castillane ? Les manèges, la froide astuce, l'habitude d'épier l'occasion, de laisser les forces de l'ennemi s'épuiser, étaient une tactique à laquelle on avait plus souvent recours qu'à la valeur personnelle. Les Italiens apprirent bientôt ces artifices, dont ils firent usage contre les bourgeois, à l'esprit plus candide, et, comme tels, plus faciles à tromper; or, comme cette politique, qu'on craindrait d'avouer à sa propre conscience, trouva quelqu'un en Italie pour la proclamer à haute voix, on a reproché aux Italiens d'avoir enseigné des scélératesses dont ils ont été les victimes. On pardonne plus facilement une mauvaise action que sa théorie, le crime que le sophisme.
Mais que les modernes panégyristes de Machiavel veuillent bien se rappeler que ses contemporains accueillirent son livre avec horreur : les princes , parce qu'il enseigne aux peuples les conjurations ; les peuples, parce qu'il enseigne aux princes l'oppression, et aux uns comme aux autres la mauvaise foi, au lieu de cette confiance réciproque et de cette bienveillante docilité qui seule? peuvent amener les progrès de la société. Ce retour au paganisine parut tellement hors de saison que des écrivains